Politique

Violences pré-électorales au Sénégal : comment éviter l’escalade ?

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Mis à jour le 16 octobre 2021 à 10:29

Ousmane Sonko, le 8mars 2021. © Seyllou / AFP

Des affrontements entre militants de partis rivaux ont fait au moins quatre blessés le 11 octobre en Casamance. La campagne pour le scrutin de janvier n’a pourtant pas encore commencé.

Plusieurs blessés graves, dont un à l’arme blanche : le bilan des affrontements survenus à Ziguinchor le 11 octobre n’a rien d’anodin. D’autant qu’il a eu lieu lors de la visite en Casamance de l’un des principaux opposants au président Macky Sall, Ousmane Sonko, dont cette région est le fief.

Les faits se sont produits lundi en fin d’après-midi dans la capitale régionale, alors que l’ancien candidat à la présidentielle s’entretenait avec des membres de l’Union nationale des associations de commerçants, d’opérateurs et investisseurs du Sénégal (Unacois Yessal/Ziguinchor).

Chasse gardée

Selon les dires d’Ousmane Sonko, des « éléments » de Doudou Ka ont fait irruption dans le bâtiment pour l’en « déloger ».  « Ils ont dit qu’il n’était pas question que je tienne cette rencontre dans le fief de Doudou Ka et en face de son domicile familial », a fait savoir le leader de Pastef.

Doudou Ka est un responsable de l’Alliance pour la République (APR, le parti présidentiel). Il est également le directeur de l’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD) et l’un des adversaires potentiels d’Ousmane Sonko à Ziguinchor lors des municipales de janvier. D’autres membres de la majorité présidentielle, comme le maire sortant Abdoulaye Baldé ou Benoît Sambou, convoitent également le fauteuil.

Un autre membre de Pastef rapporte que des personnes armées de gourdins, coupe-coupe ou de barres de fer sont alors arrivés. Les affrontements qui ont opposé les militants et les soutiens de Pastef à ceux de Doudou Ka ont fait plusieurs blessés. Alertée par les riverains, la police a été dépêchée sur place, mais n’a ouvert aucune enquête.

Ils font tout ça pour préparer l’opinion à des violences postélectorales

« Ce qui s’est passé est déplorable, la Casamance n’a pas besoin de ça. N’eut été le professionnalisme de ma garde rapprochée, il aurait pu y avoir des morts », a regretté Ousmane Sonko lors d’une conférence de presse. Des propos qualifiés « d’irresponsables » par le camp adverse. Mercredi soir, l’APR réagissait en effet en dénonçant tout à la fois la violence et « les sorties intempestives de certains leaders de l’opposition, particulièrement ceux de Yewwi Askan Wi [la coalition dont fait partie le Pastef], dont l’objectif n’est autre que de jeter l’opprobre sur la majorité présidentielle ».

Nouvelles scènes de violence

« Nous condamnons la violence, d’où qu’elle vienne, fait valoir le porte-parole adjoint du parti, Abdou Mbow. Mais depuis quelques jours, Doudou Ka se fait lyncher sur les réseaux. Nous souhaitions lui apporter notre soutien. » Une manière de braquer la responsabilité sur l’opposition, Pastef d’Ousmane Sonko en tête. Selon Mbow, ce sont les partisans d’Ousmane Sonko, « adeptes de la violence », qui ont « provoqué » les affrontements en se rendant dans le quartier du responsable.

« Ils font tout ça pour préparer l’opinion à des violences postélectorales, poursuit Mbow. Aujourd’hui, Benno Bokk Yakaar [BBY, la coalition au pouvoir] contrôle la quasi-totalité des localités. Ce sont eux qui voudraient des élections sous haute tension et qui génèrent des violences pour dissuader les citoyens de voter. »

Une façon de se renvoyer la balle qui pourrait s’avérer dangereuse. En mars dernier, après l’arrestation d’Ousmane Sonko, des émeutes ont déjà ébranlé les grandes villes du pays, en particulier en Casamance. Le gouvernement a promis, le 8 avril dernier, la création d’une commission d’enquête pour faire la lumière sur ces violences, qui ont coûté la vie à treize personnes au moins. Depuis, le ministère des Forces armées, chargé de piloter cette commission, n’a plus communiqué. A-t-elle seulement été créée ?

Nervis

Les débordements observés à Ziguinchor viennent également rappeler que les services d’ordre des leaders politiques, qui gèrent eux-mêmes leur protection, ne sont soumis à aucune contrôle public. Cela peut favoriser les débordements, même si le responsable de la communication du Pastef, El Malick Ndiaye, assure que la sécurité de Sonko est assurée par des « agents professionnels ».

Nous ne boxons pas dans la même catégorie

Mais en mars, la présence de nervis à la solde du pouvoir avait été largement documentée, et leur implication dans des violences contre les manifestants dénoncée. De son côté, Ousmane Sonko a  par ailleurs reproché aux forces de l’ordre de ne « pas faire leur travail républicain ». « À chaque fois que Pastef a été agressé, la police n’a pas bougé le petit doigt », a déclaré l’opposant.

Dans sa diatribe et avec la verve qu’on lui connaît, il a également pointé la responsabilité de son adversaire Doudou Ka, qualifié de « nain politique ». « Son horizon politique ne dépasse pas son ambition d’être maire de Ziguinchor, ce qu’il ne sera jamais. La mienne est d’être président de la République. Nous ne boxons pas dans la même catégorie », a déclaré Ousmane Sonko. Contacté par Jeune Afrique, Doudou Ka n’a pas souhaité réagir.