Politique

Maroc : un pass vaccinal qui ne passe pas ?

À partir du 21 octobre, le pass vaccinal entre en vigueur au royaume. Le point sur une mesure qui fait grincer des dents, alors que 70 % de la population est déjà vaccinée.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 20 octobre 2021 à 13:39

Administration d’une dose de Sinopharm contre le Covid-19 dans le cadre de la campagne locale de « vaccinodrome intelligent », dans le quartier d’Errahma, près de Casablanca, le 9 août 2021. © FADEL SENNA/AFP

La nouvelle est tombée comme un couperet et s’est répandue comme une trainée de poudre. Le 18 octobre, le gouvernement marocain a annoncé l’entrée en vigueur du pass vaccinal à compter du 21 octobre.

Instantanément, sur les réseaux sociaux, l’annonce a été accueillie avec un dramatisme quelque peu grandiloquant. Zakaria Garti, fondateur du mouvement Maan et « principal banker » à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (EBRD), a ainsi exigé une marge supplémentaire : « Rendre le passeport vaccinal obligatoire avec un délai aussi court de prise d’effet est une aberration et une décision incompréhensible. Pourquoi ne pas avoir opté, à l’instar d’autres pays, pour un délai raisonnable de quelques semaines ? »

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Rachid Achachi, polémiste et chroniqueur, parfois considéré comme le « Zemmour marocain », a dénoncé « un abus d’autorité ». Avant de poursuivre : « L’imposer est une aberration, le faire sans un moratoire d’au moins un mois est une atteinte à la dignité des Marocains », le tout agrémenté d’un hashtag « pass de la honte ».

C’est exactement comme lorsqu’on était enfant, les parents avertissent et après ils punissent

Ultime coup de tonnerre, Mouna Hachim, auteure à succès et passionnée d’histoire, a annoncé l’annulation de toutes les rencontres prévues autour de son dernier livre et « l’entrée en hibernation forcée le temps que dure la pandémie et toutes les mesures qui s’en suivent. Aucune loi ne me fera injecter une substance dans mon corps sans mon accord. »

Le lendemain, ces trois personnes et d’autres personnalités publiques, dont Nabila Mounib, députée PSU (Parti socialiste unifié), Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), ou encore Amina Maelainine, ex-député et membre du Parti de la justice et du développement (PJD), ont signé une pétition contre la mesure gouvernementale. Ce « front antipass vaccinal » fustige essentiellement une décision « sans aucun préavis ou délai, ni débat national sur la question ».

Un pass plus sévère qu’en France

En réalité, le pass vaccinal n’est pas tombé comme par surprise. « Cela fait maintenant un mois que les autorités marocaines communiquent sur le sujet, notamment à travers des spots, des articles… En interne, cette décision est le fruit de nombreuses commissions et discussions. Vous savez, c’est exactement comme lorsqu’on était enfant, les parents avertissent et après ils punissent », souligne le docteur Saïd Afif, membre du Comité technique et scientifique de vaccination, lié au ministère de la Santé.

Surtout, « le pass vaccinal ne sera pas effectif dès maintenant, il y aura bien évidemment une phase de transition de quelques semaines pour ne pénaliser personne. En ce moment même, le ministère de l’Intérieur briefe les restaurateurs et les hôteliers afin qu’ils apprennent à contrôler les clients », affirme Moulay Tahar Alaoui, président du Comité de vaccination.

Selon ce dernier, le ministère de la Santé aurait reçu il y a quelques jours un collectif  citoyen antivax composé d’environ 80 personnes afin de répondre à leurs interrogations : « C’était très surprenant. Ils n’avaient aucun argument, aucune donnée, hormis le fait d’avoir peur. »

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Au-delà des antivax, nombreux sont ceux qui dénoncent la sévérité du pass vaccinal, qui n’est pas un pass sanitaire. « Nous n’avons pas fait comme la France. Dans l’Hexagone, les citoyens ont le choix entre la vaccination ou le test PCR toutes les 72 heures, au Maroc c’est uniquement le vaccin », explique le docteur Afif.

Administrations, hôtels, restaurants, hammams… autant de lieux qui seront fermés aux non vaccinés

D’ici quelques semaines donc, les personnes qui ne sont pas vaccinées ou qui ne disposent pas encore de leur pass vaccinal ne pourront plus se déplacer entre les préfectures et les provinces (que ce soit en voiture ou en transports), avoir accès aux administrations publiques – semi-publiques et privées –, séjourner dans des établissements hôteliers et touristiques, aller au restaurant, au café, dans les commerces fermés, les salles de sport, les hammams, et voyager à l’étranger.

« Mais bien sûr, la vaccination n’est en aucun cas obligatoire », précise, sans ironie, le docteur Afif. Sauf que le pass vaccinal est exigé pour « tout le personnel des entreprises du secteur privé », selon un communiqué du gouvernement.

Une question de démocratie ?

L’objectif des autorités marocaines est d’accélérer la campagne nationale de vaccination et d’inciter les retardataires à recevoir les deux injections. Mais plus encore, de générer un « boost social, économique et psychologique pour rebondir et continuer à vivre », selon le docteur Afif. Le royaume y est presque.

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À ce jour 80 % de la population, soit environ 28 millions de personnes (sur 36 millions d’habitants), ont reçu une première dose, et 70 % la deuxième dose. En l’espace de quelques semaines, 700 000 personnes parmi le personnel de première ligne et les populations les plus à risque ont déjà reçu une troisième injection. Depuis l’annonce de l’entrée en vigueur du pass vaccinal, le nombre quotidien de vaccinations est passé de 30 000 à 55 000.

C’est donc une stratégie, coercitive certes, mais qui porte ses fruits. Le 19 octobre, les autorités marocaines ont également décidé de suspendre les vols à destination de l’Allemagne, du Royaume-Uni et des Pays-Bas.

90 % des personnes vaccinées ne développent pas de formes graves de Covid-19

« Il reste 6 millions de personnes à vacciner. En stock, nous avons 16 millions de doses, nous n’avons plus qu’à les utiliser, c’est gratuit et les gens peuvent même venir le samedi ou le dimanche. Depuis le 20 mars dernier, le personnel soignant sacrifie son temps, son confort, sa famille pour aller au bout de nos objectifs. Pour l’instant nous avons réussi à passer deux examens avec brio : les élections, avec 9 millions d’électeurs et la rentrée qui a concerné 15 millions de personnes, le tout sans créer un seul cluster », plaide docteur Afif.

Sur les réseaux sociaux, certains internautes vont dans le sens du gouvernement, rappelant l’exemple du Royaume-Uni qui a refusé d’avoir recours au pass vaccinal et qui compte près de 45 000 contaminations par jour.

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Du côté du ministère de la Santé, on prévoyait que ce soit les 18-35 ans qui rechigneraient le plus à aller se faire vacciner, alors que c’est la population la plus mobile. C’est au sein des populations rurales que la campagne de vaccination a rencontré le moins de résistance. Selon la moyenne mondiale, 90 % des personnes vaccinées ne développent pas de formes graves de Covid-19 et ne vont pas en réanimation.