Politique

Maroc : Nadia Fettah Alaoui, une battante aux Finances

Réservé aux abonnés
Par - à Casablanca
Mis à jour le 14 octobre 2021 à 18:58

Nadia Fettah Alaoui est la première femme ministre de l’Économie et des Finances au Maroc. © MAP/AICP

L’ex-CEO de Saham Finances vient d’être nommée par le roi Mohammed VI au ministère de l’Économie et des Finances. Récit d’une ascension aussi rapide que respectée.

Tous les proches de Nadia Fettah Alaoui sont catégoriques : « La politique, ce n’était pas vraiment dans ses plans de carrière. » Mais de toute évidence, l’ancienne patronne de Saham Finances, nommée en 2018 CEO africaine de l’année lors de l’Africa CEO Forum d’Abidjan, y excelle, elle qui vient d’hériter du très prestigieux ministère de de l’Économie et des Finances, après un passage plutôt remarqué comme ministre du Tourisme depuis 2019.

Une première au Maroc, où le poste d’argentier du royaume a toujours été occupé par de grandes figures masculines. « C’est la première fois qu’une femme prend les rênes du ministère des Finances au Maroc. Mais si elle a été choisie, ce n’est certainement pas pour faire joli, mais parce qu’elle a des compétences solides. Au vu de l’importance de ce portefeuille, il y a fort à parier qu’elle bénéficie de la confiance des plus hautes sphères de l’État », souligne cet analyste politique.

Nadia Fettah Alaoui n’a peut-être jamais rêvé d’être ministre, elle qui menait une carrière brillante dans le secteur privé et les milieux de la haute finance. Mais courant 2019, dans le sillage d’un remaniement ministériel, elle est annoncée à la surprise générale ministre du Tourisme, de l’Artisanat, du Transport aérien et de l’Économie sociale. Pour tout le monde, Nadia Fettah gérera ce poste le temps que le gouvernement El Othmani achève sa mandature, et reviendra vite à l’univers des cols blancs.

MHE n’a jamais hésité à exprimer la grande estime qu’il porte à Nadia Fettah Alaoui

Une nomination qu’elle doit, selon nos sources, à Moulay Hafid Elalamy, son mentor, l’homme qui l’a recrutée à Saham et qui a assisté à son ascension fulgurante au sein de ce groupe panafricain d’assurance. Moulay Hafid Elalamy, alias MHE, fondateur du Groupe Saham, ministre de l’Industrie de 2013 à 2021 et membre influent du RNI : « Il n’a jamais hésité à exprimer la grande estime qu’il porte à Nadia Fettah Alaoui », souligne Zakaria Garti, fondateur du mouvement Maan.

Le coup du siècle

La rencontre entre les deux personnages a eu lieu en janvier 2005. À l’époque, Nadia Fettah Alaoui veut ralentir son rythme de vie, qui s’apparente à celui d’un « workaholic », et s’apprête à prendre une année sabbatique. Et pour cause, juste après l’obtention de son diplôme à HEC Paris en 1994, la jeune femme a enchaîné sans relâche les expériences professionnelles denses et fondatrices : trois ans dans l’audit au sein du poids-lourd Arthur & Andersen, puis trois autres années chez la Compagnie africaine d’assurance, et enfin cinq ans avec AfricaInvest, un fonds d’investissement créé par de jeunes Tunisiens. Au départ, les choses partent plutôt mal, ces derniers l’ayant approchée au prétexte « qu’ils n’avaient pas trouvé de garçon ». De surcroît, ils ne lui font pas de contrat de travail pendant six mois. Mais Nadia Fettah Alaoui décide de ne pas s’en émouvoir outre mesure et plonge la tête la première dans cette aventure qui démarre en même temps que le nouveau millénaire.

