Politique

Niger – Mohamed Bazoum : « Les dirigeants maliens ont tout intérêt à nous écouter »

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Par - envoyé spécial à Niamey
Mis à jour le 25 octobre 2021 à 13:18

Mohamed Bazoum, au palais présidentiel, à Niamey, le 6 octobre 2021. © Vincent Fournier pour JA

Sécurité régionale, transitions militaires, alternance, Libye, Guinée, Tchad… Le chef de l’État nigérien, qui se définit comme un « militant de la démocratie », explique pourquoi son pays est un modèle à suivre.

Sept mois après son investiture, Mohamed Bazoum, 61 ans, continue de surfer sur un état de grâce que ce vétéran de la scène politique nigérienne sait éphémère, mais dont il profite pour poser les trois principaux jalons de son quinquennat : sécurité, éducation, agriculture. Un triptyque pour la réalisation duquel une prolongation du climat actuel de relative paix politique et sociale ne serait, il est vrai, pas de trop, tant celui qui se définit comme un « militant de la démocratie » et que son homologue français Emmanuel Macron cite volontiers en exemple de bonne gouvernance fait face à des défis impressionnants.

Certes, en se faisant élire, en février dernier, avec 55,6 % des voix, Mohamed Bazoum a remporté le premier de ses paris. Une victoire qu’il ne pouvait que partager avec son prédécesseur, Mahamadou Issoufou, un authentique démocrate lui aussi, labellisé prix Mo Ibrahim, qui a eu l’audace de se choisir comme héritier un homme issu d’une communauté très minoritaire mais dont il ne doutait ni de la loyauté, ni de la compétence, ni de l’expérience. Et cela, sans que la légitimité du dauphin souffre du parrainage du sortant, ce qui n’était pas acquis.

Les autres enjeux, Mohamed Bazoum devra les affronter seul : le Niger est un pays très pauvre et très jeune, confronté à une démographie galopante et à des fronts d’insécurité auxquels il est quasi impossible de répondre simultanément, entouré de voisins aussi imprévisibles que le Mali et la Libye, mais dont l’économie, boostée par les promesses pétrolières, donne de vrais signes de dynamisme, à l’image de Niamey, dont le visage s’est transformé en une décennie.

Tôt le matin, le dixième chef de l’État de l’histoire du Niger indépendant quitte sa résidence aux murs ocre, entourée d’un petit parc où s’ébattent gazelles, oies, paons et tortue quadragénaire, pour gagner ses bureaux de la présidence immaculée, à cinq minutes de distance. C’est là qu’il a reçu Jeune Afrique pour un long entretien, le 6 octobre.

Jeune Afrique : La situation sécuritaire est au cœur de votre début de mandat. Selon divers rapports d’ONG internationales, qui ont enquêté sur le terrain, les attaques des groupes jihadistes dans les régions de Tillabéri et de Tahoua, non loin de la frontière avec le Mali, ont coûté la vie à près de cinq cents civils nigériens depuis le début de 2021. Le nord de Niamey serait-il une zone de guerre ?

Mohamed Bazoum : C’est une zone directement affectée par les agissements des terroristes : vols de bétail, agressions de populations éloignées de nos forces de défense, tueries de groupes. Depuis le début de cette année, les jihadistes de l’EIGS [État islamique au Grand Sahara] semblent avoir changé de stratégie : ils affrontent de moins en moins nos soldats et s’en prennent de plus en plus aux civils isolés, ce qui est un signe de faiblesse. Mais c’est aussi ce qui rend la situation particulièrement difficile à gérer : le territoire concerné est vaste, et nous ne serons jamais en mesure de déployer des troupes partout en même temps, dans chaque village, dans chaque champ.

Cette situation risque, en outre, d’alimenter des conflits intercommunautaires entre Peuls, Djermas, Touaregs… Ne glisse-t-on pas vers une ethnicisation du conflit ?

