Politique

Tunisie : Kaïs Saïed, francophone réfractaire 

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Par - à Tunis
Mis à jour le 2 novembre 2021 à 11:57

Le président Kaïs Saïed, le 23 octobre 2019, au palais de Carthage. © Ons Abid

Après le nouveau report du Sommet de l’organisation internationale de la Francophonie et les propos polémiques de l’ancien président Moncef Marzouki, « la question française » a brusquement ressurgi dans le débat politique. Explications.

Depuis la fin de son mandat, en 2014, l’ancien président Moncef Marzouki, 76 ans, joue à nouveau la partition de l’opposant, qu’il a déclinée sur tous les modes sous le régime Ben Ali. Le 9 octobre, le fondateur du Congrès pour la République (CPR) a ainsi donné de la voix lors d’une manifestation à Paris et franchi, aux yeux de nombreux Tunisiens qui ont pris l’habitude de le surnommer « tartour » (« l’insignifiant »), un pas de plus dans la provocation.

Il a ainsi appelé à la révolte contre la dictature et exigé le retour d’une démocratie qu’il estime confisquée depuis le passage en force du président Kaïs Saïed, le 25 juillet 2021, et la mainmise qu’il a établie sur le pouvoir. Un message somme toute audible, si ce n’est qu’il appelle « le gouvernement français à rejeter tout appui à ce régime et à cet homme qui ont comploté contre la révolution et qui ont aboli la Constitution ». Ce qui n’aurait été, en d’autres temps, qu’un non-événement, prend aujourd’hui les allures d’une affaire d’État.

Les déclarations de Moncef Marzouki tombent à pic pour Kaïs Saïed : elles donnent du poids à ses propos assurant que des groupes d’influence cherchent à exercer des pressions sur l’opinion internationale pour contrer la volonté du peuple d’en finir avec un ancien système corrompu. « Marzouki a violé le principe même de la souveraineté de l’État », assène Faouzi Charfi, secrétaire général du parti Al Massar.

Les choses auraient pu en rester là, mais l’ancien président, qui se comporte comme s’il était encore un opposant crédible, a choisi la surenchère en assurant sur France 24 qu’il était satisfait du report d’un an du 18e Sommet de la Francophonie, qui devait se tenir à Djerba les 20 et 21 novembre.

La prise de parole de Marzouki a alimenté un peu plus un sentiment anti-français généralisé

Kaïs Saïed réagit en annonçant lui-même le retrait du passeport diplomatique de son prédécesseur et l’engagement de poursuites judiciaires contre lui. La harangue de Marzouki passe d’autant moins que la Tunisie cherche des appuis à l’international et notamment dans le monde arabe pour l’aider à surmonter la crise économique qui la plombe.

Amalgame et simplisme

L’opinion s’insurge contre Moncef Marzouki et occulte les raisons qui ont conduit au report du Sommet du cinquantenaire de la Francophonie. Sa prise de parole place de la République a alimenté un peu plus un sentiment anti-français généralisé. Lequel se nourrit aussi bien du rejet des islamistes – qui seraient soutenus par la France depuis 2011 – que de celui de l’autoritarisme – pour qui Paris est régulièrement accusé d’avoir un faible.

Chacun voit midi à sa porte. « La révolution et la transition démocratique ont été perçues comme une période d’ingérence de différentes puissances, notamment la France », commente un ancien diplomate, qui constate une réelle ignorance de ce qu’est la francophonie. De manière simpliste, elle désigne, pour de nombreux Tunisiens, une zone d’influence de l’ancienne autorité coloniale et l’usage abondant de la langue française.

Un amalgame dû notamment à l’arabisation imposée par le ministre de l’Éducation Mohamed Mzali dans les années 1970 et à un fort attrait pour un Moyen-Orient devenu puissant avec ses monarchies pétrolières. Conséquence : la mise à l’écart progressive du français, à l’opposé de la politique du père de l’indépendance, Habib Bourguiba, qui avait inscrit la Tunisie dans l’espace francophone.

Il fut d’ailleurs l’un des fondateurs de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) aux côtés du Sénégalais Léopold Sédar Senghor, du Nigérien Hamani Diori et du Cambodgien Norodom Sihanouk. Bourguiba poursuivait l’œuvre réformiste du grand vizir Kheireddine, qui, deux décennies avant l’établissement du Protectorat, avait déjà opté pour la langue française et pour une culture ouverte sur le monde moderne.

