Politique

Sahel : « Le Maroc pourrait être une force de médiation »

Réservé aux abonnés
Par - à Casablanca
Mis à jour le 27 octobre 2021 à 18:58

Le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop et son homologue marocain Nasser Bourita à Rabat, le 11 octobre 2021. © MAP

Dans un contexte de fortes tensions au Sahel, le royaume opère un rapprochement avec le Mali et la Mauritanie. Analyse du politologue marocain Khalid Chegraoui.

Le Maroc multiplie les échanges avec le Mali et les signes de soutien à son égard. Derniers exemples en date : la visite de travail du ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, chez son homologue Nasser Bourita, le 11 octobre, ainsi que l’annonce de la reprise des commissions mixtes et du dialogue politique entre les deux pays. Le 28 septembre, c’est le ministre mauritanien des Affaires étrangères, Ismail Ould Cheikh Ahmed, qui s’était rendu dans le royaume pour rencontrer le ministre marocain et pour assister à la pose de la première pierre du complexe diplomatique de Mauritanie à Rabat.

De quoi ce nouvel activisme marocain en direction des pays du Sahel est-il le nom ? Coopération sécuritaire, question du Sahara, ambition de contrer l’influence algérienne dans la zone… JA fait le point avec le politologue Khalid Chegraoui, vice§doyen de la faculté Science Po/Gouvernance, sciences économiques et sociales de l’université Mohammed VI Polytechnique et chercheur associé au Policy Center for the New South de Rabat.

Jeune Afrique : Quelles sont les motivations qui ont poussé le Maroc et le Mali à renforcer leurs relations ?

Khalid Chegraoui : Le Mali fait face à des changements importants vis-à-vis de ses partenaires.

Ses relations avec la France, qui a réduit sa présence militaire, sont tendues et compliquées, et l’Algérie, qui n’a pas véritablement œuvré pour la paix dans la région et porte une certaine responsabilité dans l’instabilité au Mali, est perçue comme trop « imposante » par le pouvoir central malien.

Les autorités algériennes veulent absolument concrétiser les accords d’Alger signés en 2015 entre le Mali et la Coordination des mouvements de l’Azawad. Or ceux-ci sont inapplicables pour le gouvernement de Bamako, qui craint de ne pas pouvoir remplir ses fonctions régaliennes dans le nord du Mali. Avec le redéploiement des forces françaises et l’évacuation de leur caserne militaire à Kidal, les Maliens redoutent un renforcement de l’emprise algérienne sur le pays.

À terme, le Maroc veut contrebalancer l’axe Algérie-Nigeria-Afrique du Sud

Et puis, il y a la Russie qui montre un nouvel intérêt pour le dossier malien. Les relations entre les deux pays sont anciennes, notamment dans le domaine de la défense – de très nombreux dirigeants maliens ont été formés en Russie –, mais le retour des Russes sur le terrain, lui, est nouveau. À Bamako, plusieurs signes témoignent de la présence russe, et celle du groupe militaire privé Wagner.

Toutes ces données ne sont pas faciles à gérer. Par conséquent, le Mali aspire à stabiliser au moins un front, celui du Maghreb. Et de ce côté là, il y a le Maroc, une nation qui investit énormément dans les pays d’Afrique de l’Ouest, ainsi qu’au Mali, troisième destination des investissements marocains et deuxième bénéficiaire des bourses d’étude et de formation allouées par le royaume. Dans ce cadre là, et sans interventionnisme, le Maroc pourrait jouer un rôle de médiation très important, d’autant plus qu’il a retrouvé une place forte au sein de l’Afrique de l’Ouest et de l’Union africaine.

Pour Rabat, il s’agirait aussi de contrebalancer à terme l’axe Algérie-Nigeria-Afrique du Sud, qui a dominé les relations interafricaines ces dernières années. Ces pays se partageaient les rôles exécutifs au sein de l’Union africaine, pendant que l’Égypte était affaiblie, et que le Maroc ou la Libye étaient tous simplement absents.

Fin septembre, Ismail Ould Cheikh Ahmed, le ministre mauritanien des Affaires étrangères, a participé avec Nasser Bourita à la pose de la première pierre d’une chancellerie mauritanienne à Rabat. Les relations entre les deux voisins n’ont pas toujours été aussi cordiales…

Les relations entre le Maroc et la Mauritanie ont connu des hauts et des bas, notamment pendant la fin de mandat du président Ould Abdel Aziz, jusqu’en 2019. La Mauritanie est un « pays pont » entre deux espaces régionaux : l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest. Elle est devenue un acteur très important dans la région, à travers le G5 Sahel et les réseaux transsahariens. Et même si Nouakchott veut jouer un rôle d’observateur neutre dans le conflit entre le Maroc et l’Algérie, la crise de Guerguerate, en novembre 2020, a engendré des problèmes majeurs sur le marché mauritanien.