Tout à fait. C’est un risque que nous avons perçu il y a déjà plusieurs années. En 2016-2017, nous avons approché les leaders locaux de ces groupes armés avec un message simple : « si vous êtes porteurs d’un projet politique en rapport avec les préoccupations identitaires et sociales de telle ou telle communauté, dites-le-nous clairement et nous en discuterons ». Ils ne nous ont pas entendu car, manifestement, cette démarche ne correspondait pas à leur agenda.

Le risque que vous évoquez est donc réel, c’est pourquoi nous menons un travail de sensibilisation auprès des populations victimes des exactions de ces groupes terroristes, afin qu’elles fassent la distinction entre les éléments violents qui les agressent et la communauté à laquelle ils appartiennent.

Partout où l’État sera absent, le vide sera comblé par les moyens qu’improviseront les populations.

Combien y a-t-il de ressortissants nigériens au sein de l’EIGS ?

Aucun Nigérien ne figure parmi les dirigeants importants de cette organisation. Ce sont des chefs locaux, opérationnels et actifs certes, mais pas des décideurs politiques. Cela nous donne une certaine latitude pour tenter de les « retourner » en leur expliquant qu’ils exécutent des ordres meurtriers sur lesquels ils n’ont aucune prise.

Malgré le travail de sensibilisation dont vous parlez, des embryons de milices d’autodéfense ont vu le jour dans les villages menacés par les jihadistes. Or les exemples malien et burkinabè démontrent que ces milices se livrent, elles aussi, à des exactions contre les civils…

Il est clair que, partout où l’État sera absent, le vide sera comblé par les moyens qu’improviseront les populations. Il est très difficile de leur interdire de s’organiser alors que nous ne sommes pas encore en mesure de les protéger. De toute façon, elles ne nous demandent notre avis.

L’important est de ne pas encourager tout ce qui aggrave les clivages. Il faut veiller à ce que des situations locales ne dégénèrent pas en problème politique national. C’est ce que nous faisons.

Soldats nigériens patrouillant le long de la frontière avec le Nigeria, près de Bosso.

Soldats nigériens patrouillant le long de la frontière avec le Nigeria, près de Bosso. © Issouf Sanogo/AFP

Autre front sécuritaire : l’Est. Ces dernières semaines, de violents combats ont opposé le groupe Boko Haram et les jihadistes rivaux de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (Iswap) pour le contrôle des îles du lac Tchad. Ces affrontements font-ils votre affaire ?

Tout à fait. Cette guerre fratricide entre terroristes fait nos affaires et nous nous en réjouissons.

Cela démontre aussi que le lac Tchad est une zone de non droit qu’aucune armée des États riverains – y compris la vôtre – ne contrôle…

Les îles sont en ce moment pour l’essentiel sous le contrôle des groupes terroristes. C’est un fait regrettable et évidemment réversible. Mais c’est un fait. Nous travaillons à y mettre fin.

Troisième front sécuritaire, dans le Sud-Ouest cette fois : celui qui s’étend le long de la frontière avec le Nigeria, entre Dogondoutchi et Maradi. Des bandes de trafiquants armés, mais aussi de jihadistes, y sévissent. Est-ce un souci supplémentaire pour vous ?

C’est effectivement un grand souci. Ces bandes opèrent à partir d’une vaste zone boisée située au Nigeria, dans les États de Sokoto, Zamfara et Katsina, qui leur sert de sanctuaire. Elles vivent de kidnapping, de trafic et de vol de bétail, sur fond de crise du pastoralisme à travers tout l’espace saharo-sahélien. Mais le niveau de violence n’a pas atteint celui des deux autres fronts terroristes, et nous avons les moyens d’y faire face, notamment en menant des opérations à l’intérieur même du territoire nigérian, conjointement avec l’armée de ce pays.

Que faut-il faire pour que l’armée nigérienne soit en mesure de sécuriser l’ensemble du territoire national ?

