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Luca d’Urbino pour JA

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[Enquête] Israël connection : les hommes de l’ombre de l’État hébreu en Afrique

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D’Houphouët à Hamed Bakayoko, comment Israël a fait de la Côte d’Ivoire une terre promise

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Mis à jour le 27 octobre 2021 à 12:43

Stéphane Konan (second à droite), de profil lors du salon ShielAfrica 2019, à Abidjan. © ShieldAfrica 2019

« Israël Connection » (4/4). Pilier de l’influence israélienne en Afrique de l’Ouest depuis Houphouët-Boigny, Abidjan a renforcé un peu plus son alliance avec Tel-Aviv et ses entreprises sous l’influence de Stéphane Konan, conseiller de feu Hamed Bakayoko.

En ce début d’année, les spécialistes français de l’industrie de défense ont le sourire. Une partie d’entre eux à tout le moins, qui ont quitté la froide grisaille de la région parisienne pour les latitudes plus clémentes de la lagune Ebrié. À Abidjan, le salon Shield Africa tient sa sixième édition. Lancé en 2013, il est devenu l’un des rendez-vous majeurs dédiés à la défense et à la sécurité en Afrique.

Chaque année, leaders mondiaux du secteur et apprentis vendeurs d’armes y défilent, au milieu de militaires en treillis. Depuis 2017, le salon est la propriété du Groupement des industries françaises de la défense et de la sécurité terrestres et aéroterrestres, chargé de la promotion internationale de l’industrie française de défense. Alors, son patron, le général Patrick Colas des Francs (remplacé depuis par le général Charles Baudoin), et les Français y sont un peu comme chez eux, et les fleurons hexagonaux y sont les mieux représentés.

Pourtant, chez Thalès, en ce mois de janvier 2019, certains hommes en costume font la moue. En pénétrant sous le chapiteau principal, deux choses inhabituelles ont attiré leur attention : d’une part, le pavillon offert à la Biélorussie ; d’autre part, le nombre anormalement élevé de sociétés israéliennes. NSO Group Technologies ne participera qu’en 2021, mais un autre poids lourd venu d’Israël est déjà là, en l’occurrence Verint System, grand spécialiste de l’écoute et de la surveillance des réseaux de communication. En tout, une dizaine d’entreprises sous la bannière de l’État hébreu sont présentes dans les allées. « Ça nous a fait un choc. On sait tous que, sur le marché des technologies de défense, les Israéliens sont redoutables », confie un spécialiste français de la sécurité.

Abidjan est devenue la plaque tournante des milieux d’affaires israéliens en Afrique de l’Ouest

D’Houphouët à Ouattara

En Côte d’Ivoire, si les Français ont longtemps eu une longueur d’avance, les envoyés d’Israël ont en réalité avancé leurs pions depuis de nombreuses années. Dès 1962, Félix Houphouët-Boigny effectue ainsi une visite à Jérusalem, se rapprochant du Premier ministre David Ben Gourion et de sa ministre des Affaires étrangères, Golda Meir, grande artisane de l’opération de séduction de l’État juif à l’étranger, notamment en Afrique. Le chef de l’État ivoirien sera ensuite l’un des derniers présidents africains à rompre les relations diplomatiques avec Israël après la guerre du Kippour, en 1973, avant de les rétablir dès 1985, dans la foulée du Zaïre et du Cameroun.

Confronté à une rébellion à partir de septembre 2002 et à l’hostilité de la France de Jacques Chirac, Laurent Gbagbo sollicite de son côté l’aide militaire israélienne. Son ministère de la Défense acquiert alors du matériel de transmission de pointe et deux drones auprès de l’État hébreu. Tel-Aviv envoie même à Abidjan une cinquantaine de conseillers militaires, chargés notamment des écoutes téléphoniques et que le gouvernement loge au dernier étage de l’hôtel Sofitel Ivoire. Sous l’impulsion de l’ambassadeur israélien à Abidjan Benny Omer, Tel-Aviv facilite aussi la venue de spécialistes du renseignement militaire et d’experts de l’espionnage pour la formation d’agents ivoiriens.

Alors que Laurent Gbagbo est poussé vers la sortie lors de la crise post-électorale de 2010-2011, Abidjan est en réalité déjà devenue – avec le Togo – la plaque tournante des milieux d’affaires israéliens en quête d’opportunités d’investissements en Afrique de l’Ouest. Alassane Ouattara ne va pas modifier cet état de fait. Dès juin 2012, il effectue lui-même une visite officielle en Israël et met peu à peu en place ses propres réseaux grâce notamment à l’entregent de son vieil ami Hubert Haddad. Le chef de l’État et l’homme d’affaires franco-israélien se connaissent bien d’autant qu’ils sont voisins dans la ville de Mougins, leur lieu de villégiature dans le sud de la France.

