Politique

Ce jour-là : le 20 octobre 2011, la Libye en finit avec Mouammar Kadhafi

Dix ans après sa mort, les théories du complot fleurissent sur l’ancien Guide libyen. Retour sur les derniers jours de celui qui s’était autoproclamé « roi des rois d’Afrique ».

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Mis à jour le 20 octobre 2021 à 18:46

Pour échapper aux miliciens, Kadhafi s’était caché dans un tuyau de canalisation © REUTERS/Thaier al-Sudani

« Kheyr, kheyr. Chnou fi ? » Lorsque des miliciens le tirent d’un tunnel d’évacuation des eaux, quelque part à l’ouest de Syrte, c’est la seule phrase qui vient à Mouammar Kadhafi. « Ca va, ça va, qu’est-ce qu’il y a ? » Comme si un importun voisin était venu frapper à la porte en pleine sieste. Mais il est 11h passés en ce jeudi 20 octobre 2011, et celui qui a dirigé la Libye pendant plus de 40 ans n’a plus que quelques instants à vivre.

Depuis août et sa fuite de Tripoli, tombée entre les mains des rebelles quelques mois après le début de l’intervention de l’Otan, le Guide erre à Syrte, de quartier en quartier, d’appartement en appartement. Il est accompagné d’un dernier noyau de fidèles, dont son cousin Mansour Dou, commandant de la garde populaire, Abou Bakr Younès Jaber, son ministre de la Défense ou encore Ezzedin al-Hanshiri, le chef de sa garde personnelle.

Son fils Motassem se trouve sur le front, d’où il revient régulièrement pour le voir. Syrte, c’est le bastion familial, le fief des Qadhadhfa, la tribu dont sont issus les Kadhafi. C’est là que le Guide a choisi de se mettre à l’abri des rebelles et des bombardements des avions de l’Otan. Contre l’avis de son beau-frère Abdallah Senussi, chef des services de renseignements militaires, qui l’incite plutôt à quitter le pays.

Bombardé par les révolutionnaires

Le 20 août, après avoir quitté le quartier de Damas, où ils se sont réfugiés après la chute du QG de Bab al-Aziziyya, Kadhafi et les siens s’orientent d’abord vers Beni Walid. La ville, loyale à Kadhafi, est plus sure que la route côtière contrôlée par les milices révolutionnaires. Ils ne rencontrent guère de résistance, mais essuient quelques tirs aux abords de l’aéroport international de Tripoli de la part d’une milice de Zintan. Le convoi parvient sans plus d’encombres à Syrte. Mais la sécurité n’y est guère plus assurée.

« Nous étions d’abord dans les immeubles du centre-ville […], nous nous déplacions tous les 3 ou 4 jours. Nous avons fini dans le quartier 2, mais il a commencé à être intensément bombardé par les groupes révolutionnaires », témoignera Mansour Dou, détenu par une milice de Misrata, un jour après la mort du colonel Kadhafi.

Les milices ont reçu l’alerte de la fuite du Guide et noient le convoi sous un déluge de balles

Après plusieurs mois de ce régime, il faut se rendre à l’évidence : Syrte est devenue par trop dangereuse pour son fils, et les Qadhadhfa ne semblent plus disposés à le protéger, alors que les rebelles gagnent du terrain jour après jour. Le patron de la garde populaire le pousse à quitter la ville, mais aussi le pays et le pouvoir. Du moins ce qu’il en reste. Réponse du Guide : « Mais j’ai déjà quitté le pouvoir en 1977 », année où la république arabe libyenne a été rebaptisée « Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste ».

Le 20 octobre au petit matin, Motassem convainc son père de tenter une sortie à une vingtaine de kilomètres au sud de Syrte, à Qasr Abou Hadi, sa ville de naissance. La centaine de fidèles répartis dans le convoi de 45 véhicules parvient tant bien que mal à traverser Syrte, essuyant un tir raté d’un drone Predator américain. Et prend la direction de l’ouest en espérant repiquer ensuite vers le sud. Erreur : la route est contrôlée par deux milices de Misrata, la ville côtière farouchement révolutionnaire.

« Je l’ai tout de suite reconnu »

La Katibat al-Nimr et la Katibat al-Khirane ont reçu l’alerte de la fuite du Guide et noient le convoi sous un déluge de balles. Vers 11 heures, deux bombes larguées par des jets français font un carnage dans le convoi, détruisant une quinzaine de véhicules et tuant plus de la moitié des fidèles de Kadhafi. C’est la panique. Le Guide lui-même est touché à la tête par un éclat, mais parvient à s’échapper à pied avec Abou Bakr Younès et Mansour Dou. Ils font 140 mètres et pénètrent dans des tuyaux de canalisation, en contrebas de la route.

