Politique

Gambie : Yahya Jammeh n’a pas dit son dernier mot

Mis à jour le 20 octobre 2021 à 13:33

Yahya Jammeh lors de l’élection présidentielle de décembre 2016, à Banjul © Jerome Delay/AP/SIPA

À moins de deux mois de la présidentielle, l’ancien chef de l’État n’a pas renoncé à peser sur la scène politique gambienne. Depuis Malabo, il rejette l’alliance conclue entre son parti et celui d’Adama Barrow, candidat à un nouveau mandat.

À plusieurs milliers de kilomètres de Banjul et après plusieurs années d’absence, Yahya Jammeh n’a rien perdu de sa capacité à faire parler de lui. Il aura suffit d’un coup de fil, relayé à ses partisans réunis dans son village de Kanilai, le 16 octobre, pour que l’ancien président gambien revienne au centre du jeu. Depuis Malabo, où il réside depuis sa défaite à l’élection présidentielle de décembre 2016, Yahya Jammeh a convoqué une réunion « d’urgence » pour parler de l’accord scellé début septembre entre son parti, l’Alliance patriotique pour la réorientation et la construction (APRC), et le Parti national du peuple (NPP) du président Adama Barrow.

Selon des propos rapportés par des médias locaux, Yahya Jammeh s’est opposé à cet étrange attelage et a ordonné le limogeage des responsables de son parti. Le numéro un, Fabakary Tombong Jatta, a aussitôt été démis de ses fonctions.

Alliance contre-nature

Cela ne suffira pas à remettre en cause l’accord du mois de septembre, assure-t-on pourtant dans l’entourage d’Adama Barrow. « Ce qu’a dit Jammeh ne change absolument rien. Fabakary Tombong Jatta est le chef légalement reconnu de l’APRC et ses décisions engagent le parti », assure Mambanyick Njie. Le secrétaire administratif du NPP précise par ailleurs que la majorité n’a pas signé avec Yahya Jammeh mais avec l’APRC. « Ses déclarations ne représentent rien de plus qu’une opinion individuelle. La position  de “guide suprême” qu’il occupe est simplement un titre honorifique, insiste-t-il. S’il ne veut pas faire partie de notre coalition, il n’a qu’a créer un nouveau parti. »

On sent Barrow de plus en plus entouré par les proches de Jammeh, quasi-phagocyté

Adama Barrow sous-estime-t-il l’influence de celui qui dirigea pendant plus de vingt ans la Gambie d’une main de fer et qu’il battit à la surprise générale, le 1er décembre 2016 ? « Barrow est assez sûr de lui et s’imagine qu’il peut utiliser le camp de son prédécesseur, observe un observateur à Banjul. En vérité, chacun des deux bords a l’impression d’utiliser l’autre. »

Avant même de conclure une alliance contre-nature avec l’APRC, Adama Barrow avait déjà accepté de s’entendre avec des dignitaires de l’ancien régime. « Cela a débuté avec des technocrates, pas forcément impliqués dans les exactions. Puis il a négocié avec des responsables encore plus liés à Yahya Jammeh, décrit notre interlocuteur. On le sent de plus en plus entouré par ces proches, quasi-phagocyté. »

Retour en arrière ?

Quasi-inconnu lorsqu’il remporte la présidentielle en 2016 grâce à l’appui d’une vaste coalition de l’opposition, Adama Barrow ne pourra pas être réélu sans appui, et il le sait. Son tout jeune parti, officiellement lancé en début d’année, n’est pas assez puissant pour le maintenir seul à la tête de l’État. Il a donc tout intérêt à se rapprocher de l’APRC et de son vivier de voix, majoritairement diolas (l’ethnie de Yahya Jammeh), qui peut faire basculer la balance en sa faveur lors du scrutin à un tour prévu le 4 décembre prochain.

Mais ce faisant, le président gambien joue un jeu dangereux. L’accord noué avec l’APRC a choqué l’opinion gambienne, peu convaincue par l’argument du NPP selon lequel l’APRC n’a commis aucun crime « en tant que parti ». En particulier les nombreuses victimes du régime Jammeh, qui attendent fébrilement le rapport de la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC), mandatée par Barrow lui-même pour faire la lumière sur les crimes commis par son prédécesseur et ses proches. La remise des conclusions de la TRRC au chef de l’État, initialement prévue le 30 juillet dernier, a été reporté sine die et n’aura vraisemblablement pas lieu avant l’élection.

Adama Barrow vient en quelque sorte rendre à Yahya Jammeh une sorte de légitimité

« En se rapprochant de l’APRC, Adama Barrow vient en quelque sorte rendre à Yahya Jammeh une sorte de légitimité », tacle Almami Fanding Taal, un cadre du Parti démocratique unifié (UDP) autrefois allié au président sortant.

L’accord APRC-NPP va-t-il ouvrir un boulevard pour l’emblématique Ousainou Darboe, éphémère vice-président de Barrow, qui est aujourd’hui son plus sérieux challenger ? L’opposant ne manque pas une occasion de réaffirmer son engagement à poursuivre Jammeh pour ses crimes. « Organiser les audiences [de la TRRC] était facile, mais la remise du rapport est une autre paire de manches. La façon dont le travail de la Commission a pris du retard est très décevante », remarque Almami Fanding Taal.

Si les victimes et les militants des droits humains attendent ce rapport avec impatience, c’est parce qu’il devrait servir de base à des poursuites contre Yahya Jammeh et ses alliés. Faut-il craindre qu’Adama Barrow soit tenté de mettre sa promesse de justice sous le tapis ? Les dignitaires du NPP ne se sont pas privés de dire publiquement que l’ancien président pouvait avoir tout à gagner dans cette alliance entre les deux partis. Ils ne font pas non plus mystère de leur volonté de voir ses biens lui être restitués. Les adversaires politiques de Barrow l’accusent, quant à eux, d’avoir profité de son séjour en Guinée, en août dernier, pour négocier avec Jammeh via certains de ses proches qui se trouvaient à Conakry.

« Barrow montre enfin son vrai visage »

« Cet accord ne favorise pas le droit à la vérité, mais il est illusoire de penser que Jammeh pourrait revenir l’année prochaine en Gambie avec une promesse d’impunité. Ce serait poser les bases d’une grave instabilité pour le pays », estime l’avocate des droits humains Fatou Jagne Senghore. Elle évoque néanmoins une « alliance de tous les dangers ».

Les récents propos de Yahya Jammeh à ce sujet pourraient être un moyen de mettre la pression sur son successeur. « En fin politique, il a compris que cette alliance ne garantissait pas son retour et qu’une transhumance de l’APRC vers le NPP pouvait représenter un danger pour lui », analyse l’avocate. Elle a surtout jeté le discrédit sur Adama Barrow, déjà vivement critiqué pour avoir failli à sa promesse de ne rester à la tête de l’État que trois ans. Ce 16 octobre, la société civile organisait une marche intitulée Never again (« Plus jamais ça ») dans les rues de la capitale pour réaffirmer sa volonté de voir les recommandations de la TRRC respectées. Un message directement envoyé au gouvernement gambien.

« Barrow montre enfin son vrai visage, conclut Fatou Jagne Senghore. Il a remporté l’élection de manière démocratique, mais il est parvenu au pouvoir car le pays voulait tourner la page de ces années de dictature. Cela choque les Gambiens de voir qu’il utilise ces mêmes leviers démocratiques pour valider une alliance contre-nature, qui vient remettre en cause tous nos acquis depuis le départ de Yahya Jammeh. »