Des souris et des hommes

C’est lors du premier mandat d’Alassane Ouattara que la jeune entreprise NSO commence à s’implanter dans la capitale économique ivoirienne. Sortie malgré elle de l’anonymat ces dernières années au rythme des révélations concernant son logiciel d’écoute et d’interception Pegasus, cette société a peu à peu pris ses quartiers ouest-africains en Côte d’Ivoire, où Verint, plus ancienne qu’elle de quelques années, l’a précédée. Fondée en 2010 par les spécialistes du renseignement électronique Niv Carmi, Shalev Hulio et Omri Lavie, NSO parvient progressivement à équiper les services ivoiriens de défense et de sécurité, au point de faire de ses conseillers les véritables tenants du système d’interception et de surveillance de l’État.

NSO a fourni les équipements de la présidence ivoirienne, mais aussi des ministères de l’Intérieur et de la Défense

L’entreprise basée à Herzliya – la Silicon Valley israélienne, au nord de Tel-Aviv – a fourni les équipements de la présidence, mais aussi des ministères de l’Intérieur et de la Défense, jusqu’à supplanter à plusieurs reprises des mastodontes français tels que Thalès. Un homme la représente régulièrement à Abidjan en la personne de Gaby Peretz. Courtier israélien en matériel militaire, il est présent depuis les années 1980 dans la sous-région, où il dispose de solides contacts. À la tête de la société AD Consultants, il est actif en Côte d’Ivoire, mais aussi au Sénégal, au Ghana ou au Gabon, à la fois dans les technologies d’écoute et dans l’armement « traditionnel » – il a récemment vendu deux patrouilleurs construits par Israel Shipyard et se propose aujourd’hui de les équiper de missiles fabriqués en Israël par Rafael Advanced Defense Systems.

Fort de ses liens avec NSO, Peretz pourrait aussi être associé à la réorganisation en cours des locaux du ministère ivoirien de la Défense. Verint Systems devrait également être de la partie, avec le concours d’un autre réseau de poids, celui du Franco-Israélien (né à Casablanca) Didier Sabag. Patron de la société Sapna Ltd, il a aussi opéré en Centrafrique, au Bénin, en Guinée-Bissau ou au Maroc pour le compte des Israéliens de Herzliya. Mais, à Abidjan, ces derniers se sont surtout appuyés sur un autre homme, qui fut un intime de l’ancien Premier ministre Hamed Bakayoko : le Franco-Ivoirien Stéphane Konan, ancien expert de la cybercriminalité reconverti dans le business de la défense électronique.

Konan, l’homme de Praïa

Le nom de Stéphane Konan est bien connu des milieux de l’internet africain. Expert reconnu en cybercriminalité, le fils de l’ex-ministre du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) Lambert Kouassi Konan a longtemps été un interlocuteur incontournable en matière de sécurité des systèmes et d’échanges informatiques. Repéré par Hamed Bakayoko, il en devient le conseiller au ministère de l’Intérieur, que le maire d’Abobo occupe dès avril 2011, après l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara. Les deux hommes s’apprécient et, au milieu des années 2010, le technicien est devenu l’un des plus proches collaborateurs du ministre lorsqu’il s’agit d’aborder les sujets liés à la technologie de communication.

Alors que Hamed Bakayoko n’est pas encore passé de l’Intérieur à la Défense, Konan a su tisser un réseau de poids au côté du patron de la Grande Loge de Côte d’Ivoire. Il collabore régulièrement avec les spécialistes français de la cyber-défense, notamment Thalès et Ercom, prestataire historique de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE, renseignements français). Selon une source proche de l’entreprise, Stéphane Konan est même répertorié à cette époque comme un agent commercial occasionnel par les industriels français en Afrique de l’Ouest. Mais l’intéressé a d’autres connexions : lors d’un séjour à Libreville, il s’est rapproché des Israéliens, qui équipent le système d’écoute de la présidence de la République (le Silam, resté toutefois sous la direction d’un Français, le colonel Boisseau).

Stéphane Konan a rapproché les intérêts israéliens des réseaux francs-maçons de Hamed Bakayoko

Selon une source sécuritaire à Paris, les amis français de Stéphane Konan ne s’en inquiètent guère de prime abord. Le conseiller de Hamed Bakayoko commence alors à travailler, aux alentours de l’année 2016, avec NSO et même avec certains des partenaires de l’Israélien, comme l’Indien Purple. « Quand on s’est rendu compte de son double-jeu, c’était fini. Israël et NSO avaient déjà conquis Abidjan et vendu leurs équipements à la Direction de la surveillance du territoire, à la Direction des services extérieurs et à la Direction des renseignements militaires », se souvient un habitué français du Shield Africa. Pour les Français, le « mal » est fait : Stéphane Konan a rapproché les intérêts israéliens des réseaux francs-maçons de Hamed Bakayoko et d’Alain-Richard Donwahi (ministre de la Défense de janvier 2016 à juillet 2017, avant que Bakayoko ne lui succède).