Augmenter les effectifs, c’est une évidence. Ils sont nettement insuffisants au vu de l’étendue de notre territoire. Il faut aussi améliorer leur entraînement et leur équipement. Nous nous y attelons depuis plusieurs années et les résultats sont déjà là : l’EIGS n’attaque plus frontalement nos forces.

Depuis la mort d’Idriss Déby Itno et le recentrage programmé du cœur du dispositif français de N’Djamena à Niamey, beaucoup d’observateurs voient en vous le nouveau « patron » sécuritaire au Sahel. Est-ce le cas ?

Ce n’est pas exact. Le dispositif G5 Sahel connaît en ce moment une sorte de panne. Dans ce contexte, parler d’un quelconque leadership régional serait inapproprié. En revanche, il est vrai que le Niger est l’un des pays du Sahel qui progresse le mieux dans la maîtrise de sa propre situation sécuritaire et qui est politiquement l’un des plus stables, grâce à l’alternance démocratique qu’il a connue cette année. Imaginez une seconde que le président Issoufou ait choisi de s’accrocher au pouvoir en violant la Constitution : le Niger aurait été ipso facto plongé dans une crise grave, qui aurait paralysé ses capacités de riposte sécuritaire.

Le président français, Emmanuel Macron, et la chancelière allemande, Angela Merkel, ont tous deux répété récemment que le Niger était un modèle qu’il conviendrait de dupliquer sur le continent. Êtes-vous sensible à cette appréciation ?

La décision de Mahamadou Issoufou de respecter scrupuleusement la Constitution, suivie de mon élection, transparente et démocratique, est en effet un exemple que beaucoup de pays africains auraient intérêt à suivre. C’est la preuve que sécurité, démocratie et développement sont indissociables.

Je suis un militant de la démocratie, ce qui m’autorise à dire ce que je pense quand cette dernière est menacée.

La fin de l’opération Barkhane et le redéploiement du dispositif militaire français changent-ils quelque chose pour le Niger ?

Rien n’a changé pour l’instant. La France dispose d’une base aérienne à Niamey, dont la vocation est d’intervenir sur le territoire malien. Il est envisagé que le commandement de l’opération, qui est logé à N’Djamena, vienne s’installer ici. Ce qui se traduira sans doute par la présence de personnels et de moyens plus importants.

Et les Américains ?

Ils ont une petite implantation à Niamey et une base de drones à Agadez.

Une délégation d’industriels turcs de l’armement s’est récemment rendue au Niger. Comptez-vous leur acheter des drones ?

Des drones, des hélicoptères, des avions, pourquoi pas ? Nous sommes disposés à faire notre marché chez n’importe lequel de nos partenaires. Aucun n’a d’exclusivité. Ce qui compte pour nous, c’est la meilleure offre.

Le Mali, avez-vous dit lors de votre investiture, est pour vous une priorité diplomatique. Problème : vos déclarations concernant votre voisin, ainsi que celles de Hassoumi Massaoudou, votre ministre des Affaires étrangères, ont beaucoup irrité les dirigeants de Bamako. Vous ne vous parlez plus. Avez-vous le sentiment d’avoir été mal compris ?

Sans doute. Les choses sont pourtant simples. Nous sommes contre les coups d’État. Quand je dis « nous », je fais référence à l’ensemble des États membres de la Cedeao, Mali compris. Nous avons mis en place, ensemble, un mécanisme de prévention – et, aussi, de gestion – des coups d’État. Il prévoit l’exclusion des instances communautaires du pays où un tel événement se produit, sa mise sous observation, ainsi qu’un dispositif pour l’aider à retourner à une situation normale grâce à un calendrier précis et soumis à contrôle.

Quand je condamne un coup d’État, qui plus est dans un pays aussi proche et lié au mien que le Mali, je suis donc dans mon rôle. Notre régime est de nature démocratique, et je suis un militant de la démocratie, ce qui m’autorise à dire ce que je pense lorsque cette dernière est menacée.

