Politique économique
La directrice générale, Kristalina Georgieva, le Congolais Félix Tshisekedi, le Sénégalais Macky Sall et le Tunisien Kais Saïed. © Photomontage : JA

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[Série] FMI-Afrique : cette fois, c’est différent ?

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Économie

Abebe Aemro Selassie : « L’Afrique a changé. Le FMI aussi ! » (2/5)

« FMI-Afrique : cette fois, c’est différent ? » (2/5) Transparence, dette, investissements… Le directeur du département Afrique du Fonds monétaire international analyse les relations entre l’institution de Washington et le continent.

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Mis à jour le 9 décembre 2021 à 09:56

Abebe Aemro Selassie est le directeur du département Afrique du FMI depuis 2016.

Il entame sa sixième année comme « M. Afrique subsaharienne » du Fonds monétaire international (FMI). Sollicité en marge des assemblées annuelles d’octobre, Abebe Aemro Selassie, qui a rejoint l’institution en 1994, met en avant le rôle du FMI dans la résilience de la région.

Résultat, une prévision de croissance de 3,7 % pour 2021 et de 3,8 % pour 2022. Pour autant, l’Afrique demeure le moins vacciné des continents, le plus vulnérable aussi. D’où la nécessité, souligne l’Éthiopien, de se montrer plus exigeant sur la mise en œuvre des politiques de développement.

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Jeune Afrique : Le dernier rapport du FMI sur l’Afrique subsaharienne, publié en octobre, tire la sonnette d’alarme sur le fossé grandissant entre les trajectoires de développement des pays. Peut-on inverser la tendance ?

Abebe Aemro Sélassie : Ces divergences, qui existaient avant la pandémie de Covid-19, se sont accrues avec la crise. Cela dit, je suis convaincu que l’on peut changer la donne. D’une part, le continent a déjà montré, par le passé, sa très grande résilience. D’autre part, les dynamiques de démographie et de croissance confirment un énorme potentiel de transformation. Pour y parvenir, deux éléments sont cruciaux : s’assurer que les politiques publiques mises en place répondent bien aux besoins identifiés, et maintenir un soutien financier extérieur pour donner aux pays les moyens d’agir.

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Ce soutien a-t-il été à la hauteur des besoins de l’Afrique ?

Le FMI a répondu présent et a joué son rôle de filet de sécurité financier dans beaucoup de pays. J’en suis très fier. Être là en cas de besoin, c’est la raison d’être du Fonds.

Faire en sorte d’investir dans les projets les plus pertinents et produisant le maximum de résultats

On est bien loin du temps des plans d’ajustement structurel…

L’Afrique a changé, le FMI aussi ! C’est normal. Notre volonté est de demeurer un conseiller de confiance pour chacun des États membres. Dans la plupart des cas, les relations sont très cordiales.

Si l’appui financier du FMI est largement salué, il est aussi questionné. À Nairobi, un mouvement « Stop loaning Kenya » a émergé. Comment l’expliquez-vous ?

Les pays de la zone sont dans une situation compliquée, écartelés entre des injonctions budgétaires contradictoires. Ils doivent dépenser davantage pour répondre aux besoins de développement tout en maîtrisant un endettement croissant et alors même qu’ils peinent à augmenter les recettes fiscales. D’où l’existence de certaines réticentes face à de nouveaux prêts.

Pour autant, il est impossible de limiter les dépenses : on ne peut se passer de vaccins contre le Covid-19 ni, par exemple, suspendre le soutien aux PME. Concernant les recettes fiscales, sujet de politique interne par excellence, nous apportons conseils et expertise lorsque nous sommes sollicités. Dans ce contexte contraint, il y a un point sur lequel il faut progresser : faire en sorte d’investir dans les projets les plus pertinents et produisant le maximum de résultats.

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La question de la transparence dans l’utilisation des fonds se pose aussi. Au Cameroun, la gestion des enveloppes Covid donne lieu à des soupçons de détournement

La directrice du FMI a été très claire dès juin 2020. Elle a enjoint de « dépenser autant que possible » mais également de bien « garder les reçus ». Cet appel vaut pour tous les pays. Plus que jamais, le Fonds est mobilisé sur le sujet. Nous avons recommandé un renforcement des institutions d’audit et apporté notre soutien aux pays qui ont essayé de renforcer les mesures de transparence. Par exemple, avec l’obligation de rendre obligatoire la révélation d’identité des détenteurs de sociétés dans le cadre d’appels d’offres. Le FMI a aussi recommandé aux États de renforcer leurs systèmes de justice.

L’accès aux vaccins en Afrique est crucial pour éviter une flambée des cas et assurer une reprise solide

Faut-il revoir les priorités d’investissement ?

Par le passé, un fort accent a été placé sur les infrastructures. Dans le contexte actuel et à l’avenir, avec la pression liée à l’impact du changement climatique, la priorité sera donnée au volet social. Par exemple, les montants alloués à chaque pays dans le cadre de la récente émission de droits de tirage spéciaux (DTS) doivent être fléchés vers la vaccination et les systèmes de santé afin de bénéficier aux plus vulnérables. L’accès aux vaccins en Afrique est crucial pour éviter une flambée des cas et assurer une reprise solide.

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Sur le volet des DTS, il est aussi question, depuis mai et la tenue d’un sommet à Paris sur le financement des économies africaines, d’une réallocation d’une partie des fonds des pays développés vers les pays en développement et notamment vers le continent. Où en est-on ?

Nous y travaillons. La réallocation pourrait se réaliser selon trois modalités, actuellement en discussion. Premièrement, les fonds pourraient abonder un dispositif existant du FMI et destiné aux pays à faible revenu, le Fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance. Deuxièmement, ils pourraient alimenter un nouveau fonds, qui est en train d’être établi, octroyant des financements de long terme axés sur la lutte contre le changement climatique, par exemple. Troisièmement, nous saluons les annonces de plusieurs pays avec des positions extérieures fortes sur un transfert volontaire des DTS aux pays plus pauvres et plus vulnérables. La France, par exemple, s’est engagée à redistribuer 20 % de ses DTS.

La gestion de l’endettement est un autre sujet épineux. Alors que le dispositif de suspension du service de la dette s’arrête à la fin de l’année, un « cadre commun » a été lancé, sous l’égide du G20, et sollicité par trois pays, le Tchad, l’Éthiopie et la Zambie. Est-ce suffisant ?

Il faut souligner la mise en œuvre de cette architecture globale qui va permettre, en cas de difficultés, de procéder à la restructuration de la dette. C’est une réelle avancée. Cela dit, il reste encore beaucoup à faire pour rendre ce cadre le plus effectif possible.