« On l’a assez mal vécu, raconte un proche de Thalès. En 2011, lors de la crise post-électorale, ce sont nos forces spéciales qui ont permis l’évacuation de l’ambassadeur israélien à Abidjan [Daniel Saada, qui sera ensuite en poste à Paris jusqu’en juillet 2021]. Alors, quand on a vu les Israéliens prendre les marchés, on l’a un peu ressenti comme une trahison. » « C’est aussi une question de moyens, ajoute cette même source. Aujourd’hui, les gros groupes français sont limités par les lois Sapin II sur la transparence et la corruption, entrées en vigueur en juin 2017. Ce sont des lois qui encadrent les réseaux d’intermédiaires, sous peine d’amendes colossales en cas de transgression. Mais les Israéliens n’y sont pas soumis… »

L’ombre du Mossad

La porte d’Abidjan est désormais grande ouverte aux acteurs d’Herzliya. La relation des Israéliens avec HamBak et Donwahi est au beau-fixe. Quant à Stéphane Konan, il est toujours l’interlocuteur privilégié des envoyés de Tel-Aviv. Il est aujourd’hui à la tête de deux sociétés : Picatrix, au Nigeria, et surtout Competences LDA, dont il occupe la direction générale depuis 2012 et qui est domiciliée au Cap-Vert. Selon un connaisseur du marché abidjanais, c’est par cette dernière que passent la majorité des activités d’apporteur d’affaires liées à Israël.

Stéphane Konan organise d’ailleurs régulièrement à Praia des séminaires lors desquels il réunit ses contacts du Proche-Orient. « Les Israéliens font partie des principaux partenaires de ma société Compétences, qui a des filiales en Côte d’Ivoire, au Brésil et au Nigeria, nous a-t-il confirmé. Mais, pour moi, la technologie n’a pas de nationalité et j’ai d’ailleurs travaillé avec Thalès l’année dernière sur un projet du ministère de la Défense. Les Français sont très bons dans certains secteurs, moins dans d’autres. » Stéphane Konan a tellement apprécié ses contacts avec les Israéliens qu’il a envoyé son fils faire ses études de droit en 2015 à l’université hébraïque de Jérusalem, d’où l’étudiant est sorti major de sa promotion en 2019.

Tel-Aviv craint de voir prospérer en Afrique de l’Ouest une base arrière financière du Hezbollah

En ce mois de juin 2021, lors du dernier Shield Africa, l’expert en cybercriminalité, orphelin de Hamed Bakayoko, est cette fois sur place comme conseiller de Téné Birahima Ouattara, frère du chef de l’État et actuel ministre de la Défense. Il n’est plus le commissaire du salon, comme cela était le cas en 2017, mais son influence ne fait pas de doute. Autour de lui : des contacts israéliens, anciens de l’Unité 8200, unité de surveillance électronique de l’armée israélienne, vivier de recrutement de NSO et des sociétés de Herzliya. Sont-elles les bras armés du Mossad, le service de renseignement extérieur israélien ? « C’est un petit peu plus compliqué que ça, explique un expert de la question. Elles ont une forme d’indépendance et le Mossad n’a pas forcément besoin d’elles pour recueillir des informations. Mais elles sont des outils, en particulier parce que leurs employés sont tous des anciens de l’armée. »

« À Abidjan, c’est la communauté libanaise qui intéresse les grandes oreilles israéliennes », affirme une source sécuritaire. Selon nos informations, Tel-Aviv et Yamoussoukro disposeraient d’un accord officieux de partage d’informations issues des systèmes d’interception installés et entretenus par Israël. Le Mossad soupçonne ainsi une partie des Libanais de Côte d’Ivoire de financer le Hezbollah, farouche adversaire de l’État hébreu et allié de l’Iran et du Hamas palestinien. Les secteurs de la restauration – et notamment les grands restaurants de la zone 4 dans la commune de Marcory – mais aussi les filières agricoles de la banane, du cacao et du caoutchouc sont ainsi sous surveillance, tandis que la sécurité globale de l’aéroport d’Abidjan est aux mains d’Avisecure, filiale locale du groupe israélo-canadien Visual Defence.

« Tel-Aviv craint de voir prospérer en Afrique de l’Ouest une base arrière financière du Hezbollah, alors ils font d’une pierre deux coups, que ce soit en Côte d’Ivoire ou au Nigeria par exemple : du business et de l’espionnage », résume un homme d’affaires du secteur. En mai 2009, un haut dignitaire religieux de la communauté libanaise d’Abidjan, Abdul Menhem Kobeïssi, a ainsi été accusé par le Trésor américain d’être l’un des financiers du Hezbollah et expulsé du pays.

L’association qu’il représentait, baptisée Ghadir, est aujourd’hui encore considérée par Tel-Aviv et ses alliés de Washington comme un soutien de poids du Hezbollah. Quant aux services de renseignement israéliens, ils classent toujours la Côte d’Ivoire comme l’un des premiers centres de l’activité de collecte de fonds de l’organisation en Afrique. De quoi garantir un avenir radieux aux techniciens d’Herzliya sur les rives de la lagune Ebrié.