Si ceux qui nous insultent depuis Bamako pensent qu’ils sont sur le bon chemin, grand bien leur fasse.

Tout de même, vous n’avez pas pris de gants… Je rappelle les termes de votre déclaration du 9 juillet : « Il ne faut pas permettre que des militaires prennent le pouvoir parce qu’ils ont des déboires sur le front […] ni que les colonels deviennent des ministres ou des chefs d’État. »

Nous n’avons pas attendu les deux coups d’État de Bamako pour nous exprimer sur le Mali. Le nord du Mali, c’est le nord du Niger, en ce sens qu’aucun autre pays n’est autant affecté que le nôtre par ce qu’il s’y passe. C’est pourquoi, en 2012, nous avons été intransigeants et particulièrement actifs contre la tentative de sécession de cette région revendiquée par certains Maliens.

En 2014, j’ai été la seule personnalité présente à la conférence d’Alger, en tant que ministre des Affaires étrangères de mon pays, à m’opposer à l’article 6 de l’Accord d’Alger, qui prévoyait que les Assemblées régionales du Mali et leurs présidents seraient élus au suffrage universel direct.

J’avais interpelé la délégation malienne en lui demandant de bien réfléchir à cette disposition, que j’estimais inapplicable. Je n’ai pas été suivi, et si aujourd’hui l’Accord d’Alger rencontre les difficultés que l’on sait, c’est à cause de cela. Vous connaissez également les préoccupations que le président Issoufou a exprimées par la suite, s’agissant du statut de Kidal.

Notre attitude vis-à-vis du Mali est à la fois singulière, responsable, conséquente et honnête, dans l’intérêt de nos deux peuples. C’est en vertu de cette éthique que nous disons aux dirigeants de ce pays qu’ils se trompent de voie en s’isolant, en remettant en cause leurs alliances et en faisant fi de l’agenda que leur a conseillé la Cedeao.

Si ceux qui nous insultent aujourd’hui, depuis Bamako, pensent qu’ils sont sur le bon chemin, grand bien leur fasse. Je suis pour ma part convaincu que les jeunes officiers actuellement au pouvoir ont tout intérêt à organiser rapidement des élections, afin que nous puissions faire face, ensemble, aux vrais problèmes de la région. Ils ont tout intérêt à nous écouter nous, Nigériens, qui leur avons témoigné notre fraternité quand leur pays était menacé de sécession.

Mohamed Bazoum (à g.), alors ministre des Affaires étrangères, avec son pair algérien, Ramtane Lamamra, à Alger, le 16 juillet 2014.

Mohamed Bazoum (à g.), alors ministre des Affaires étrangères, avec son pair algérien, Ramtane Lamamra, à Alger, le 16 juillet 2014. © EPA/MAX PPP

L’avez-vous dit directement au colonel Assimi Goïta ?

Je n’ai eu le colonel Goïta qu’une seule fois au téléphone, il y a trois mois, afin de lui exprimer mon émotion après la tentative d’assassinat dont il avait fait l’objet dans la grande mosquée de Bamako. Mais j’ai reçu longuement ici son directeur de cabinet, le capitaine N’Daw, qu’il avait envoyé me rencontrer au lendemain du second coup d’État, à la fin de mai. Je me souviens lui avoir dit que Goïta devait prendre exemple sur le général nigérien Salou Djibo qui, après être parvenu au pouvoir par un coup d’État en février 2010, l’avait quitté volontairement un an plus tard, cédant la place à un président démocratiquement élu, Mahamadou Issoufou. Surtout ne pas perdre de temps, s’abstenir de jouer les prolongations.

et ne pas se présenter aux élections ?

Évidemment. Cela va de soi.

La présence du groupe russe paramilitaire Wagner au Mali ne relève plus du fantasme mais de l’hypothèse sérieuse. Cela vous inquiète ?

