Politique

Côte d’Ivoire – Maurice Kakou Guikahué vs Simon Doho : guerre fratricide au sein du parti de Bédié

Les tensions inédites entre le secrétaire exécutif du PDCI-RDA, Maurice Kakou Guikahué, et le président du groupe parlementaire du parti, Simon Doho, menacent l’unité de la formation au point de pousser Henri Konan Bédié à s’en mêler.

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Mis à jour le 25 octobre 2021 à 10:25

Maurice Guikahué et Simon Doho. © Montage JA : ISSOUF SANOGO / AFP ; DR

S’il y a une chose que le parti d’Henri Konan Bédié sait faire, c’est laver son linge sale en famille. Mais ces dernières semaines, les tensions au sein du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) ont été étalées sur la place publique, avec commentaires acerbes, invectives sur les réseaux sociaux et attaques par médias interposés. Au cœur de la discorde, un bras de fer entre deux cadres du parti : Maurice Kakou Guikahué, secrétaire exécutif et fidèle d’Henri Konan Bédié, et Simon Doho, conseiller technique du « Sphinx de Daoukro » et président du groupe parlementaire PDCI.

Rumeur, calcul et complot

Comment le PDCI en est-il arrivé là ? La discorde éclate fin septembre, lorsque des députés, dont Marius Konan, élu d’Attiégouakro, un village situé à une vingtaine de kilomètres de Yamoussoukro, en plein pays baoulé, accusent leur président de groupe de détournement de fonds et lui demandent des comptes. Marius Konan va même jusqu’à confier dans une interview que des « écarts importants » ont été décelés, lors d’une réunion qui s’est tenue le 23 septembre. Il assure également que des dépenses ont été faites en dehors de toute procédure de gestion.

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Très vite, la rumeur enfle. Certains évoquent des détournements de fonds pour plusieurs millions de francs CFA. À leur tour, les proches de Simon Doho montent au créneau. Ils réfutent ces accusations et crient au complot. Pour eux, il ne fait aucun doute que la personne derrière cette campagne n’est autre que Maurice Guikahué, le secrétaire exécutif du parti, qui n’aurait pas digéré d’avoir été écarté de la tête du groupe parlementaire.

Certains cadres du PDCI reprochent à Guikahué sa gestion chaotique lors de la campagne présidentielle

Après les législatives du 6 mars dernier, Guikahué est en effet candidat à sa propre succession en tant que président du groupe parlementaire. Trois autres personnalités y prétendent également : Yasmina Ouégnin, députée de Cocody, Jean-Louis Billon, député de Dabakala et Jean-Paul Koffi, député de Kouassi-Kouassikro. « Certains élus avaient clairement fait comprendre qu’ils souhaitaient mettre un terme au cumul des postes de Guikahué et voulaient une autre personne à la tête du groupe pour plus d’efficacité. Il lui était également reproché certaines de ses positions lors de la précédente magistrature », explique une source au sein du PDCI.

Bouc émissaire ?

Certains partisans et cadres du PDCI reprochent à Guikahué sa gestion chaotique lors de la campagne présidentielle, et dénoncent les errements du parti. En tant que directeur de campagne de Bédié, c’est lui qui a fait la promotion de l’idée d’une « candidature naturelle » de l’ancien président, alors que le débat faisait rage en interne sur le mode de désignation du nom à choisir.

Pour calmer la colère qui monte au sein de ses troupes, Henri Konan Bédié sort un atout de sa manche : exit Guikahué, il désigne Simon Doho, député de Bangolo, dans l’ouest, qui ne s’était même pas proposé…

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Proche de l’ancien ministre des Transports Abdel Aziz Thiam, frère de Tidjane Thiam, Simon Doho a rejoint le premier cercle de Bédié après les jours de tension entre le chef du PDCI et le régime d’Alassane Ouattara. Juste après la présidentielle d’octobre 2020, le domicile d’Henri Konan Bédié avait subi un blocus pendant dix jours. « Tidjane Thiam a été proactif pour desserrer l’étau, notamment en plaidant auprès des chancelleries occidentales. Son frère a également été un relais », confie un proche de l’ancien président.

