Politique

Zemmour et nous, par Marwane Ben Yahmed

En recyclant les vieilles antiennes de l’extrême droite, l’ex-journaliste polarise le débat autour de la prochaine présidentielle française. Un succès qui semble indissociable d’un système politique à bout de souffle.

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Mis à jour le 25 octobre 2021 à 16:22
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Éric Zemmour durant une conférence de promotion de son dernier essai « La France n’a pas dit son dernier mot » à Versailles, le 19 octobre 2021. © FRANCK CASTEL/MPP/SIPA

On ne parle que de lui. C’est même l’overdose. Presse écrite, radios, chaînes d’info, débats télévisés, réseaux sociaux, rencontres littéraires aux allures de meetings électoraux, sondages… Le polémiste d’extrême droite Éric Zemmour n’est toujours pas officiellement candidat à la présidentielle française, n’a ni parti ni programme, et dénonce la censure dont il ferait l’objet, alors qu’il ne se passe pas un jour sans qu’on parle de lui ou qu’on lui tende un micro. Jusqu’à la nausée.

L’auteur de La France n’a pas dit son dernier mot, immense best-seller, accapare les médias et impose ses thèmes de prédilection, qui ne figurent pourtant pas au premier rang des préoccupations de ses concitoyens et qu’il ressasse en boucle. La phobie des immigrés, des musulmans, des femmes, des homosexuels. La thèse du « grand remplacement » chère à Renaud Camus, le « choc des civilisations » théorisé par Samuel Huntington, mais aussi le déclin de la France et, plus largement, de l’Occident chrétien. Le chantre du « tout fout le camp », nostalgique des années 1960-1970, friand de saillies et de dérapages volontaires, débite la même logorrhée depuis des lustres. Sauf que, désormais, le (futur) candidat à la présidentielle rencontre un tout autre écho que l’ex-journaliste et chroniqueur télé.

Dérapages volontaires

Comment expliquer un tel emballement autour de ce personnage pourtant guère charismatique ? À l’évidence, cet ersatz de Jean-Marie Le Pen au physique de mustélidé a su trouver son public. Le néo-populiste séduit, voire captive son auditoire. Il parle sans artifice, étale son érudition – il cite un grand auteur ou personnage historique français à chaque tirade –, déclame son amour inconditionnel et absolu de la patrie. Se présente, à la manière d’un Trump, comme le héraut du pays réel, celui qui défend les ouvriers, les déclassés. Il entend raviver la flamme de la France éternelle. Et dénonce le culte de l’argent, le consumérisme, le multiculturalisme, le féminisme, la mondialisation et le « politiquement correct ». Surtout, il échappe à la vindicte qui frappe les élites politiques, car il n’est pas coulé dans ce moule-là. Ce n’est pas son métier.

Au-delà des remugles qu’exhale son discours, il dit n’importe quoi

En revanche, c’est sa formation : il connaît tous les acteurs pour les avoir observés – et fréquentés – pendant trois décennies. Son mantra : hors de SA France – celle qu’il résume à Jeanne d’Arc, Richelieu, Colbert, Napoléon, Pétain et de Gaulle, où les immigrés étaient italiens ou espagnols (donc blancs et catholiques), où les femmes restaient bien sagement dans leurs cuisines –, point de salut. La désagrégation du mâle blanc dominant, soumis aux assauts incessants de hordes de barbares musulmans le cimeterre entre les dents, vaut bien une messe. Zemmour en politique, c’est donc un sacerdoce. Voire…

Le problème, et il est de taille, c’est qu’au-delà des remugles qu’exhale son discours il dit n’importe quoi. Obsédé par la « vague migratoire qui submerge la France », il ne recule devant aucune outrance pour étayer son propos. « En France, tous nos problèmes sont aggravés par l’immigration : école, logement, chômage, déficits sociaux, dette publique, ordre, prisons, hôpitaux, drogue. Et tous nos problèmes aggravés par l’immigration sont aggravés par l’islam. C’est la double peine », n’hésite-t-il pas à marteler pour résumer sa pensée. Autre énormité, proférée sur CNews en octobre 2020 : « Il n’y a pas de juste milieu, il faut que ces jeunes, le reste de l’immigration, ne viennent plus. Ils sont voleurs, ils sont assassins, ils sont violeurs, c’est tout ce qu’ils sont ! » Là, le Rubicon de l’indécence est franchi. Ce qui a valu à la chaîne d’être épinglée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), qui l’a condamnée à verser une amende de 200 000 euros.