Je ne vois aucune objection à ce que le Mali entretienne de bonnes relations, y compris dans le domaine militaire, avec la Fédération de Russie. Je ne conseille pas pour autant à ses dirigeants de se lier à une société privée, ce qui est manifestement incompatible avec la présence de nombreuses forces alliées qui opèrent sur leur territoire, dans l’intérêt du pays. Ce n’est pas la solution.

Leur conseillez-vous également de mettre un terme à leur bras de fer avec la France ?

Tout à fait. Mais l’inverse est aussi vrai. J’ai dit au président Macron que la France sur-communiquait à propos du Mali.

Avec Mahamat Idriss Déby Itno, au moins, l’État tchadien continuera d’exister.

Autre grand voisin problématique : la Libye. Une élection présidentielle démocratique est censée s’y tenir le 24 décembre, dans deux mois. Y croyez-vous ?

J’aimerais, mais je suis sceptique. Je ne pense pas que les conditions soient réunies.

Dix ans après la mort de Kadhafi, les conséquences de sa chute se font-elles encore sentir dans la région ?

Absolument. C’est « la mère de tous nos problèmes », à commencer par le développement de l’insécurité et du terrorisme dans tout le Sahel. La responsabilité de la coalition qui a renversé ce régime est directement en cause. Elle n’a pas été à la hauteur de son engagement.

Vous faites apparemment une différence entre la transition malienne, qui vous inquiète, et la transition tchadienne, que vous soutenez. Pourtant, il s’agit de part et d’autre de militaires non élus…

Les situations ne sont pas similaires. Lorsque le président Idriss Déby Itno est mort au combat, nous avons eu, je dois l’avouer, très peur que le Tchad soit déstabilisé par les rebelles, que N’Djamena tombe entre leurs mains et que cela débouche sur une guerre civile comme ce pays en a déjà connu. Aussi, quand un comité militaire de transition, avec à sa tête Mahamat Idriss Déby Itno, a pris le pouvoir, nous nous sommes dit que ce n’était pas a priori une mauvaise chose. Avec lui au moins, l’État tchadien continuera d’exister. Depuis, je considère que la transition évolue dans le bon sens.

Le renversement du président Alpha Condé, en Guinée, vous a-t-il surpris ?

Alpha et nous n’étions pas d’accord à propos de son troisième mandat. C’était de notoriété publique. Le président Issoufou le lui avait dit en toute camaraderie et il l’avait très mal pris, au point de nous considérer comme ses ennemis et de financer contre moi le candidat de l’opposition, Mahamane Ousmane. Ai-je été surpris ? Oui, en ce sens que je pensais qu’Alpha Condé contrôlait et maîtrisait son armée, ce qui n’était manifestement pas le cas.

Que doivent faire les putschistes guinéens, selon vous ?

Ne pas perdre de temps, là aussi. Éviter de se lancer dans des aventures fumeuses du type refondation de l’État, et organiser des élections démocratiques dans un délai raisonnable – c’est-à-dire un an environ. Le colonel Doumbouya, avec qui j’ai parlé, me semble être de bonne volonté et il est incontestablement populaire. Ce sont deux atouts qu’il ne doit pas gaspiller.

Et que faire d’Alpha Condé ?

Je souhaite qu’il soit libre, évidemment. Mais je ne suis pas Guinéen. J’ai cru comprendre que les militaires voulaient le maintenir sous leur garde jusqu’à ce que le pays soit engagé sur la voie d’un retour à une vie constitutionnelle normale. J’imagine qu’ils ont leur propre agenda.

Vous avez appelé à vos côtés, avec le titre de conseiller spécial, un homme jusqu’ici connu comme négociateur et conseiller de l’ombre de divers chefs d’État de la région, le Mauritanien Moustapha Limam Chafi. Pourquoi ce choix ?

