Politique

Tunisie–Égypte : Sissi et Saïed, de quoi leur relation est-elle le nom ?

Mis à jour le 16 octobre 2021 à 18:48

Le président tunisien Kaïs Saïed rencontrant le président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi au Caire, en Égypte, le 09 avril 2021. © EGYPTIAN PRESIDENCY/EPA/MAXPPP

Les deux présidents multiplient les gestes d’amitié, au point que certains s’interrogent : Kaïs Saïed lorgne-t-il le modèle égyptien ?

« Soutien » et « fierté des liens fraternels ». Dans un communiqué publié le 13 octobre, la présidence égyptienne rend compte d’un appel téléphonique entre Le Caire et Tunis. Abdel Fattah al-Sissi tenait à « féliciter » son homologue tunisien pour la récente formation d’un gouvernement. Après tout, l’événement s’est fait attendre : voilà plus de deux mois et demi que Kaïs Saïed s’est accordé les pleins pouvoirs et dirige le pays sans ministres, avec un Parlement gelé.

Ces félicitations n’interviennent pourtant pas après une période de désapprobation ou d’inquiétude vis-à-vis de la situation tunisienne, bien au contraire. L’Égypte de Sissi et la Tunisie de Saïed sont en bons termes depuis au moins mars 2020, première trace publique d’un échange téléphonique entre les deux dirigeants.

Les deux pays font alors part d’une volonté de développer leurs liens, et depuis, les coups de fil sont fréquents. Les chefs d’État se consolent lors des drames (accident de train ou crash d’avion militaire mortels, envoi d’aides face au Covid-19) et se félicitent lors des célébrations.

Le 6 octobre, le chef d’État tunisien contacte son “frère” à l’occasion du quarante-huitième anniversaire de la guerre du Kippour, qui a opposé en 1973 une coalition de pays arabes (avec notamment l’Égypte en tête) à Israël.

Rapprochement inédit

Si les Égyptiens avaient alors réalisé une réussite militaire aux premiers jours de la guerre, le conflit s’est soldé par la défaite arabe. Néanmoins, pour Carthage, il faut célébrer « une victoire sans précédent » et un « miracle militaire » puisque l’armée égyptienne avait « réussi, en quelques heures, à traverser le canal de Suez et aller outre la ligne Bar-Lev ».

« C’est une date très importante symboliquement en Égypte », explique la chercheuse Nedra Cherif, qui s’intéresse aux processus de transition dans le monde arabe après 2011. « Je pense que c’est plus dans une optique de collaboration stratégique avec l’Égypte qu’il a décidé de marquer le coup de cet anniversaire. »

Ce qui est certain, c’est que ce n’est pas pour la dimension israélo-palestinienne de l’événement puisque, le 1er octobre, la présidence n’a pas fait la moindre mention des bombardements israéliens survenus à Hammam Chatt en 1985, contre l’Organisation de libération de la Palestine qui se réfugiait à l’époque en Tunisie.

Le rapprochement égypto-tunisien qui s’opère aujourd’hui est inédit en Tunisie depuis la chute de Ben Ali. L’ancien président Moncef Marzouki n’avait de contact avec l’Égypte que du temps de Mohamed Morsi. Caïd Essebsi, quant à lui, semblait maintenir des relations cordiales avec Sissi, sans plus.

Pour Cherif, la question libyenne a beaucoup à voir avec cette évolution des liens entre les deux pays. « Que ce soit au niveau économique, que ce soit pour assurer la stabilité et éviter que ça retombe dans le conflit et que ça devienne un terreau du terrorisme. »

La sécurité de l’Égypte est la nôtre et ses positions seront aussi les nôtres à l’international

Mais, alors que l’Égypte a les moyens militaires de se projeter hors de son territoire, la Tunisie ne peut pas en dire autant. En tant que membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, elle peut cependant « faire office d’intermédiaire pour soutenir ou transmettre certaines positions de l’Égypte, ou d’autres pays arabes d’ailleurs. » Sur la question libyenne, mais pas seulement.

Au mois de juillet, après que l’Éthiopie a repris le remplissage de son controversé barrage de la Renaissance, la Tunisie a porté le sujet auprès de l’ONU en remettant « à ses quatorze partenaires du Conseil de sécurité un projet de résolution réclamant l’arrêt du remplissage du réservoir », selon des sources diplomatiques.

Trois mois plus tôt, en visite en Égypte sur invitation de Sissi, Saïed dit être en recherche de « solutions équitables » au dossier, avant d’ajouter : « La sécurité de l’Égypte est la nôtre et ses positions seront aussi les nôtres à l’international. »

Admiration ou inspiration ?

Des mots forts, qui ont forcément résonné à Tunis et fait craindre, chez certains, des tendances martiales chez le dirigeant tunisien. Après tout, le président ne cesse de démontrer une admiration pour l’armée égyptienne.

Accueilli sur tapis rouge et par le maréchal au pied de l’avion, il profite de sa visite pour aller voir la fameuse ligne Bar-Lev, terrain de ce « miracle militaire » d’octobre 1973. Il fait d’ailleurs encore l’éloge des prouesses militaires du pays voisin alors qu’il reçoit, quelques jours plus tard, le ministre des Affaires étrangères égyptien, reprenant au passage ses airs de professeur donnant un cours dans un amphithéâtre. « Il ne faut pas oublier qu’il a un peu côtoyé ces milieux nationalistes arabes, rappelle Nedra Cherif. Donc il a cet enthousiasme pour l’histoire de l’armée égyptienne. »

S’il est difficile de juger des intentions de Kaïs Saïed, ces derniers mois, les symboles militaires ne manquent pas dans sa communication officielle. Souvent mis en scène aux côtés de l’armée, même – surtout ? – lors de son discours du 25 juillet 2021. De là à imaginer qu’il s’inspire du modèle militaire égyptien ?

« Que Kaïs Saïed se soit rapproché des militaires, ça s’explique, d’un côté, du fait que, politiquement, il était assez isolé, il n’avait pas les moyens de dire ‘j’ai un parti de masse derrière moi‘, et d’un autre, c’était une façon de dire à ses adversaires, si jamais il y avait une réaction violente, ‘j’ai les forces armées de mon côté‘. Ca n’implique pas pour autant que l’armée doit s’impliquer dans la politique. »

Une ambiguïté qui, en Égypte, a attiré la sympathie de tous ceux qui s’opposent aux islamistes, puisque la situation y est perçue comme celle d’un combat entre lui et Ennahdha. En Tunisie, elle lui vaut des soutiens pour la même raison. Et des critiques, de crainte d’un retour à la dictature ou – un fait qui serait inédit dans l’histoire récente du pays – un scénario à l’égyptienne.