Culture

« Thomas Sankara l’humain » : l’âme d’un révolutionnaire au Fespaco

Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 26 octobre 2021 à 13:17

Thomas Sankara, président du Faso de 1983 à 1987. © Archives Jeune Afrique

Sorti sur les écrans burkinabè il y a tout juste un an, le film documentaire « Thomas Sankara l’humain » profite aujourd’hui de l’exposition médiatique internationale du Fespaco. Ultime hagiographie ou œuvre originale ?

Tout se prête au symbole, lorsqu’on évoque une légende. Et le capitaine Thomas Sankara n’échappe pas à la règle, lui qui s’inscrit, aux côtés de la princesse Yennenga, au tableau prisé des mythes burkinabè. Un révolutionnaire, qui plus est, élevé par la jeunesse du continent au rang de héros panafricain…

Du symbolisme des dates, Richard Tiéné n’avait donc aucune raison de s’en priver dans la promotion de son documentaire « Thomas Sankara l’humain ». C’est le 15 octobre 2020, date du 33e anniversaire de l’assassinat de l’ancien président burkinabè, que le réalisateur a projeté son film pour la première fois. Un an plus tard, c’est lors du même mois qu’il le présente à la 27e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou.

Un Fespaco à l’ambiance sankariste très marquée, l’événement se tenant entre le lancement officiel du procès de l’assassinat de Sankara, le 11 octobre dernier, et la reprise annoncée des audiences, après un report, le 25 du mois. Alors, démarche marketing ou pas ? Quoi qu’il en soit, au-delà des questions de timing, le réalisateur burkinabè se devait de répondre à une double exigence pour réussir à jeter un regard neuf sur son sujet : celle de la légitimité et de l’originalité.

Cette légitimité à retracer le combat de l’icône politique la plus puissante du « pays des Hommes intègres », le documentariste la puise dans la qualité des intervenants, témoins d’autant plus crédibles du météoritique Conseil national de la révolution (CNR) qu’ils ont délaissé depuis longtemps le pétrin de la pâte politicienne. Ainsi « Thomas Sankara l’humain » déroule-t-il les souvenirs patinés de ceux qui côtoyèrent, dans les années 1980, le premier président de l’ex-Haute-Volta, dûment rebaptisée de son nom actuel : Soumane Touré, le syndicaliste-idéologue du Parti africain de l’indépendance (PAI) – décédé après le tournage – ; Ernest Nongma Ouédraogo, le ministre de l’Administration territoriale et de la Sécurité pendant la Révolution ; Béatrice Damiba, la ministre de l’Information de l’époque ; le chercheur Basile Guissou ; mais aussi des parents de l’ancien président interrogés au village…

Quasiment christique

Aux esprits chagrins qui déplorent le caractère systématiquement hagiographique des biographies de l’icône révolutionnaire, Richard Tiéné répond avec la déontologie que lui impose son statut de journaliste correspondant de la Deutsche Welle et par la deuxième composante du titre de son film : « l’humain ». Certes, le terme, assumé dans sa première acceptation humaniste, est associé dans le film à des qualificatifs enamourés dignes d’un véritable culte de la personnalité – « courageux », « charismatique », « visionnaire », « offert lui-même en sacrifice » -, et, partant, à une dimension quasiment christique.

Mais comme le souligne le réalisateur dans la plupart de ses interventions médiatiques, le mot « humain » implique aussi la propension à commettre des erreurs, et conduit donc à décrire les limites de l’ère Sankara dont l’évocation tend à disculper Tiéné de l’accusation d’être un simple aficionado béat d’admiration devant son sujet. Le documentariste refuse, par exemple, de qualifier Sankara de « prophète », et souhaite découvrir un jour un documentaire équivalent sur chacun des chefs d’État qui se sont succédé, comme Saye Zerbo ou Sangoulé Lamizana… même si ni Zerbo ni Lamizana ne sont aujourd’hui sérigraphiés sur les t-shirts branchés de Burkinabè nés après la tragédie du 15 octobre 1987…

Richard Tiéné tient également à surligner la présence du successeur de Sankara dans les images d’archives. Un Blaise Compaoré que le réalisateur se dit par ailleurs prêt à interviewer « dès demain », pour peu que l’exilé devenu ivoirien soit en état de participer à la catharsis générale.

Mémoire commune

La seconde exigence à laquelle le réalisateur se devait de répondre, pour ne pas être taxé d’opportunisme de la dernière heure, c’est l’originalité de l’œuvre. Cette dernière, bien entendu, n’est pas réductible à la diffusion d’archives – parfois restaurées – que nombre de documentaires ont déjà plus ou moins passées à la moulinette du journalisme audiovisuel : « Faces Of Africa : Sankara’s Ghost », « Africa’s Che Guevara : the life of Thomas Sankara » ou encore « Capitaine Thomas Sankara »…

Si elles ont été longtemps reléguées sous une chape de plomb – y compris lors des Fespaco dont Sankara fut pourtant un fervent défenseur –, ces images ont été abondamment véhiculées par les multiples réseaux modernes. « Tout est question d’angle », répond Richard Tiéné en brandissant à nouveau le terme « humain ». Affirmant que son documentaire est « un film de plus, mais pas un film de trop », le réalisateur considère que l’assimilation par les jeunes générations de l’histoire post-coloniale de leur pays mérite que l’on remette cent fois l’ouvrage sur le métier.

Sept ans de préparatifs

Et de défendre l’originalité de son traitement du sujet et du rendu final. Il aura fallu pas moins de sept années pour affiner les choix éditoriaux et artistiques inattendus de « Thomas Sankara l’humain », plaide-t-il. Les transitions chorégraphiques, slamées et rappées évoquent, selon lui, une présentation métaphorique de la période historique comparée à celle d’un « capitaine poisson confronté à des requins ou à des crocodiles ».

Concédons à la tentation hagiographique l’excuse d’une trop longue censure par le passé

Et comme le biais de « l’humain » ramène toujours à la morale, Richard Tiéné conclut chaque projection et chaque interview en soulignant le nécessaire « référentiel » qu’il a modestement tenté d’offrir à « des jeunes qui ne font plus la différence entre valeur et artifice ». L’imagerie du « Che africain » étant de celles qui continuent de susciter l’attention du public, autant utiliser ce vecteur à des fins pédagogiques.

Et quand il s’agit de construire une mémoire commune, bien assimilée et source de leçons pour l’avenir, comme en matière de cuisine, « trop de viande ne gâte pas la sauce », dit un proverbe local. En d’autres termes : trop de documentaires sur la charnière historique des années 1980 au Burkina Faso ne gâte pas la prise de conscience. Concédons ainsi à la tentation hagiographique l’excuse d’une trop longue censure par le passé. Ce qui n’empêchera pas des historiens plus académiques de solder plus tard les péripéties politiques de la Haute-Volta devenue Burkina Faso…