Politique

Achille Mbembe et Eugène Ébodé, deux visions irréconciliables du panafricanisme

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 22 octobre 2021 à 23:22

Eugène Ébodé et Achille Mbembe, deux intellectuels aux conceptions radicalement opposées des rapports que doivent entretenir l’Afrique et la France. © Montage JA; Francesca Mantovani/Gallimard; Marc Shoul pour JA

En acceptant de travailler avec Emmanuel Macron, Achille Mbembe s’est-il « disqualifié » ? C’est ce dont l’accuse Eugène Ébodé, intellectuel camerounais lui aussi. Une controverse dans laquelle l’un et l’autre convoquent les grandes figures du panafricanisme.

Chaque sommet offre son lot de polémiques, de crises, voire son contre-sommet. Le nouveau Sommet Afrique-France aura, jusqu’au bout, porté en son sein une controverse qui a eu des résonances jusqu’au cœur de l’establishment intellectuel africain.

Duel de penseurs

L’un des plus emblématiques duels s’est livré entre penseurs camerounais : d’un côté Achille Mbembe, devenu la cible préférée de ceux qu’il considère comme les tenants d’un « panafricanisme échevelé », de l’autre Eugène Ébodé, qui accuse le premier d’être l’un des « nouveaux tirailleurs d’une guerre contre l’Afrique ».

Si la passe d’armes entre ces deux figures n’a pas été frontale, elle n’en a pas moins été émaillée de piques ciselées, laissant apparaître en pointillé des positions a priori inconciliables sur le panafricanisme, la souveraineté et l’autodétermination africaine.

Achille Mbembe, 64 ans, historien, philosophe et politologue respecté sur le continent, grand théoricien du post-colonialisme, n’a cessé de décliner, y compris dans Jeune Afrique dès le mois de mars dernier, les raisons pour lesquelles il avait accepté de répondre positivement à la sollicitation d’Emmanuel Macron. Afin d’effectuer le travail nécessaire pour ce sommet, il était accompagné par un comité composé de personnalités ayant pour mission d’organiser des débats d’idées « absolument libres et sans tabous ».

Ces débats ont été organisés en prélude à celui que le président français devait avoir avec des jeunes choisis au sein de la société civile africaine, seule invitée à ce nouveau sommet. Mbembe a porté au crédit d’Emmanuel Macron des actes posés depuis 2017 et qui, bien que ne marquant pas de rupture, sont tout sauf anodins.

Contexte électoral

Ses explications n’ont pour autant pas suffi à le mettre à l’abri des coups de boutoir de certains de ses pairs, parmi lesquels Eugène Ébode, 59 ans, romancier, essayiste et universitaire. Dans une interview accordée au Messager, le Grand Prix littéraire d’Afrique noire 2014 tacle d’abord Achille Mbembe sur le document intitulé Contributions. Livré par ce dernier en guise de rapport sur le sommet, il contient des propositions pour provoquer un renouveau des rapports entre l’Afrique et la France. Parmi les plus emblématiques, la création d’un fonds en faveur des initiatives de promotion de la démocratie, un forum euro-africain sur les migrations ainsi que des programmes pour donner davantage de mobilité aux étudiants.

Les intellectuels africains sont-ils les nouveaux tirailleurs d’une guerre contre l’Afrique ?

Eugene Ébodé pointe le contexte électoral dans lequel intervient ce « rapport Mbembe », alors que « la relation entre la France et l’ancien empire colonial pousse à l’utilisation viciée de thématiques mémorielles, de tensions diplomatiques, de chahut économique et de révision sur les questions militaires et de sécurité collective ».

Convoquant Le Savant et le Politique, du sociologue allemand Max Weber, il voit en l’absence d’acteurs politiques africains à ce sommet une « disqualification du politique » qui risque de rejaillir sur le savant. Quant au sommet, Ébodé le qualifie de « piètre opération clientéliste ».