Le PDCI est une famille, et comme dans toutes les familles, il y a des querelles

Faut-il voir dans la soudaine ascension de Doho le signe d’un début de disgrâce pour Guikahué ? C’est pourtant un compagnon de longue date du Sphinx. En cinquante ans de vie politique, ils ont noué une relation solide, et même complice. Secrétaire exécutif du PDCI depuis 2013, il est l’homme de confiance de Bédié.

« Entre l’arbre et l’écorce, il ne faut jamais mettre la main au risque d’en ressortir blessé », ironise un proche des deux figures politiques. « Le PDCI est une famille, et comme dans toutes les familles, il y a des querelles. C’est le signe d’une vitalité. Le tout est de savoir comment les dépasser », ajoute notre source, qui se veut optimiste. « Henri Konan a annoncé, le 18 octobre, la nomination au sein de son cabinet d’un conseiller spécial chargé de la réconciliation et de la cohésion sociale. Si nous la voulons à l’échelle du pays, nous devons la construire à l’intérieur du parti… »

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Signe du niveau de tension, des violences entre partisans du PDCI ont éclaté à deux reprises ces derniers mois. Et le 4 juillet dernier, lors de la visite au siège de Kouadio Konan Bertin, ex-cadre de l’ancien parti unique devenu ministre de la Réconciliation, des journalistes ont été agressés par des individus présentés comme étant des membres de la jeunesse du PDCI.

Vers la réconciliation

Pour mettre un terme à ces querelles de chapelles, Bédié a repris les choses en main. Il a organisé une réunion avec les principaux concernés pour les appeler à « la synergie et à l’entente cordiale » et a décidé de créer une commission chargée de la réconciliation, dont il a confié la direction à Noël Akossi Bendjo, l’ancien maire de la commune du Plateau, à Abidjan.

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Lundi 18 octobre, lors de la cérémonie de clôture des festivités marquant le 75e anniversaire du PDCI, qui a donné lieu à un colloque très politique, Bédié a en outre annoncé la création d’un comité de développement durable et culturel, d’une cellule de coordination de la communication et d’un conseil de surveillance. Le bureau politique devrait également se réunir prochainement, en vue d’organiser le prochain congrès ordinaire courant 2022.

Une nouvelle architecture qui doit permettre de résoudre les difficultés internes, veut croire un cadre de la formation. « Il s’agit de réformes structurelles, et pas de changements conjoncturels destinés à résoudre des problèmes de personnes, insiste notre source. Le prochain congrès va donner une nouvelle légitimité aux instances du parti. » Bédié, bien décidé à sonner la fin de la récréation, espère remettre sa formation en ordre de bataille pour les échéances de 2025, déjà présentes dans tous les esprits.

Jean-Louis Billon avait jeté un pavé dans la mare en annonçant sa candidature à la présidentielle de 2025

Mais ce colloque, qui a été l’occasion de retrouvailles, a également été le théâtre de discussions parfois houleuses, notamment sur le financement du parti et le renouvellement générationnel. Quelques jours plus tôt, Jean-Louis Billon avait jeté un pavé dans la mare en annonçant sa candidature à la présidentielle de 2025. Le député assurait alors que Bédié avait l’intention de passer la main… Mais il a finalement largement tempéré son discours, à l’issue d’une rencontre avec le Sphinx.

Il n’empêche, l’idée fait son chemin depuis quelques années au sein de la « jeune » garde et la question resurgira inévitablement. « Nous nous sommes dit la vérité », assure un des cadres présents lors des échanges du 18 octobre. « Les ateliers ont permis de prendre en compte les recommandations de la base. Cela a été un grand moment. Des noms de quadra émergent. Les choses vont dans le bon sens. »