Politique

Fact-checking – Mali : la France a-t-elle « créé une enclave gérée par la rébellion à Kidal » ?

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Mis à jour le 26 octobre 2021 à 18:22

À Bamako, le 16 octobre 2021. © Nicolas Réméné pour JA

En pleine crise entre Bamako et Paris, le Premier ministre malien Choguel Kokalla Maïga a dénoncé le rôle ambigu de la France vis-à-vis des anciens rebelles du MNLA. Ces accusations graves se basent-elles sur des faits ?

À l’heure de faire le bilan de huit années de présence française au Mali, des traumatismes ressurgissent. Dans un entretien qu’il nous a accordé le 17 octobre, le Premier ministre Choguel Kokalla Maïga a porté des mots accusateurs envers la France, qu’il tient pour responsable de l’instabilité dans son pays.

« La situation dans le centre du Mali est la conséquence directe de la manière dont a été gérée la rébellion. La faute originelle est d’avoir créé une enclave au nord du Mali au sein de laquelle des terroristes se sont organisés pendant des années », dénonce Choguel. Il dit sans détour que « la France a créé une enclave gérée par la rébellion [la Coordination des mouvements de l’Azawad – CMA], à Kidal. Quand l’opération Serval est intervenue en 2013, les chefs terroristes Amadou Koufa, Iyad Ag Ghali et leurs talibés ont pris la route vers Kidal. Pourquoi la France ne les a pas bombardés ? Le sentiment de frustration des Maliens est lié à la conviction que la France a un agenda caché. »

Mais qu’en est-il réellement ? Jeune Afrique a vérifié les accusations du Premier ministre malien.

Opération française

« Dans cette déclaration, le Premier ministre malien fait référence à un désaccord profond entre la France et le Mali qui remonte au début de l’intervention Serval, en 2013. Le Premier ministre dénonce le choix qu’avait fait la France de faire du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) son interlocuteur politique » explique Niagalé Bagayoko, présidente du think tank African Security Sector Network.

C’est le conflit autour du rôle du MNLA que réactive aujourd’hui Choguel Maïga

Le désaccord entre Paris et Bamako commence en janvier 2013, à l’aube de l’opération Serval (l’ancêtre de Barkhane) menée par les forces françaises. La France a lancé une guerre éclair contre les groupes jihadistes. La descente vers le sud de Iyad Ag Ghaly, alors chef d’al-Qaïda au Maghreb islamique (devenu le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et ses hommes est très vite stoppée. Les régions de Gao et de Tombouctou sont regagnées. Mais malgré les succès, une opposition entre Paris et Bamako va très vite se dessiner. Au centre des dissensions : le rôle que doit jouer le MNLA. C’est bien ce conflit que réactive aujourd’hui Choguel Maïga.

Dès les premières victoires françaises, les rebelles du MNLA offrent leur aide à Paris. N’est-ce pas une occasion de prendre une revanche contre les jihadistes qui les ont expulsés du Nord-Mali neuf mois plus tôt ? Cette alliance déplaît tant au pouvoir qu’à l’opinion malienne, mais Paris la scelle. « Cela a été une erreur stratégique de la part de la France. Cela témoigne d’une méconnaissance des relations entre les communautés touaregs et les autorités centrales », analyse Niagalé Bagayoko.

Agenda caché ?

La France apporte alors son soutien logistique et opérationnel aux combattants du MNLA et leur permet ainsi de reprendre Kidal. Le mouvement s’installe dans la ville et interdit aux Famas d’y entrer. Avec l’accord de la France, un morceau de territoire échappe au pouvoir central. La France avait-elle pour autant « un agenda caché » comme le prétend Choguel Maïga? Pourquoi s’est-elle rangée du côté du MNLA ?

À l’époque, Paris craignait que les exactions commises par les militaires maliens dans d’autres régions se reproduisent à Kidal et que la situation ne dégénère. Alors que la communauté internationale plaide pour une solution militaire, le président français François Hollande prend aussi le parti des négociations. Il défend aussi ses propres intérêts : à l’époque, six Français sont otages au Sahel. Le MNLA est perçu comme un partenaire dans les négociations pour leur libération.

Cette situation intolérable pour Bamako perdure pendant sept ans. Ce n’est qu’en février 2020 que l’armée malienne revient à Kidal. Ce retour est effectué avec le concours de l’armée de désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR), composée des soldats de la CMA et des mouvements de la Plateforme, des groupes touaregs pro-gouvernementaux. Un retour à petit pas.