Politique

Algérie-France : quand la mémoire joue des tours

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Mis à jour le 22 octobre 2021 à 11:43

Les présidents français et algérien Emmanuel Macron et Abdelmadjid Tebboune. © Montage JA : Romain Gaillard/REA ; Farouk Batiche/PPAGENCY/SIPA

Fini les relations cordiales : le président français et son pair algérien ont ressorti l’artillerie lourde. Et ce sont toujours les mêmes sujets qui fâchent…

Si la vie diplomatique était une compétition de football, le qualificatif de « classico » ne serait pas usurpé pour évoquer cet énième duel franco-algérien. Et, comme toujours entre ces deux-là, la période de la colonisation et de la guerre d’indépendance constitue la toile de fond de cette nouvelle crise.

Cette fois pourtant, un pas a été franchi dans le choix des mots. Le 30 septembre, lors d’une réception qui réunissait, à l’Élysée, des descendants de participants à la guerre d’indépendance, le président français a dénoncé une « histoire officielle [algérienne] totalement réécrite, qui ne s’appuie pas sur des vérités » mais sur « un discours qui […] repose sur une haine de la France ». Il a également critiqué la « rente mémorielle » qu’exploite un pouvoir algérien qualifié de système « politico-militaire ».

Survol du territoire interdit

Un président français devrait-il dire ça ? Fin rhétoricien, Macron n’ignore pas qu’il jette de l’huile sur un feu déjà bien alimenté, quelques jours plus tôt, par sa décision de réduire de moitié le nombre de visas octroyés aux ressortissants algériens. À l’approche de la présidentielle française, l’objectif de la sortie du chef de l’État est peut-être davantage d’ordre électoral que diplomatique…

Nous sommes agressés dans notre chair, dans notre histoire, dans nos martyrs

La réaction algérienne ne s’est pas fait attendre. Un communiqué présidentiel a aussitôt fustigé « une atteinte intolérable à la mémoire des 5 630 000 valeureux martyrs qui ont sacrifié leur vie dans leur résistance héroïque à l’invasion coloniale française ainsi que dans la Glorieuse Révolution de libération nationale ». Il a en outre annoncé le rappel de l’ambassadeur d’Algérie à Paris, Mohamed Antar Daoud.

Enfin, les avions militaires français se sont vu interdire le survol du territoire algérien. « Nous sommes agressés dans notre chair, dans notre histoire, dans nos martyrs. Nous nous défendons comme nous le pouvons », a justifié Abdelmadjid Tebboune le 10 octobre, lors d’un entretien télévisé.

De son côté, l’Élysée estime avoir été bien mal payé de ses initiatives destinées à solder le différend mémoriel entre les deux pays, une des priorités de la politique étrangère d’Emmanuel Macron. Alors que ses premiers gestes en ce sens – colonisation qualifiée, pendant la campagne de 2017, de « crime contre l’humanité » ; restitution de crânes de combattants algériens ; reconnaissance de l’assassinat, par l’armée française, du militant indépendantiste Ali Boumendjel – avaient été en leur temps chaleureusement salués à Alger, la communication présidentielle s’inscrit aujourd’hui davantage dans une perspective franco-française de réconciliation nationale.

Excuses aux harkis

Le 20 septembre, Emmanuel Macron a ainsi présenté ses excuses aux harkis, reconnaissant que Paris les avait abandonnés en 1962. Une initiative qui ne correspond pas vraiment à ce qu’Alger attend de la « réconciliation des mémoires ». Le 16 octobre, alors qu’un président français commémorait pour la première fois les massacres du 17 octobre 1961, au cours desquels des dizaines de manifestants algériens avaient été tués, à Paris, par la police française, le communiqué élyséen n’a pas reconnu la responsabilité directe de l’État français.

Plusieurs épisodes ont douché l’enthousiasme du président français pour la question algérienne

La commémoration a même été explicitement destinée à la jeunesse française, « pour qu’elle ne soit pas enfermée dans les conflits de mémoires ». Si Emmanuel Macron espérait relancer les relations franco-algériennes par le biais du dossier mémoriel, il y a visiblement renoncé.

S’agit-il d’un dérapage contrôlé en vue des échéances électorales, alors que les thèmes de l’identité et de l’immigration font plus que jamais débat dans l’Hexagone ? Ou bien le président français a-t-il tout simplement perdu ses illusions quant à sa capacité à réconcilier enfin les deux États ?

Si Tebboune privilégie la première hypothèse pour lui, la déclaration de Macron relève d’un discours de « politique intérieure » –, plusieurs épisodes ont douché l’enthousiasme du président français pour la question algérienne.

Haine mutuelle

En évoquant la « haine de la France » entretenue en Algérie, Emmanuel Macron repensait sans doute avec irritation aux propos qu’El Hachemi Djaâboub, le ministre algérien du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, avait tenus en avril. La France, avait-il lancé, est « l’ennemie éternelle de l’Algérie. » La visite du Premier ministre français, Jean Castex, prévue quelques semaines plus tard, avait été annulée.

Nous attendons aussi de tous nos partenaires le respect de notre souveraineté, réplique froidement la diplomatie française

Les remarques de Mohamed Antar Daoud, l’ambassadeur rappelé de Paris, ont jeté un peu plus de sel dans la plaie ouverte des relations entre les deux pays. « Il est inadmissible que l’Algérie, qui possède la plus grande communauté étrangère en France, avec 18 consulats, ne puisse pas constituer un levier de commande pour intervenir non seulement dans la politique algérienne, mais aussi au niveau de la politique française » a-t-il ainsi affirmé à l’occasion de la commémoration des massacres du 17 octobre 1961. Le Quai d’Orsay n’a pas manqué de réagir le 20 octobre en assurant l’Algérie du « profond attachement de la France au respect de (s)a souveraineté. » « Il va de soi que nous attendons aussi de tous nos partenaires le respect de notre souveraineté » réplique froidement la diplomatie française.

Dans l’interview qu’il avait accordée à JA il y a près d’un an, Emmanuel Macron avait salué le « courage » d’Abdelmadjid Tebboune, à qui il apportait un chaleureux soutien. De son côté, en juin, le président algérien n’avait pas hésité à faire part de « toute [s]on estime » pour son homologue dans les colonnes du Point. Avant, toutefois, de prévenir : « Si nous n’arrivons pas à jeter des passerelles solides entre les deux pays sous la présidence Macron, cela ne se fera jamais et nos pays garderont toujours une haine mutuelle. » Il reste donc six mois pour solder près de deux cents ans d’antagonisme.