Mahamadou Issoufou et moi-même connaissons Moustapha Chafi depuis longtemps, lorsqu’il conseillait le président Blaise Compaoré. Il est également Nigérien, puisque né au Niger d’une mère nigérienne. Il parle toutes les langues de notre pays et a joué un grand rôle lors des négociations de paix avec la rébellion touarègue, en 1995. C’est un homme aux multiples talents, à qui je compte assigner des missions régionales et internationales.

Heurts entre la police et des partisans de l’opposition contestant les résultats de l’élection présidentielle, à Niamey, le 23 février 2021.

Heurts entre la police et des partisans de l’opposition contestant les résultats de l’élection présidentielle, à Niamey, le 23 février 2021. © Issouf Sanogo/AFP

Huit mois après votre élection, peut-on considérer que les cicatrices de la campagne présidentielle et des troubles qui ont accompagné et suivi le scrutin, sont effacées ?

Pour l’essentiel, oui. Nous sommes en état de paix politique et je m’en réjouis. Mais tout n’est pas encore soldé et je presse le ministre de la Justice d’accélérer le cours de celle-ci afin que les 90 personnes toujours détenues dans le cadre des troubles électoraux soient jugées le plus rapidement possible.

Certaines ONG parlent de 400 détenus…

Non, le vrai chiffre est 90. Parmi eux, une demi-douzaine de politiques. Les autres sont des manifestants inculpés pour voies de fait.

Dans la nuit du 30 au 31 mars 2021, deux jours avant votre investiture, Niamey a été le théâtre d’une tentative de coup d’État dirigé contre le président Issoufou et contre vous-même. Tous ses auteurs ont-ils été appréhendés ?

Non, il reste encore trois sous-officiers en cavale.

Ces apprentis putschistes seront-ils jugés ?

Absolument, comme cela s’est produit dans le passé. Ce sera un procès équitable et public.

Je constate, comme chacun, que Hama Amadou a adopté un comportement raisonnable.

L’armée nigérienne peut-elle être considérée comme une armée républicaine ?

Dans son ensemble, oui. Elle est l’une des plus professionnelles de la région. Au Niger, les coups d’État ont toujours été l’œuvre d’une petite minorité d’officiers plus ou moins politisés, mais non représentatifs de l’ensemble des forces armées.

L’opposant « historique » Hama Amadou a été emprisonné au lendemain de votre élection, puis autorisé à se rendre en France pour s’y soigner. Il y est depuis six mois et on a l’impression que cet éloignement arrange finalement tout le monde : lui comme vous. Est-ce exact ?

On m’a présenté un bulletin médical indiquant que Hama Amadou était malade et que le meilleur cadre pour le soigner était celui que lui offrait son médecin parisien. J’ai aussitôt donné mon accord, sachant qu’à l’issue de son traitement il s’est engagé à se remettre à la disposition de la justice.

Depuis, j’ai bien d’autres choses à faire que de suivre quotidiennement l’évolution de son état. Je constate, comme chacun, qu’il a adopté un comportement raisonnable et qu’il ne se livre pas à des déclarations politiques. Je n’ai aucun problème avec cela.

Où en êtes-vous avec l’affaire, désormais emblématique, de l’audit des comptes du ministère de la Défense réalisé en février 2020, qui aurait mis à jour des détournements massifs évalués à près de 76 milliards de francs CFA (116 millions d’euros) ?

C’est un chiffre exagéré. En tout état de cause, l’enquête de la justice est presque achevée et le rapport contenant ses conclusions sera rendu public sous peu. Il y aura, bien sûr, des conséquences judiciaires pour toutes les personnes incriminées.

Votre gouvernement compte trente-quatre ministres, dont cinq femmes. À l’évidence, sur le plan de la parité, le compte n’y est pas. Est-ce un problème pour vous ?

