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Qui a encore peur de Benhadj ?

Le bouillant imam salafiste n'a rien changé à son discours, mais celui-ci ne déplace plus les foules. L'arrestation de l'ancien numéro deux du FIS, le 26 juillet, s'est opérée dans l'indifférence générale.

Deux ans après sa sortie de prison, le 2 juillet 2003, à l’issue d’une peine de réclusion criminelle de douze années pour appel à la violence, l’enfant terrible du salafisme à l’algérienne, Ali Benhadj, a été de nouveau interpellé le 26 juillet. Ce jour-là, il avait accordé une interview à la chaîne qatarie Al-Jazira, dans laquelle il cautionnait le rapt de deux diplomates algériens, Ali Belaroussi et Azzedine Belkadi, par al-Qaïda fi bilad Rafidain (al-Qaïda en Mésopotamie, dirigée par le Jordanien Abou Moussab Zarqaoui). Le lendemain, l’organisation terroriste annonçait sur Internet l’exécution des deux otages.
Présenté devant le parquet, Benhadj a été placé sous mandat de dépôt, et le procureur de République, Kaddour Beradja, lui a signifié trois chefs d’inculpation. Le premier est l’apologie de crimes terroristes. Benhadj avait en effet présenté le kidnapping d’Ali Belaroussi et d’Azzedine Belkadi en ces termes : « Ils n’ont pas été enlevés en tant qu’individus mais en qualité de représentants d’un État, par des moudjahidine que je salue. » La deuxième accusation est l’incitation au meurtre, Ali Benhadj ayant justifié ainsi l’exécution des otages : « Ayant accrédité des diplomates dans un pays occupé, l’État ne fait que légitimer cette occupation, ce qui est inacceptable aux plans de la charia et de la politique. »
Le troisième chef d’inculpation résulte d’une perquisition à Kouba au domicile d’Abdelhamid Benhadj, le frère d’Ali, chez qui celui-ci réside. La police y a découvert une littérature à la gloire des groupes terroristes, locaux et internationaux. Le procureur a donc retenu l’accusation de publication d’écrits faisant l’apologie du terrorisme. L’enquête en cours tente d’établir si l’exécution des deux diplomates est antérieure ou postérieure aux propos d’Ali Benhadj. Dans le second cas, il serait passible d’une peine de vingt ans de prison. Ce ne serait pas, loin s’en faut, le premier séjour carcéral du trublion salafiste.
Né le 16 décembre 1956 à Tunis, d’une famille originaire d’Adrar, dans le Sud algérien, Ali Benhadj se retrouve orphelin à l’âge de 9 ans. Son oncle maternel, qui habite dans le quartier de Ben Omar, sur les hauteurs d’Alger, devient son tuteur. Diplômé de l’université de la Zitouna à Tunis, ce dernier donne à son filleul une éducation islamique rigoureuse, privilégiant l’école coranique. Ali ne se montre guère brillant au lycée Hamia de Kouba. Préférant les sciences religieuses à la philosophie, la jurisprudence islamique à la chimie, il est recalé au bac. Il s’oriente vers une École normale de formation de professeurs d’enseignement moyen en langue arabe. À la fin des années 1970, Benhadj devient imam bénévole dans des mosquées algéroises, notamment celle de Sunna à Bab el-Oued, où il donne des cours sur l’exégèse du Coran.
Avec son mètre soixante et ses cinquante-cinq kilos, Ali Benhadj, père de deux enfants, est un homme frêle, mais cette fragilité physique cache un formidable talent de tribun. Ses prêches s’inspirent de la pensée d’Ibn Taymiya, principale référence de la djihadiya, le salafisme combattant. Benhadj avoue son admiration pour cet homme « à la plume intègre et au sabre brandi ». Autre père spirituel que se trouve le jeune prédicateur : Mohamed Abdelwahab, qui, dès le XVIIe siècle, donnait naissance au wahhabisme, la doctrine qui guide aujourd’hui l’Arabie saoudite de même que le mouvement des talibans et les indépendantistes tchétchènes. Quand Ali Benhadj tente « d’algérianiser » ses prêches, il évoque Abdelatif Soltani, premier opposant islamiste de l’Algérie indépendante, Ahmed Sahnoun, fondateur, au milieu des années 1970, de la Rabita islamiya (la Ligue islamique), et surtout Omar Arbaoui, un prédicateur qui louait le combat contre le taghout, le « tyran », autrement dit le pouvoir. Ou plutôt tout pouvoir qui ne s’inspire pas de la loi de Dieu.
Le premier séjour carcéral d’Ali Benhadj remonte à 1983. Pour avoir soutenu le maquis islamiste dirigé par Mustapha Bouyali, il est condamné à dix ans de réclusion. En décembre 1987, le président Chadli Bendjedid le gracie avec d’autres détenus, dont Abdelkader Chebouti, qui deviendra le chef du MIA (Mouvement islamique armé). Dix-huit mois plus tard, il crée en compagnie des principales figures islamistes du pays le Front islamique du salut (FIS) présidé par Abassi Madani, dont il devient l’adjoint. Sa popularité grandit au fil de ses diatribes contre des gouvernants discrédités.
Le FIS prend de l’ampleur et ses démonstrations de force se multiplient. Fidèle au salafisme, Benhadj préconise la prise du pouvoir par les armes. Abassi Madani tempère le propos. La répartition des tâches à la tête du FIS est parfaite. Le discours radical de Benhadj (« La démocratie est apostasie car la souveraineté du peuple ne saurait être opposée à celle de Dieu ») ravit les extrémistes du FIS quand l’apparente pondération de Madani rassure ceux qui redoutent la République islamique promise par les islamistes.