« La question : hier, des tirailleurs en treillis sont tombés et leurs droits comme leur mémoire ont été piétinés. Les intellectuels africains sont-ils les nouveaux tirailleurs d’une guerre contre l’Afrique ? »

Entre mépris et leçons

Pour amener les changements que Macron « veut porter chez les autres en poursuivant la politique ancienne par de nouveaux moyens », les Africains doivent commencer, selon lui, « par mobiliser leurs réflexions et constats par eux-mêmes et non en se présentant en mendiants d’aumône devant des puissances extérieures à l’Afrique ». Il annonce, à cet effet, la parution prochaine au Maroc d’un livre intitulé Qu’est-ce que l’Afrique ? (aux éditions La Croisée des chemins), sous la direction de l’enseignante et chercheuse Rabiaa Marhouch.

La société civile africaine doit s’aligner sur le nouveau modèle de la relation que cherche à construire Macron

Ce livre passera au crible les passifs d’une relation entre la France et l’Afrique marquées par « l’esclavage et le commerce triangulaire, la colonisation et le rapt continu des ressources énergétiques et des terres arables » sur fond de mépris et visant a donner « des leçons aux Africains ».

« Je crains que le rendez-vous subtil de Montpellier ne soit le pendant, côté société intellectuelle africaine, de ce genre d’admonestations venues cette fois de la macronie. La société civile africaine, si je comprends bien, doit s’aligner sur le nouveau modèle de la relation multilatérale que cherche à construire le président Macron : la chasse aux subventions dont le premier guichet sera ouvert à Montpellier », écrit Eugene Ébodé.

Il reproche également à Mbembe d’avoir cédé aux sirène de la « start-up-nation ». « Un concept de management privé que Macron a transféré dans l’espace public », estime l’intellectuel, joint par Jeune Afrique. « On découpe l’Afrique pour la revendre. Et en se rendant sur le terrain occidental, Mbembe permet à l’Occident de continuer à donner des leçons à l’Afrique, tranche-t-il. L’Afrique doit en finir avec les convocations du Maître. »

Pulsions françafricaines

Sous le feu roulant des critiques, quelques jours plus tard, Achille Mbembe a publié sur AOC média une longue réponse à ses contempteurs sous forme d’une tribune intitulée « Afrique-France : la disruption ». S’agissant du sommet, Achille Mbembe parle d’une nouvelle page d’histoire, en train de s’écrire loin des « pulsions françafricaines, mais aussi d’un panafricanisme échevelé, mélange d’incantation, de caporalisme et de souverainisme ».

Le terme « Françafrique » n’est-il pas en passe de devenir un slogan vide de sens­?

Il rappelle en outre les sept mois de travail préparatoire qu’il a mené, le cycle de 65 débats organisés en amont dans douze pays africains, auxquels ont participé quelque 4 000 personnes. Enjoignant à ses adversaire « d’ouvrir les yeux et les oreilles différemment et d’apprendre à entendre de nouveau », il n’hésite pas à évoquer une « certaine paresse intellectuelle ambiante ». « Le terme « Françafrique » qui, autrefois, permit de briser tant de miroirs, n’est-il pas en passe de devenir un slogan vide de sens­? […] Tout se passe en effet comme s’il suffisait désormais de sortir le chiffon rouge pour que tous les taureaux, soudain, aiguisent leurs cornes », écrit le philosophe, visiblement piqué au vif.

Il décèle pour sa part dans « les voix qui se sont exprimées à Montpellier » le symbole d’une Afrique qui, connaissant bien Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Nelson Mandela, Thomas Sankara, Lumumba, « ne ressent pas le besoin de s’agenouiller devant eux tous les matins, de psalmodier leur nom à midi et le soir », mais semble plutôt « portée à élaborer et fabriquer en vue de ce qui arrive, pour faire exister un avenir ».

Pour Mbembe, il s’agit d’une « troisième voie » au sein des critiques africaines de la France, écartelés entre panafricanisme et souverainisme d’une part, et autodétermination africaine d’autre part. Mbembe parle d’« une Afrique à fuseaux multiples », qui refuse d’assumer « la posture du mendiant universel », connectée qui plus est « de façon transversale à plusieurs mondes ». Le changement pourrait passer par ce qu’il a appelé la « disruption ».