Vous avez raison. Mais il s’agit-là du triste reflet de la condition de la femme nigérienne, et la composition de mon gouvernement, hélas, traduit l’inégalité du rapport des forces actuel entre les hommes et les femmes, encore largement considérées comme mineures. Je serai honnête avec vous : je n’ai pas pu faire abstraction de ces pesanteurs et de leur traduction dans le champ politique lors de la formation de mon gouvernement.

Je fais cependant le pari que les choses changeront, et elles changeront par l’éducation. Retenir les filles à l’école le plus longtemps possible, afin qu’elles ne quittent pas le système éducatif à l’âge de 12 ou 13 ans pour se marier très jeunes, est une clé essentielle pour combattre les inégalités de genre et maîtriser notre croissance démographique. Une jeune fille scolarisée jusqu’à l’âge de vingt ans, ce sont, en moyenne, trois grossesses évitées.

Si différence il y a entre Mahamadou Issoufou et moi, elle ne porte que sur le style.

Le pétrole, dont le Niger est désormais producteur, peut-il remplacer l’uranium ?

L’uranium est un minerai ingrat, dont la valorisation coûte cher et qui rapporte peu. Le pétrole, lui, nécessite beaucoup moins d’investissements. Il est donc plus profitable aux pays qui savent le gérer. Le Niger gagnera davantage d’argent avec le pétrole qu’avec l’uranium. Le reste est une affaire d’honnêteté, de bonne gouvernance et de bonne marche des institutions. Par chance, nous possédons les trois.

Comment qualifieriez-vous vos relations avec votre prédécesseur, Mahamadou Issoufou ?

Des relations naturelles entre frères, camarades et amis. Je ne serais pas ici si le président Issoufou n’avait pas confiance en moi, et c’est parce que cette confiance existe qu’il a œuvré à ce que je lui succède à l’issue de l’élection présidentielle.

Il n’y a donc aucune différence entre vos modes de gouvernance ?

Si différence il y a entre lui et moi, elle ne porte que sur le style. Rien d’autre. Comme lui, j’exige l’application des consignes que je donne à mes collaborateurs, je vérifie toujours en aval, et je veille à ce que des comptes soient rendus.

Vous irez à la COP26, au début de novembre, à Glasgow. Avec quel message ?

Il est simple, et je le dirai à Glasgow. Les pays du Sahel figurent aujourd’hui parmi les principales victimes des changements climatiques induits par les émissions de carbone des pays industrialisés. Ces derniers ont donc l’obligation morale et politique de nous aider à faire face aux conséquences de leur imprévoyance.

Les Pandora Papers ont mis à jour les pratiques d’évasion de capitaux de la part de certains dirigeants de par le monde. Êtes-vous à l’abri de cette tentation ?

En ce qui me concerne, la question ne se pose pas. Je ne vois d’ailleurs pas où je trouverais l’argent nécessaire pour aller le cacher dans des paradis fiscaux, à moins de voler dans les caisses de l’État, ce qui est totalement contraire à mon éthique.

À mon avis, il y a peu de chances que le nom de l’un des chefs d’État qui m’ont précédé à la tête du Niger puisse figurer dans ces Pandora Papers. Si je parais crédible aux yeux de mes compatriotes quand je dis que l’un de mes objectifs prioritaires est de lutter contre le phénomène de corruption parmi les agents de l’État, c’est parce que je suis honnête.

Comment faites-vous pour éviter le syndrome de la tour d’ivoire, cet isolement qui frappe la plupart des chefs d’État ?

Je suis un homme de terrain, très attaché à son terroir. Je reçois, j’écoute, y compris les plus humbles. Je me déplace souvent, partout à travers le pays, du Tillabéri au Lac Tchad, de Zinder à Agadez. La société nigérienne est une société de convivialité, ouverte, au sein de laquelle l’information circule de manière horizontale sans passer par le filtre des hiérarchies et des protocoles. Et je suis, je crois, un homme convivial.