Le FIS surfe sur le mécontentement populaire à l’égard du FLN (Front de libération nationale) et profite du manque de visibilité du reste de la classe politique. Il remporte, en juin 1990, les premières élections municipales pluralistes. Le Savonarole algérien devient alors un demi-dieu aux yeux d’une partie de la jeunesse. Son arrogance n’a d’égal que son formidable talent de séducteur de paumés en tout genre.
En février 1991, l’aviation américaine bombarde Bagdad. Benhadj marche en tenue de combat sur le ministère de la Défense et réclame des camps d’entraînement pour ses ouailles. Deux mois plus tard, il lance un mot d’ordre de grève générale, qui sera peu suivi, mais la logique de la confrontation se fait de plus en plus violente. En mai, il demande à ses troupes d’occuper les places de la capitale. Le 30 juin 1991, Benhadj se rend au siège de la télévision pour exiger une interruption des programmes afin qu’il puisse diffuser un « message à la nation ». C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : il est arrêté, ainsi qu’Abassi Madani. Une année plus tard, en compagnie de plusieurs membres fondateurs du FIS, il est condamné à douze ans de prison pour appel à la violence.
L’Algérie va alors vivre ses heures les plus sombres avec l’apparition des Groupes islamiques armés (GIA, créés avec la bénédiction et le soutien d’Ali Benhadj), qui feront en une décennie plus de cent mille morts. Pas une seule de ces victimes ne réussira à émouvoir Benhadj, qui refuse d’appeler à un cessez-le-feu contre une réduction de sa peine ou une amélioration de ses conditions de détention. Pis : il envoie, en 1994, une lettre à Cherif Gousmi, émir des GIA, pour lui faire allégeance : « Si j’étais en dehors de cette cellule, j’aurais servi sous vos ordres », écrit-il à celui qui s’autoproclame calife, émir des croyants.
Le 2 juillet 2003, après avoir purgé sa peine, Ali Benhadj est libéré, mais il n’a pas changé. Il refuse de signer la notification d’interdiction de toute activité politique, déclaration ou prêche durant une période de cinq ans. Contrairement à Abassi Madani, qui est élargi en même temps. Au cours de ces deux dernières années, il tente à plusieurs reprises de transgresser cette interdiction, mais chacune de ses initiatives est sanctionnée par une interpellation ou un rappel à l’ordre. Il joue au chat et à la souris avec les policiers chargés de sa surveillance. Pour aller à la rencontre « de son peuple », Ali Benhadj a trouvé un stratagème : il fait le tour des marchés où son frère Abdelhamid, marchand de fruits et légumes, installe sa « table ».
Toutefois, l’homme qui faisait « mosquée comble » avec ses prêches enflammés a beaucoup perdu de son aura. Abassi Madani (voir encadré) a quitté le pays, ses anciens compagnons de cellule le contactent de moins en moins. En prison, il avait fait allégeance aux GIA, aujourd’hui ce sont les rivaux du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) qui ont le vent en poupe. Surveillé en permanence, Ali Benhadj ne pourra prendre le maquis comme il l’avait promis, et le dispositif policier qui l’entoure l’empêche d’entretenir la moindre relation avec les émirs du GSPC. Il fera quelques sorties à travers les wilayas (départements) de l’intérieur, mais n’obtiendra pas le succès escompté. Les fidèles ont été échaudés par les méfaits de ses amis des GIA.
On ne prête désormais au « héros salafiste » qu’une oreille distraite. Le bouillonnant imam refuse d’admettre que son discours est moins porteur et que « son peuple » est revenu de la tentation salafiste. Mégalomane, l’ex-numéro deux du FIS est persuadé d’être la seule incarnation du peuple algérien et dénie toute légitimité aux institutions élues après janvier 1992, date de l’interruption du processus électoral qui aurait dû conduire le FIS au pouvoir. L’imam qui pouvait renverser la République ne fait plus se déplacer les foules. Ses multiples interpellations après sa libération, en juillet 2003, n’ont déclenché ni émeutes ni passions. Une grande partie de l’opinion lui impute la responsabilité directe de la décennie noire, l’autre est totalement indifférente à ses déboires avec le pouvoir.
Benhadj est sans doute le seul à ne pas savoir qu’il a perdu la main. Durant son séjour à la prison de Blida, Liamine Zéroual, alors ministre de la Défense, était venu, en 1994, le supplier de lancer un appel aux groupes armés. En vain. Du fond de sa cellule, le prisonnier avait la conviction de détenir à lui seul l’avenir du pays et croyait que le pouvoir était au bord de la capitulation. La situation a changé du tout au tout. Aujourd’hui, c’est « Boutef » qui préconise la réconciliation nationale avec, à la clé, une amnistie générale.
Le 26 juillet 2005, le prédicateur en chômage technique commet l’irréparable erreur de cautionner Abou Moussab Zarqaoui. Ce dernier, en assassinant les deux diplomates algériens, le condamne indirectement à un retour à la case prison. Ali Benhadj est décidément incorrigible.

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