Politique

Maroc-Sahara : à l’UE, une mission de combat pour l’ambassadeur Youssef Amrani

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Mis à jour le 19 octobre 2021 à 13:00

Youssef Amrani nommé ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne. © DR

À Bruxelles, ce diplomate chevronné passé par l’Afrique du Sud sera chargé de faire valoir les positions fermes du Maroc sur le Sahara, objet de tensions entre le royaume et l’Union européenne (UE) ces derniers mois.

Présidé par le roi Mohammed VI, le 17 octobre au Palais royal de Fès, le premier Conseil des ministres du nouveau gouvernement Akhannouch s’est achevé sur deux nominations clefs : Mohamed Benchaâboun, ambassadeur du royaume en France, et Youssef Amrani, ambassadeur du Maroc auprès de l’Union européenne (UE), désignés par le monarque, « conformément aux dispositions de l’article 49 de la Constitution, sur proposition du chef du gouvernement et à l’initiative du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita », indique un communiqué du Palais royal.

Les deux postes étaient jusqu’alors vacants. Ahmed Rahhou, ancien ambassadeur auprès de l’UE a été rappelé en mars dernier pour diriger le conseil de la concurrence, tandis que Chakib Benmoussa, l’ambassadeur du Maroc à Paris, a été nommé ministre de l’Éducation nationale, après avoir été accaparé la dernière année par les travaux de la Commission sur le nouveau modèle de développement qu’il présidait.

Ces nominations, les premières de l’ère Akhannouch, sont loin d’être anodines. Survenues quelques semaines après les tensions entre le royaume et l’Europe autour de Ceuta et la question de la migration, et après la très médiatisée affaire Pegasus, elles donnent un indice des objectifs diplomatiques marocains avec la France, mais également avec l’Europe.

Amrani en zone « hostile »

Youssef Amrani, 69 ans, est l’un des piliers du ministère des Affaires étrangères, jusque-là ambassadeur à Pretoria, ancien chargé de mission au cabinet royal et homme des missions délicates.

À Bruxelles, c’est d’ailleurs une logique offensive qui semble avoir guidé au choix de Youssef Amrani. Diplomate chevronné, homme des négociations et des missions délicates, envoyé habituellement dans les zones « hostiles » au royaume, comme en Amérique du Sud dans les années 1990 ou récemment en Afrique du Sud, il est nommé aujourd’hui ambassadeur auprès de l’UE près de deux semaines après un avis (non exécutif) de la Cour européenne de justice concernant deux accords de libre-échange portant sur les produits agricoles et la pêche issus du Sahara, et qui ne va pas dans le sens de la position marocaine.

Les Européens voient d’un mauvais œil le rapprochement entre Rabat et Washington

« C’est peut-être un hasard de calendrier, car une nomination comme celle-là ne se décide pas du jour au lendemain. En tout cas, les positions de l’Union européenne vis-à-vis du Maroc ont commencé à vaciller il y a quelques mois déjà, notamment sur la question de la migration après la crise entre Rabat et Madrid. Les Européens voient d’un mauvais œil le rapprochement entre Rabat et Washington, et craignent pour leurs intérêts dans la région, au Maroc mais aussi au sud du Sahara où l’influence du royaume va grandissant. Plusieurs signaux ont été lancés dans ce sens. La nomination d’un diplomate expérimenté comme Youssef Amrani à Bruxelles apparaît ainsi comme une réponse à ce changement dans les relations entre le Maroc et l’UE », analyse notre ancien diplomate.

Le premier rôle de Amrani sera de rassurer l’Union européenne à ce sujet : le Maroc demeurera un partenaire fiable sur les sujets sensibles de la migration ou la sécurité. Mais au-delà de cet aspect, Youssef Amrani aura la mission délicate de rallier l’UE à la cause nationale numéro une du royaume : le Sahara, dossier qu’il maîtrise sur le bout des doigts. Objectif : amener l’Europe à reconnaître la marocanité des provinces du Sud, à l’instar de ce qu’ont fait les États-Unis.

Refonte de la relation Maroc-UE

« Amrani est un des concepteurs du nouveau dogme de la diplomatie marocaine, qui exige désormais de la clarté dans les positions, notamment sur la marocanité du Sahara. Il doit pour cela, comme il l’a fait à Pretoria où il a pu rallier plusieurs grandes personnalités sud-africaines à la cause nationale, travailler au corps les différents groupes et tendances au sein de l’UE comme les partis de gauche et les écologistes, très sensibles au discours des séparatistes du Polisario, pour leur expliquer la position marocaine, et les sensibiliser sur les vrais enjeux de ce conflit », explique notre source.

C’est donc une mission assez musclée qui attend l’ancien chargé de mission au Palais royal. Car pour infléchir des positions en Europe, il faut nouer des partenariats et contrer le discours porté par l’Algérie – qui a également ses entrées à Bruxelles.

Amrani doit pousser l’Europe à revoir les accords avec le Maroc, noués dans les années 1990. Le Maroc de 2021 n’est pas celui de 1996.

Et en cas d’offensive, il devra passer, comme le fait Omar Hilale aux Nations unies, à l’attaque, notamment au moment de la renégociation des accords de pêche ou des accords agricoles, durant lesquels se pose régulièrement la question de la marocanité ou pas des produits provenant des régions du Sud.

Autre mission qui attend Youssef Amrani, et non des moindres : renégocier les accords d’association qui lient le Maroc et l’UE, une position exprimée plusieurs fois par de hauts responsables marocains.

« Il doit pousser l’Europe à revoir les accords avec le Maroc, noués dans les années 1990, et qui correspondaient à la conjoncture au moment de leur signature. Le Maroc de 2021 n’est pas celui de 1996. Ces vingt dernières années, le royaume est passé dans le classement « Doing Business » de la 117e à la 53position. Cela veut tout dire… », commente un analyste économique.

Cette refonte de la relation Maroc-UE pour laquelle plaide l’ancien ambassadeur du royaume à l’UE Fathallah Sijilmassi ainsi que d’autres figures de la diplomatie marocaine consiste à « sortir du schéma classique du libre-échange pour s’étendre à la construction d’un espace économique et géostratégique plus élargi : Europe-Méditerranée-Afrique », déclarait le diplomate à la suite de la publication d’un livre dédié au sujet : L’Avenir de l’Europe est au Sud, co-édité en 2019 par les think tanks Centre for European Policy Studies (CEPS, à Bruxelles) et Euro-Mediterranean Economists Association (EMEA, à Barcelone).