Pour Bourguiba et ses pairs, la francophonie était une réalité, « non seulement parce qu’elle établit un contact privilégié entre les pays où le français est langue officielle et ceux où elle est langue de travail, mais aussi parce qu’elle rassemble les uns et les autres dans un même univers culturel, parce qu’elle permet aux uns et aux autres de découvrir, même au-delà de la langue, ce qui les unit », déclarait Habib Bourguiba dans son discours d’ouverture du Sommet de Montréal, en 1968. « C’est donc une sorte de Commonwealth que je voudrais voir s’établir entre eux, une communauté qui respecte la souveraineté de chacun et harmonise les efforts de tous », concluait le leader tunisien.

Un arabisant enthousiaste

Des propos qui ont une résonance particulière, plusieurs représentants africains ayant fait valoir le rôle moteur de la Tunisie dans la création de l’institution. Quand, en 2016, lors du Sommet d’Antananarivo (Madagascar), la Tunisie a été désignée pays hôte du 18e Sommet, rien ne laissait prévoir que celui-ci serait différé par deux fois. La pandémie de Covid a entraîné le report de la session prévue en novembre 2020 à Tunis, tandis que le président tunisien, Kaïs Saïed, élu en 2019, a souhaité déplacer l’événement à Djerba (Sud) pour valoriser le principe de décentralisation qui lui est cher.

À Tunis ou à Djerba, le but était le même : « Donner de la visibilité à un pays qui a réussi son passage en démocratie. » Une crise politique et économique sévère a ralenti la prise de décision, avec des retards conséquents sur les préparatifs du Sommet. « La capitale, où se sont tenus d’autres sommets, avait l’avantage d’être prête pour accueillir cet événement », proteste un urbaniste de la municipalité de Tunis.

La représentation canadienne auprès de l’OIF a estimé que la démocratie a opéré une sortie de route

Houcine Jrad, maire de Houmt Souk, à Djerba, ne vit pas le report comme une sanction, mais comme l’occasion de mener à bien un projet ambitieux qui a été contrecarré par des retards administratifs : « Pendant des mois, nous avons mené une bataille de procédures pour les appels d’offres et obtenu finalement le droit de conclure des marchés de gré à gré sans passer par le gouvernorat. »

Certains imputent les lenteurs aux tensions politiques entre la présidence et le gouvernement de Hichem Mechichi. D’autres, comme Mohamed Ben Jemaa, de la fondation Djerba pour le développement durable, regrettent que les alertes transmises à Carthage n’aient pas été entendues, alors que la société civile s’était mobilisée pour que le Sommet marque une étape dans la valorisation des potentialités de l’île.

Surtout, la représentation canadienne auprès de l’OIF a estimé que, depuis le 25 juillet, la démocratie a opéré une sortie de route en Tunisie. Un avis partagé par la plupart des pays occidentaux, qui invitent le président tunisien à réinstaurer une instance parlementaire et à lever la suspension de la Constitution.

Ce qui permet au passage à Kaïs Saïed de dénoncer une tentative d’ingérence et d’accuser certains Tunisiens de vouloir nuire au pays en colportant de fausses informations auprès des chancelleries. Le débat prend des proportions telles que le report du Sommet du cinquantenaire est oublié.

Cela convient à Kaïs Saïed, qui n’a fait qu’hériter d’un projet dont il ne cerne pas la portée politique et qui avait été voulu par son prédécesseur, Béji Caïd Essebsi. Un événement qui peut paraître inopportun au moment où la tentative de refonte totale du système politique par le président se heurte à une crise majeure des finances publiques.

Autre raison, peut-être plus profonde et moins conjoncturelle : Kaïs Saïed ne semble pas très à l’aise avec la sphère francophone, comme le montre son peu d’intérêt pour l’Afrique subsaharienne, où il n’a effectué aucun voyage officiel depuis son arrivée au pouvoir. Avant d’être juriste, le locataire de Carthage est d’abord un arabisant enthousiaste qui met manifestement un point d’honneur à s’exprimer dans l’arabe le plus pur, au risque de ne pas toujours être compris par ses compatriotes.

Le français est associé dans la plupart des esprits à une image de réussite sociale, de modernité, de liberté, d’efficacité

C’est la langue qui a nourri son imaginaire politique et littéraire, même s’il cite volontiers Montesquieu et d’autres sources francophones de droit et de jurisprudence. Kaïs Saïed, comme beaucoup de Tunisiens, a une relation ambivalente avec la francophonie.

« Si elle est rejetée par une partie de la population parce que considérée comme aliénante, néocoloniale ou simplement peu attrayante, elle demeure associée dans la plupart des esprits, y compris chez ses détracteurs, à une image de réussite sociale, de modernité, de liberté, d’efficacité », analyse l’universitaire et ancien directeur de l’éducation à l’OIF, Samir Marzouki.

Difficile, dès lors, de s’engager plus avant dans un univers francophone assimilé à un élitisme déconnecté, alors que le président Saïed s’est choisi pour slogan « Le peuple veut » et annonce vouloir une meilleure redistribution des richesses.