Politique

Belhassen Trabelsi : le fugitif le plus célèbre de Tunisie (2/3)

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 21 octobre 2021 à 14:54

Belhassen Trabelsi, le beau-frère du président tunisien déchu Zine el-Abidine Ben Ali, le 19 juin 2019 au palais de justice d’Aix-en-Provence, en France, où il répond à une demande d’extradition formulée par les autorités tunisiennes. © Belhassen Trabelsi, brother-in-law of ousted Tunisian president Zine El-Abidine Ben Ali arrives with his lawyer on June 19, 2019 at the Aix en Provence courthouse, where where he responds to a request for extradition made by Tunisia’s authorities. © BORIS HORVAT/AFP

« Que sont devenues les figures du clan Trabelsi ? » (2/3). Une véritable anguille. Le frère cadet de Leïla Ben Ali, qui avait réussi à quitter son pays in extremis le 14 janvier 2011 à l’aube, a su déjouer toutes les demandes d’extradition des autorités tunisiennes.

Il est l’homme que Leïla Ben Ali aurait voulu être. Immobilier, bâtiment, automobile, tourisme, audiovisuel, télécoms… : l’empire de son frère cadet, au faîte de sa gloire en 2011, ne semblait devoir rencontrer aucune limite. L’homme était devenu si important qu’il était connu par son prénom : « Belhassen ».

Doté d’un indéniable flair, il a eu accès, par le biais de sa sœur, à l’argent et au monde fermé du capital. Leur duo fonctionnait bien, surtout qu’avec l’âge et le pouvoir, il avait gagné en assurance, devenant même le conseiller et le confident de sa sœur.

Au Canada, il prend un temps ses quartiers dans le luxueux château Vaudreuil, en banlieue de Montréal

Mais contrairement à elle, il pressent que la journée du 14 janvier va marquer la fin du régime de Ben Ali et s’empresse de quitter le pays, avec sa femme et ses quatre enfants, tôt le matin à bord de son yacht.

Pendant que le reste de la fratrie est arrêté à l’aéroport de Tunis-Carthage, Belhassen rejoint l’Italie pour rallier ensuite Montréal à bord d’un jet privé, propriété d’un ami égyptien. Il escompte débuter une nouvelle vie au Canada, où il a eu le statut de résident en 1999 et détient une entreprise, des comptes bancaires et un réseau de connaissances. Il prend un temps ses quartiers dans le luxueux château Vaudreuil, en banlieue de Montréal.

Évaporé

De quoi voir venir en attendant que soit examinée la demande d’asile qu’il dépose auprès des autorités. Mais, faute d’avoir séjourné assez longtemps au Canada, son statut de résident n’est plus valable.

Quelques mois plus tard, certaines vidéos le montrent, amaigri et préoccupé, en train d’attendre devant le tribunal l’autorisation de prolonger son séjour en attendant la décision définitive d’Ottawa.

Sa demande est finalement rejetée et Belhassen est contraint de réduire son train de vie dispendieux, les fonds dont il dispose ayant été gelés. Sous pression de la communauté tunisienne du Canada, le gouvernement fait savoir qu’il « ne veut pas d’un individu comme lui », par le biais de son ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon. « On va obtempérer à la demande [d’extradition, NDLR] de la Tunisie », ajoute ce dernier.

Le fugitif propose un dédommagement de 350 millions d’euros à l’État tunisien

De refuge potentiel, le Canada se mue petit à petit en piège pour Belhassen Trabelsi. Il tente d’échapper à son renvoi en Tunisie en multipliant les recours juridiques.

Entre-temps, le nom des Trabelsi devient connu au Canada, s’y faisant synonyme de corruption. Il est temps pour Belhassen de partir. Il s’évaporera en mai 2016 sans laisser aucune trace.

Sa famille quittera plus tard Montréal sans dévoiler sa destination finale. Elle ne sera pas inquiétée. À la même époque, Belhassen entame en Tunisie des démarches pour intégrer le processus de justice transitionnelle et obtenir une réconciliation en contrepartie de ses aveux et de la restitution de fonds détournés.

Le plus célèbre fugitif tunisien propose un dédommagement de 350 millions d’euros à l’État tunisien, mais l’arbitrage reste infructueux. Belhassen suit ces tractations depuis la France après son départ en catimini du Canada. « Dans tous les cas, il a bénéficié d’aides », commente un avocat proche du dossier.

Ellipse de trois ans

En cavale, Belhassen prend soin de se faire oublier plusieurs années. On le dit de passage en Suisse mais il réapparaît sur les radars en mars 2019, lorsqu’il est interpellé dans le Sud de la France et mis en examen pour « blanchiment en bande organisée, recel, usage et complicité de faux documents administratifs ainsi que pour entrée irrégulière sur le territoire national ».

La cour d’appel d’Aix-en-Provence prononce en janvier 2021 un avis défavorable à son extradition

Pour la Tunisie, c’est l’occasion de demander à nouveau son extradition. Mais les avocats de Trabelsi jouent sur du velours. Condamné par les tribunaux tunisiens à une peine de trente-trois ans pour infractions économiques et financières, Belhassen, 58 ans, serait selon eux en danger et rien ne lui garantirait d’être bien traité.

Des arguments qui portent : la cour d’appel d’Aix-en-Provence prononce en janvier 2021 un avis défavorable à l’extradition vers la Tunisie du beau-frère de Ben Ali, en s’appuyant sur l’argument qu’il court un « risque réel de traitement inhumain et dégradant ».

Placé sous contrôle judiciaire après avoir été incarcéré aux Baumettes, à Marseille, Belhassen Trabelsi attend son procès pour blanchiment et recel sans qu’aucun détail de l’affaire n’ait été rendu public. Il est aujourd’hui en liberté.

Le mystère Belhassen s’installe ainsi encore un peu plus. Celui qui possédait 220 entreprises en Tunisie et que tous considèrent comme la tête pensante du clan Trabelsi est probablement le seul à savoir où il a passé et à quoi il a employé les trois années qui séparent son départ du Canada de sa réapparition en France.