Politique économique
La directrice générale, Kristalina Georgieva, le Congolais Félix Tshisekedi, le Sénégalais Macky Sall et le Tunisien Kais Saïed. © Photomontage : JA

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[Série] FMI-Afrique : cette fois, c’est différent ?

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Économie

Hakim Ben Hammouda : « Face au FMI, il ne faut pas accepter un accord impossible à respecter » (4/5)

« FMI-Afrique : cette fois, c’est différent ? » (4/5) Les États du continent vivent souvent douloureusement le passage au scanner de leurs économies par les équipes de Washington. L’ancien ministre tunisien des Finances donne aux gouvernements africains quelques clés pour faire front face à l’institution.

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Mis à jour le 9 décembre 2021 à 12:24

Hakim Ben Hammouda, ancien conseiller spécial du président de la BAD et ex-ministre des Finances de Tunisie (2014-2015).

L’économiste tunisien Hakim Ben Hammouda, ancien conseiller spécial du président de la Banque africaine de développement (BAD) mais aussi ancien ministre de l’Économie et des Finances (2014-2015), a été tour à tour inspecté et inspecteur. Il donne quelques conseils aux gouvernements africains pour se protéger, un peu, des rigueurs du FMI.

Jeune Afrique : Comment se déroule une visite annuelle du FMI dite de « l’article IV » ?

Hakim Ben Hammouda : Si la situation du pays est plutôt bonne, trois ou quatre de ses experts passent une semaine dans le pays, analysent sa situation, formulent quelques recommandations et proposent une coopération technique, par exemple pour améliorer la collecte de l’impôt. Le communiqué final de la mission est publié avec l’accord du gouvernement et signé par le FMI.

La visite annuelle du FMI génère beaucoup de stress

Si le pays est « sous programme », c’est-à-dire aidé et donc sous surveillance, l’atmosphère est totalement différente. Autour d’un chef de mission, une quinzaine d’experts vérifient pendant un mois les « repères structurels », soit les conditions à respecter pour obtenir le déblocage par tranche des fonds alloués par le FMI.

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Le soutien du FMI est essentiel, car il déclenche l’appui des autres organisations financières internationales comme la Banque mondiale, la BAD ou la BEI, mais il ouvre aussi l’accès aux marchés financiers.

Cet examen est-il difficile à vivre ?

Oui, car un mois avant l’arrivée de la mission, le ministre des Finances vérifie l’état d’avancement des repères structurels, prévient le chef du gouvernement des difficultés à venir, et tire l’oreille des ministres en retard.

Le moment le plus tendu est celui où il faut rédiger le communiqué final qui concrétise l’accord

Quand arrive la mission, toutes les administrations du ministère des Finances à la Banque centrale sont mobilisées pour répondre à ses questions : masse salariale, montant des subventions, collecte de l’impôt, déficits du budget et du compte courant, santé des entreprises publiques et du secteur bancaire… Cela génère beaucoup de stress.

Pour quelles raisons ?

Les experts du Fonds ne veulent pas comprendre, par exemple, qu’un gouvernement puisse négocier avec les syndicats une augmentation de la masse salariale de la fonction publique, alors qu’elle pèse déjà 13 % du budget et qu’elle pourrait atteindre 16 %. Tous les services sont sur les dents.

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Quand cela se passe mal, nous demandons à l’administrateur du FMI qui représente l’Afrique au conseil d’administration du Fonds de plaider notre cause. Le moment le plus tendu est celui où il faut rédiger le communiqué final qui concrétise l’accord et permet de débloquer les fonds. Il faut négocier parfois un nouvel objectif ou demander un report pour l’atteindre.

Quelle attitude préconisez-vous face au FMI ?

Le Fonds recherche surtout la stabilité des finances publiques et du compte courant du pays. Il faut que celui-ci assure une bonne gestion macroéconomique. Cela prouve sa volonté de négocier et lui permet de se montrer ferme avec le FMI quand il est en détresse.

Il ne faut jamais être en retard. On ne fait pas de réunion de crise à la veille de l’arrivée du FMI

Ensuite, il ne faut pas accepter un accord impossible à respecter, comme le font certains ministres en panique. Par ailleurs, les pays africains mettent en face des experts du FMI les fonctionnaires du ministère des Finances et de la Banque centrale qui ne font pas assez le poids. J’avais recruté dans mon ministère la fine fleur des économistes tunisiens. Ils nous ont permis de tenir tête au FMI, qui voulaient nous imposer un relèvement des taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation, ce qui risquait de casser l’investissement. Nos économistes ont démontré que cette inflation n’était pas d’origine monétaire, mais due à des circuits de distribution inadaptés. Le FMI a accepté leurs arguments. Il faut que nos experts soient capables de faire jeu égal avec ceux du Fonds qui sont parmi les meilleurs du monde.

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Enfin, il ne faut jamais être en retard. On ne fait pas de réunion de crise à la veille de l’arrivée de la mission du FMI. J’ai vu des chefs de gouvernement furieux contre leurs services parce que rien n’avait été préparé. J’avais organisé mon cabinet pour être au courant en temps et en heure du suivi des repères structurels. Je pouvais les consulter sur mon ordinateur pour être en mesure d’alerter le chef du gouvernement et lui permettre de tenir un langage ferme à ses ministres.

Le FMI impose-t-il toujours les mêmes remèdes de cheval que par le passé pour éviter une crise financière ?

Le Fonds applique à tous les pays une stabilité macroéconomique et financière très orthodoxe, mais, depuis le passage de Dominique Strauss-Kahn à sa tête et les crises financière de 2008 et sanitaire de 2020, il a desserré ses contraintes. Durant la pandémie, il a fermé les yeux sur le non respect de la règle des 3 % de déficit public.

Cette parenthèse s’est refermée. Je regrette que le FMI ne soit pas plus compréhensif pour les pays dont le gouvernement n’a pas la force politique de prendre des décisions difficiles. Car comment privatiser une entreprise publique – qui conduira forcément à des suppressions d’emplois – alors que le taux de chômage du pays dépasse les 16 %?