Rabat et Nouakchott ont probablement déjà réussi à dépasser leurs antagonismes du passé

Désormais, la Mauritanie considère que plus ses rapports avec le Maroc et l’Afrique de l’Ouest seront développés, plus elle sera gagnante. L’État aspire à mettre sur pied un espace économique ouvert, libéral et intégré. Il existe d’ailleurs une route goudronnée allant de Tanger à Dakar qui passe par la Mauritanie.

Au Maroc, on est très conscient de la position importante et stratégique de la Mauritanie. Ces deux pays ont probablement déjà réussi à dépasser leurs antagonismes du passé. D’ailleurs, leur intérêt réciproque est la stabilité.

Le Mali et la Mauritanie reconnaissent encore la République arabe sahraouie démocratique (RASD). En œuvrant à un rapprochement, le Maroc espère t-il faire évoluer leur position sur le Sahara ?

Aujourd’hui, les pays africains ont opté pour le pragmatisme. Et ce changement a principalement été opéré par le Maroc, qui a mis de côté les différends sur le Sahara pour se concentrer sur le développement économique. En d’autres termes, il préfère « voir ce qui nous unit plutôt que ce qui nous oppose ». Il faut bien comprendre que ces « différends » ont freiné l’intégration économique de la région et du continent alors qu’il s’agit d’un problème hérité de la guerre froide.

Le Maroc n’a pas les moyens financiers de l’Algérie, mais sa position est mieux adaptée aux attentes du continent

Nul ne peut concevoir des systèmes politiques et sécuritaires stables s’il n’existe pas d’assises économiques fortes. Sur la scène internationale, plusieurs puissances confirmées ou émergentes, comme la Turquie, tentent de se tailler la part du lion en Afrique. En ce qui concerne le Sahara, le vent a tourné et les choses vont  immanquablement changer. Le Maroc ne fera pas marche arrière, car sa souveraineté est non négociable.

La rupture des relations entre l’Algérie et le Maroc ne place-t-elle pas les pays africains de la région face à un choix douloureux ?

C’est un risque, il ne faut pas se voiler la face. Avant cette rupture, les relations entre le Maroc et l’Algérie étaient déjà très compliquées, et plusieurs pays africains se sentaient gênés aux entournures, pris entre le marteau et l’enclume. Au cours des dernières années, le royaume a suivi une politique étrangère qui a parfaitement intégré ce paradigme, et n’a pas hésité à reprendre ses relations avec des pays qui reconnaissent encore la RASD et qui ne sont pas spécialement pro-Maroc. Doucement, mais sûrement, le royaume essaye de convaincre, de faire évoluer les avis. Ce n’est absolument pas le cas du côté de l’Algérie. Depuis deux ans, le pouvoir algérien critique assez durement les pays qui se rapprochent du Maroc, c’est le cas avec la Mauritanie, le Mali et le Nigeria.

Les Nigérians sont suffisamment forts pour ne pas se laisser dicter leur conduite, mais il est possible que le Mali succombe au chantage de l’Algérie. Je peux le comprendre, l’État malien est dans une situation complexe tant au niveau politique, qu’économique et sécuritaire, sans compter que le pays partage une frontière avec l’Algérie. Or, si la présence russe au Mali s’avère réelle, cela ne fera que renforcer la position et l’emprise algérienne, et il en sera fini de l’indépendance politique du Mali. Cette alliance devrait alerter les pays d’Afrique de l’Ouest et la communauté internationale. Quant aux principaux concernés, les pays africains, c’est à eux de prendre leurs responsabilité et de comprendre où se trouvent leurs intérêts.

Sous l’impulsion de Ramtane Lamamra, la diplomatie algérienne connaît un regain de dynamisme et d’agressivité dans la zone sahélienne. Le Maroc a-t-il les moyens diplomatiques de contrer cette offensive ? 

Avec Ramtane Lamamra, on est revenu à l’époque de Houari Boumédiène. Sauf que l’Algérie n’a plus les moyens de sa politique étrangère d’antan, ni sur le plan financier ni sur le plan politique. La machine est rouillée et les ingrédients des années 1970-1980 ne séduisent plus autant les pays africains, devenus plus exigeants. Le Maroc n’a pas les moyens financiers de l’Algérie, mais sa position est mieux adaptée aux attentes et aux besoins du continent. En d’autres termes, le Maroc est un vrai modèle du sud pour le sud, ce n’est pas un pays riche, c’est un petit marché, qui doit s’exporter pour survivre et pourtant il a réussi à résoudre – pas toutes certes – de nombreuses problématiques.