Politique

Sommet Afrique-France : Macron est-il allé trop loin ?

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Mis à jour le 21 octobre 2021 à 16:57
Mehdi Ba

Par Mehdi Ba

Journaliste, correspondant à Dakar, il couvre l'actualité sénégalaise et ouest-africaine, et plus ponctuellement le Rwanda et le Burundi.

Le président français, lors du sommet Afrique-France à Montpellier, le 8 octobre 2021. © © GUILLAUME HORCAJUELO/MAXPPP

Exit les chefs d’État africains. En renouvelant le format de ce rendez-vous traditionnel, Emmanuel Macron a laissé nos présidents à la porte. Avancée ou caricature ?

S’il est une chose qu’on ne saurait reprocher à Emmanuel Macron, c’est de se complaire dans une approche ankylosée des relations franco-africaines. À plusieurs reprises depuis son élection, le président français aura ainsi fait bouger les lignes, au risque de prendre des coups. Pour preuve, la tenue à Montpellier, le 8 octobre, du sommet Afrique-France a pris un virage en épingle à cheveux que nul n’avait envisagé.

En lieu et place de la grand-messe qui, depuis 1973, perpétue entre le chef de l’État français et une partie de leurs homologues africains la relation consanguine unissant l’ex-puissance coloniale à son continent fétiche, le président quadragénaire a opté, cette année, pour ce que le langage diplomatique, peu avare de litotes, qualifie de « format renouvelé ».

L’Élysée aurait pu évoquer un « plan social » inédit : pour la première fois dans l’histoire de ce rituel, les chefs d’État du continent n’avaient pas reçu de carton d’invitation. Pour représenter l’Afrique à Montpellier, Emmanuel Macron a choisi un concept qui se voulait aussi novateur que progressiste : remplacer nos présidents par des représentants de la société civile – aussi jeunes que possible.

Crime de lèse-majesté

Était-il conscient qu’en ajoutant cette nouvelle asymétrie à celle préexistante il commettait un crime de lèse-majesté(s) ? Se doutait-il que même au sein de l’intelligentsia africaine, critique des régimes en place, cette initiative ferait tousser ?

« L’Afrique n’est pas un pays. » Cette boutade ironique, Emmanuel Macron aurait dû la méditer. Car de sommets Afrique-France en sommets Chine-Afrique ou États-Unis-Afrique, en passant par des sommets Japon-Afrique, Singapour-Afrique, Italie-Afrique, voire Turquie-Afrique, le continent semble réduit à un ensemble uniforme sans que les puissances occidentales ou orientales ne perçoivent l’incongruité de la situation.

Pourquoi ne pas avoir conçu un sommet paritaire, la société civile africaine face à la société civile française ?

Imaginerait-on un sommet Côte d’Ivoire-Asie ou RD Congo-Europe ? Les Amériques, du Canada à l’Argentine, se réuniraient-elles lors d’un sommet international à l’invitation de Djibouti, du Zimbabwe ou de la Tunisie ?

À cette première asymétrie, une seconde est venue s’ajouter. Désormais, le continent n’est plus représenté par ses chefs d’État mais par la société civile. Tandis que la France, elle, l’est par son président de la République. Pourquoi, dans ce cas, ne pas avoir conçu un sommet paritaire ? La société civile africaine face à la société civile française ; des jeunes intellectuels africains face à leurs pairs issus de l’Hexagone…

Sur les images des débats tenus à Montpellier, le décalage évident entre Emmanuel Macron et ses hôtes inspire un certain malaise. Lui, debout, semble savourer d’un air gourmand son initiative. À ses côtés, le Camerounais Achille Mbembé, qui fait office de caution africaine principale de ce sommet « renouvelé », boit, lui aussi, du petit lait.

À la table puis à la tribune, tels des élèves face au maître qui leur ferait passer un examen, de jeunes et brillants représentants de la société civile africaine interviennent tour à tour sur l’évolution qu’ils souhaiteraient voir naître, enfin, dans la relation entre l’Afrique et la France.

Catéchisme franco-africain

Devenue l’une des figures iconiques de ce face-à-face inédit, la jeune Burkinabè Eldaa Ragnimwendé Koama évoqua ainsi avec aplomb une « conversation directe et surtout sans filtre »; une « interpellation » du président qu’elle entendait placer sous le signe « de la vérité, de la sincérité et de la franchise ».

De fait, quel chef d’État africain se serait aventuré à renvoyer ainsi le président français au « vocabulaire dépassé, inadapté, dévalorisant qui réside encore dans [ses] discours et dans celui de [ses] institutions lorsqu'[ils] s’adressent à l’Afrique » ?

Et la jeune femme, poursuivant sur sa lancée avec éloquence, de remettre en question le catéchisme franco-africain, citant sans vergogne son illustre aîné Thomas Sankara : « L’aide, tant qu’elle n’aide pas, tant qu’elle n’amène pas à se départir de l’aide, il faut s’en débarrasser. Car ce type d’aide-là rend esclave. »

Enchaînant sans coup férir avec une citation de Joseph Ki-Zerbo – « On ne développe pas, on se développe »–, la jeune représentante du Faso réitère alors ses punchlines iconoclastes, enterrant sans faux-semblant l’un des dogmes de la politique française sur le continent : « Si on ne développe pas, on ne peut pas non plus aider à développer. Ça fait près d’un siècle que l’aide au développement se balade en Afrique. Ça ne marche pas. »

Quatre ans plus tôt, le 28 novembre 2017, au pays des hommes et des femmes intègres, un Emmanuel Macron fraîchement élu avait scandé une antienne qu’on entend, en France – chez certains essayistes comme au sein de la classe politique –, depuis près de 30 ans : « Je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France […] parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France ! »

Ces chefs d’État africains, nous avons beau les détester, nous nous sentons humiliés de les voir ainsi piétinés

Les gestes symboliques accomplis sous son magistère en faveur de la restitution des œuvres d’art pillées en Afrique et la visite officielle accomplie en mai 2021 au Rwanda suffisent-ils à affirmer qu’Emmanuel Macron aura tourné la page de la longue histoire post-coloniale de Paris sur le continent africain ?

Révolution factice

L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, qui n’en est pas à un pavé dans la mare près sur ce sujet, s’est, tout comme d’autres intellectuels africains, retrouvé à contre-emploi : « Ces chefs d’État africains ont beau être ce qu’ils sont, nous avons beau les détester, le fait est que nous nous sentons humiliés de les voir ainsi piétinés », écrivait-il à la veille de ce sommet « renouvelé ».

Car pour cet intellectuel intransigeant, derrière le paravent d’une révolution qu’il estime factice, « Macron vend en quelque sorte la mèche en montrant clairement que c’est bien Paris qui a toujours convoqué ses obligés pour tancer les uns, féliciter les autres, unifier les points de vue sur quelques dossiers épineux et, chemin faisant, rappeler au reste du monde son emprise absolue sur les populations de terres lointaines ».

Ainsi, le sommet de Montpellier ne serait que le dernier avatar de la célèbre devise de Tancredi dans Le Guépard, de Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change et que nous restions les maîtres. »