Pour Zemmour, les immigrés – c’est-à-dire les Noirs et les Arabes – sont soit des profiteurs, soit des voleurs, soit les deux. Surtout, leur nombre est insupportable. Pourtant, la France ne compte que 12,7 % de personnes nées hors de ses frontières – ce qui la situe dans la moyenne européenne – et 7,6 % d’étrangers, moins qu’en Belgique, en Allemagne ou en Espagne. Zemmour « invente » un flux de 400 000 immigrés qui pénètreraient désormais chaque année en France depuis l’élection d’Emmanuel Macron, alors qu’ils ne sont que 139 000 (chiffres Insee). Il voit des Africains – maghrébins et subsahariens – partout, alors que les natifs du continent ne représentent que 41 % des immigrés arrivés en France en 2019 (contre 31,9 % nés en Europe, 16,2 % en Asie et 10,9 % en Amérique ou en Océanie). Et il ne décrit qu’une population de délinquants analphabètes, alors que la moitié des personnes de plus de 15 ans qui arrivent sur le territoire français sont diplômées du supérieur.

Chimère

Last but not least, tous sont bien évidemment des musulmans fanatiques. Oubliant qu’on peut être de culture musulmane, mais non pratiquant, agnostique, athée, etc. Ou croyant et pratiquant tout en étant respectueux des lois de la République et de ses semblables. C’est même le cas de l’immense majorité des musulmans vivant en France. Majorité dont Zemmour ne parle jamais, à dessein. Ces millions d’hommes et de femmes qui ne s’appellent ni Éric, ni Marie, ni, a fortiori, Cunégonde ou Tancrède, Français de « branche » et non de « souche », et qui, pourtant, sont citoyens de ce pays, étudient, travaillent, respectent le code civil, paient leurs impôts, vivent en toute tranquillité et réprouvent toute instrumentalisation politique de l’islam. Ils sont médecins, avocats, ouvriers, employés, cuisiniers, chefs d’entreprise, chercheurs, livreurs, chauffeurs, cadres… Zemmour n’a pas compris que c’est hors de cette France-là qu’il n’y a point de salut. Que la France dont il rêve chaque nuit n’existe plus (si tant est qu’elle ait un jour existé), que la « restauration » qu’il appelle de ses vœux est une chimère. Que sa croisade contre un islam fantasmé, qu’il réduit – rejoignant en cela les jihadistes ! – au seul fondamentalisme d’inspiration wahhabite, pourtant très minoritaire au sein d’une religion à laquelle il ne comprend visiblement rien, comme l’attestent ses « exégèses » réductrices et tronquées du Coran, ne peut que rappeler l’insondable bêtise des néo-conservateurs américains incarnée par George W. Bush en son temps.

Il a su, il faut lui reconnaître ce talent, creuser son propre sillon dans un champ en jachère, patiemment

Zemmour, qui s’inspire de journalistes et écrivains très à droite mais autrement plus talentueux, comme Charles Maurras, Maurice Barrès ou Jacques Bainville, existe parce qu’il dérange, fait de l’audience et propose le « fast-food » de la pensée politique (nostalgie, rejet, critique). C’est dans l’air du temps… Il a su, il faut lui reconnaître ce talent, creuser son propre sillon dans un champ en jachère, patiemment. D’abord en sévissant à la télé plutôt que dans la presse écrite. En privilégiant les supports grand public aux colonnes peu accessibles d’un quotidien. Puis en s’appropriant le thème du déclinisme et en construisant méthodiquement son rôle de « résistant » et son statut de victime d’« élites corrompues » qui tentent par tous les moyens de le bâillonner. Et, enfin, en investissant le champ politique.

Sa méthode est simple, voire simpliste : faire peur tout en rassurant son auditoire en étalant sa « culture », en serinant que lui seul parle vrai et peut sauver la France. Le repli sur soi face aux affres de l’altérité. Une réussite personnelle indéniable. Mais son ascension doit nous inciter à la décortiquer. D’abord parce que ses propos sont affligeants mais n’en suscitent pas moins une adhésion certaine. Ensuite, et c’est encore plus préoccupant, parce que le phénomène Zemmour est surtout le corollaire de la médiocrité actuelle de la classe politique française, mais aussi d’un système à bout de souffle. La nature a horreur du vide, disait Aristote. Est-ce une raison pour le remplir de fiel ?