Culture

Fespaco : « La Femme du fossoyeur », du Somalien Khadar Ayderus, déjoue les pronostics

Mis à jour le 25 octobre 2021 à 12:54

« La femme du fossoyeur » était un outsider dans la course à l’Étalon d’or. © Lasse Lecklin/Bufo 2021

Le réalisateur somalien a remporté l’étalon d’or de Yennega devant « Freda », de Gessica Geneus (argent), et « Une histoire d’amour et de désir », de Leyla Bouzid (bronze). Une surprise, alors que « La Nuit des rois », de l’Ivoirien Philippe Lacôte, et « Lingui », du Tchadien Mahamat Saleh-Haroun, semblaient favoris.

À la lecture de la liste des films sélectionnés pour le Fespaco 2021 – qui se tenait exceptionnellement en octobre cette année pour cause de Covid-19 –, on pouvait imaginer qui, sauf surprise, allait être primé à Ouagadougou. Dans la catégorie reine des longs-métrages de fiction, le cinéaste tchadien Mahamat Saleh-Haroun, maintes fois récompensé dans les plus grands festivals comme la Mostra de Venise ou Cannes mais n’ayant jamais obtenu l’Étalon d’or de Yennenga, faisait figure de favori.

À défaut, se disait-on, si, malgré l’accueil très chaleureux reçu par son dernier film Lingui en juillet sur la Croisette, cette grande figure du cinéma du continent était négligé par le jury présidé par Abderrahmane Sissako, l’Ivoirien Philippe Lacôte pouvait devenir un favori de substitution avec La Nuit des rois, ce récit très original ayant pour cadre la plus grande prison d’Abidjan, déjà sorti dans plusieurs pays et loué par toute la critique.

Côté documentaire, ensuite, En route pour le milliard, le remarquable film du Congolais Dieudo Hamadi sur les victimes de la « guerre des six jours » de juin 2000 à Kisangani paraissait de nature à séduire les jurés. Tout comme le premier film d’Aïssa Maïga, Marcher sur l’eau, évoquant la lutte déterminée des femmes d’un village du Niger pour améliorer leur accès à l’eau grâce à un nouveau forage.

Sobre et prenant

À l’heure du palmarès, au soir du samedi 23 octobre, on a dû convenir que les pronostiqueurs avaient failli. Les films qui ont été couronnés étaient incontestablement des œuvres de grande qualité, mais pas ceux attendus. Certes, les Étalons d’argent et de bronze de Yennenga, attribués respectivement à l’Haïtienne Gessica Geneus pour Freda et à la Tunisienne Leyla Bouzid pour Une Histoire d’amour et de désir, sont venus récompenser des longs-métrages déjà plébiscités par le public et la presse.

Mais, bien que déjà sélectionné lors de la Semaine de la critique à Cannes en juillet dernier, La Femme du fossoyeur du Somalien Khadar Ayderus Ahmed, qui vit en Finlande depuis l’adolescence, était un outsider dans la course à l’Étalon d’or. Il a finalement remporté le prix, à l’unanimité du jury, a tenu à préciser Abderrahmane Sissako.

Remarquablement maitrisé pour un premier long-métrage, à la fois sobre et prenant, La Femme du fossoyeur réussit à célébrer l’amour et la vie tout en parlant d’un bout à l’autre de la mort. Guled est sans arrêt à la recherche de décédés à enterrer pour faire vivre les siens, à savoir sa femme adorée Nasra et son fils rebelle Mahad. Mais quand il est devenu clair que son épouse, très malade d’un rein, est pratiquement condamnée à mourir si elle n’est pas opérée, il recherche en vain les moyens de réunir les 5000 euros nécessaires pour la sauver.

Seule solution : partir de Djibouti où il vit en exil et retourner dans son village natal en Somalie récupérer de gré ou de force un troupeau qu’il estime lui appartenir afin de le vendre. Un voyage épique qui se passera mal mais qui n’ôte pas au film sa capacité à porter un message positif. Car le récit n’est jamais misérabiliste et entend démontrer que, pour les vrais amoureux, l’espoir est sans limite.

Filmés pendant plusieurs années

La remise de l’Étalon d’or du documentaire à Garderie nocturne du Burkinabè Moumouni Sarou était moins inattendue, peut-être, après sa projection remarquée au festival de Berlin. Ce prix récompense un long-métrage abordant un sujet difficile avec délicatesse. Il raconte comment, chaque soir, les bébés ou les jeunes enfants de prostituées de Bobo-Dioulasso sont accueillis par une octogénaire, Mme Coda, qui les garde jusqu’au petit matin.

Parce qu’il ne porte aucun jugement et dresse un portrait digne de tous les personnages, enfants et adultes, ce film apparemment simple capte tout du long l’attention du spectateur. Afin de gagner leur confiance, le réalisateur les a suivis et filmés pendant plusieurs années. Un beau travail et un plaidoyer pour la tolérance.