Économie

« Ni le FMI, ni le pape, ni vous, ni moi ne savons comment développer un pays »

Il faut se méfier des « lois économiques » et des prédictions de ceux qui « savent » sans l’ombre d’un doute comment fonctionnent les économies africaines.

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Mis à jour le 25 octobre 2021 à 14:44
Joël Té-Léssia Assoko

Par Joël Té-Léssia Assoko

Joël Té-Léssia Assoko est rédacteur en chef adjoint (économie et finance) de Jeune Afrique.

Travaux de construction du pont Henri-Konan-Bédié. Le 23 mai 2013. Côte d’Ivoire, Abidjan. © Olivier pour Jeune Afrique

« Les imbéciles, ça existe. Regardez autour de vous. » Ainsi débutait un document de recherche non publié de Larry Summers. L’anguleux macroéconomiste américain, futur secrétaire au Trésor, y contestait dans les années 1980 « l’hypothèse des marchés financiers efficients ». Selon cette théorie, les prix des actifs boursiers reflétaient exactement l’ensemble des informations disponibles, ce qui rendait inconcevables bulles et autres folies boursières. Elle fut populaire jusqu’à… la crise financière de 2007-09.

Des recettes de pur bon sens

La « loi de Summers » compte deux corollaires. Le premier est qu’il vaut mieux contrôler ses propres dérapages, comme le prouve le choix in fine de ne jamais publier l’article en question. Les pourfendeurs de « la servitude monétaire » pourraient s’en inspirer. Le deuxième, plus important, est qu’il faut se méfier des « lois économiques ». Nul ne sait comment « développer » un pays. Ni le FMI, ni le pape, ni votre altermondialiste préféré.

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Plusieurs « recettes » – souvent du pur bon sens – fonctionnent quand des constructions très cérébrales font pschitt ! Le laisser-faire produit parfois des miracles. L’interventionnisme compte sa cohorte de champions économiques. Le gouvernement du président Alassane Ouattara laisse les banquiers libres de ventiler les financements vers les secteurs qu’ils jugent rentables. Entre 2010 et 2020, l’encours de crédit des banques commerciales a crû d’environ 300%* en Côte d’Ivoire.

Le roi du Maroc Mohammed VI inaugure des chantiers de constructions dans la commune de Yopougon en compagnie du permier ministre Daniel Kablan Duncan Le 26 Février 2014. Côte d'Ivoire, Abidjan. © Jessica Vieux

Le roi du Maroc Mohammed VI inaugure des chantiers de constructions dans la commune de Yopougon en compagnie du permier ministre Daniel Kablan Duncan Le 26 Février 2014. Côte d'Ivoire, Abidjan. © Jessica Vieux

Au Maroc, le roi Mohammed VI a impulsé l’expansion des banques chérifiennes au sud du Sahara. Les trois principaux établissements marocains (Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa et BCP) tirent désormais entre 25 % et 40 % de leurs revenus de leurs filiales subsahariennes. De 2010 à 2020, l’encours de crédit des banques commerciales dans le royaume a augmenté de 353 milliards de dirhams (32 milliards d’euros). Laquelle des deux « méthodes » est la meilleure ?

Chaque chapelle de pensée économique compte ses saints, ses hérétiques et ses bouffons

Laisser une administration publique, incapable au demeurant de garantir des horaires de bus fiables, décider de tout dans une économie n’est que folie. Déclarer l’État ennemi tout en se réfugiant derrière les forces de l’ordre pour sécuriser son patrimoine est l’attitude d’une canaille.

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Au-delà de ces principes de base, chaque chapelle de pensée économique compte ses saints, ses hérétiques et ses bouffons.

Arrogance zélée des censeurs

Ce qui est vrai pour le développement économique général l’est aussi pour des phénomènes sous-jacents. Ainsi en est-il de l’inflation, croquemitaine ressuscité des années Nixon. Une large vague d’appréhension émerge depuis quelques mois au sujet d’un nouveau dérapage incontrôlé de l’inflation. « Les prix nominaux des denrées alimentaires dans le monde ont augmenté de plus de 40 % depuis le début de la pandémie », avertit l’édition d’octobre des « Perspectives de l’économie mondiale » du FMI. Faut-il pour autant paniquer et crier au loup de l’hyperinflation, quand les chaînes commerciales et industrielles mondiales se remettent de quinze mois de « disruption » dus au Covid-19 ? N’est-il pas plus probable qu’il ne s’agisse que d’un dérapage temporaire de l’offre et de la demande ?

Il y a douze ans, de Washington à la Bourse de Londres, de l’OCDE à la Banque des règlements internationaux (BRI), un chœur d’économistes et de financiers orthodoxes, comme sortis du livre de Jérémie, a dénoncé avec une rare virulence « les conséquences inflationnistes » des stimuli fiscaux adoptés en réponse à la crise financière. Des analyses fondées sur une « corrélation historique » entre déficits publics prolongés et hausse incontrôlée des prix. L’inflation prédite ne s’est jamais manifestée. Mais l’arrogance zélée des censeurs suffit à justifier l’austérité budgétaire qui n’a fait que prolonger le sous-emploi et la récession à travers le monde. Et voilà que ça recommence. Mamma Mia !

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  • * Dans une version de ce texte publiée dans l’édition 3106 de Jeune Afrique de novembre 2021, une hausse de +390 % a été malencontreusement indiquée. Cette erreur, que nous regrettons, a été corrigée.