Abou Bakr Younès se trouve dans l’une, Mouammar Kadhafi et Mansour Dou dans l’autre, quand les miliciens de la Katibat al-Khiran, chargée de nettoyer la zone, repèrent la cachette. Ils ne connaissent pas encore l’identité de ceux qui s’y sont abrités. Abou Bakr Younès, découvert en premier, vide son chargeur sur les miliciens avant d’être exécuté.

« Après on est allé de l’autre côté, quatre ou cinq [fidèles de Kadhafi] qui s’échappaient se sont rendus et nous on dit que le Guide se cachait dedans », témoigne Omran Ben Chaabane, un jeune milicien de 21 ans qui trouvera la mort en 2012. « Quand je l’ai vu dans le conduit, je l’ai tout de suite reconnu avec sa tête chevelue », poursuit celui qui l’a désarmé, s’emparant de son 357 Magnum. Kadhafi porte également un Browning en or ciselé dont il ne s’est pas servi, récupéré par un autre jeune milicien de Misrata.

Exécuté de deux balles

La confusion la plus complète suit la capture du Guide, entouré d’une dizaine d’hommes hystériques à l’idée de tenir entre leurs mains celui qui a présidé à leurs destinées. Mouammar Kadhafi est passé à tabac, reçoit des « coups de baïonnette aux fesses, entraînant de nouvelles blessures et de nouveaux saignements », selon un rapport de Human Rights Watch.

Hébété, il plaide visiblement pour sa vie. Ce sont les dernières images connues du Guide vivant

Sur les vidéos diffusées par des miliciens, il est mené de force devant un pick-up, avant d’être vu, le visage tuméfié, dans un autre, qui croule sous le poids de miliciens surexcités. Hébété, les cheveux arrachés par touffes, il plaide visiblement pour sa vie en tentant de raisonner les révolutionnaires. Ce sont les dernières images connues du Guide vivant.

Selon Mohamed Lahwek, l’un des rares hommes présents à avoir tenté de le protéger contre la foule, Kadhafi était encore en vie lorsqu’il a été remis à une ambulance. Dans une vidéo postée sur Youtube quelques jours plus tard, un certain Sana El Sadek prétend être celui qui l’a achevé : « Des combattants voulaient l’emmener, c’est là que je lui ai tiré dessus deux fois, dans la tête et la poitrine. » Et de présenter le sceau en or du Guide comme preuve de ce qu’il avance. D’autres versions indiquent que le Guide a été exécuté de deux balles dans le thorax, à bord même de l’ambulance.

Décision française ?

Quoi qu’il en soit, Mouammar Kadhafi ne sort pas vivant de l’ambulance à son arrivée à Misrata. Son corps, ainsi que celui de son fils Motassem et celui de Abou Bakr Younès, sont exposés dans une chambre froide de la ville trois jours durant. Avant d’être enterrés dans le désert, dans un lieu demeuré secret.

De sa tombe secrète, le Guide n’a pas fini de hanter Nicolas Sarkozy

Aujourd’hui, au-delà de l’enquête policière sur l’individu qui a appuyé sur la gâchette et mis fin aux jours de Mouammar Kadhafi, c’est la question de la responsabilité qui demeure pendante. Le Guide aurait-il pu être arrêté ou capturé vivant par les forces de la coalition ? Qui a indiqué aux milices de Misrata que le convoi de Kadhafi prenait la fuite ? La France, à qui appartenait les avions qui ont bombardé le convoi, a-t-elle décidé en-dehors de tout cadre légal d’en finir avec le Guide ?

C’est en tout cas ce que laissent à penser les enquêtes de Mediapart sur le financement occulte de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. À mi-chemin entre théâtre et documentaire, la pièce française « L’homme qui tua Mouammar Kadhafi », jouée cette année à Avignon, fait elle témoigner un ancien officier de la DGSE alors en poste à Tripoli, chargé de manipuler la petite amie de l’un des fils de l’ancien chef de la Jamahiriya libyenne. Pour lui, il ne fait aucun doute que la mort du Guide est le produit d’une machination du clan Sarkozy.

Que dire, également, des mirifiques promesses de contrats faites par Kadhafi à Nicolas Sarkozy lors de sa visite à Paris en décembre 2007, et qui ne se concrétiseront pas ? De sa tombe secrète, le Guide n’a pas fini de hanter l’ex-président français.