En 2000, époque où le règne du nouveau roi Mohammed VI, estampillé « The Cool King » par Time Magazine, suscite espoirs et euphorie, la jeune femme décide de voler de ses propres ailes et crée « Maroc Invest Finance Group » à Casablanca, dont elle assurera la gestion pendant cinq ans. Une initiative nécessairement remarquée dans les hautes sphères du royaume, et au-delà.

Sous son impulsion, Saham part à la conquête du continent, à grand coup de rachats et de fusions-acquisitions

Un beau jour, son téléphone sonne. Au bout du fil, Moulay Hafid Elalamy, qui lui propose de rejoindre le groupe Saham Assurance, alors composé d’une petite compagnie que MHE a rachetée, CNIA, et qu’il a fusionnée avec une compagnie presque en faillite, Saada. Le défi que lui offre MHE : faire de cette compagnie d’assurance un champion africain. Avide d’aventures et carburant à l’adrénaline, Nadia Fettah Alaoui se lance dans l’aventure et accepte l’offre de celui que l’on appelait déjà à l’époque « le loup de la finance marocaine ».

Pendant treize ans, Nadia Fettah Alaoui gravit au sein de Saham Assurance tous les échelons : entrée directrice du pôle support et finances, elle finit directrice générale de Saham Finances, holding de tête du groupe, et présidente du conseil d’administration de Saham Assurance Maroc. Sous son impulsion, le groupe part à la conquête du continent, créant à coup de rachats et de fusions-acquisitions l’un des plus grands groupes d’assurances d’Afrique. Aux commandes opérationnelles de cette expansion continentale, Nadia Fettah Aloui.

Et quand le moment viendra pour MHE de se retirer (c’est sa méthode, acheter, valoriser, vendre), c’est tout naturellement Nadia Fettah Alaoui qui sera encore une fois sur le devant de la scène pour négocier ce que l’on appelle désormais le « coup du siècle » : la cession en 2018 de l’ensemble d’assurance de MHE au géant sud-africain Sanlam pour plus d’un milliard de dollars.

Les Sud-Africains prennent les commandes du marocain Saham Finances, mais insistent sur une chose : que Nadia Fettah Alaoui reste ! Elle devient ainsi ainsi la nouvelle dame de fer de Sanlam sur le continent. Jusqu’au jour où Mohammed VI lance un appel pour constituer un nouveau gouvernement de compétences afin de faire face aux nombreux défis socio-économiques auxquels le royaume est confronté.

Veni, vidi, vici

Juillet 2019, le remaniement ministériel est annoncé pour la « rentrée». Le souverain souhaite un gouvernement plus « resserré » et du « sang neuf ». Moulay Hafid Elalamy, poids lourd du RNI, suggère le nom de Nadia Fettah Alaoui pour gérer le ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale, alors occupé par le secrétaire générale de l’Union constitutionnelle, Mohamed Sajid. El Othmani propose donc Nadia Fettah, et le roi valide. La principale concernée n’avait pas vraiment prévu ça, mais MHE lui jure qu’elle ne fera « pas plus d’un mandat ».

La technocrate intègre le RNI de Aziz Akhannouch et se met tout de go au travail dans un département hautement stratégique pour le Maroc, qui ambitionne d’intégrer le top 20 des destinations touristiques mondiales.

Seulement voilà, six mois à peine après sa prise de fonction, la pandémie du Covid-19 éclate et met l’économie à l’arrêt. Le tourisme, l’artisanat et le transport aérien, départements dont elle a la charge, deviennent trois secteurs aux abois.

Elle est l’une des premières à avoir proposé un contrat-programme pour sauver le secteur touristique

Là où ses prédécesseurs ont mis un à deux ans à prendre connaissance du secteur touristique, Nadia Fettah Alaoui a passé ses six premiers mois à enchaîner les tournées régionales et les rencontres avec les différents opérateurs ; elle a donc très rapidement pris ses marques. Pendant la crise, comme tout le monde, elle a été secouée pendant un moment. Mais pragmatique, elle est l’une des premières à proposer un contrat-programme pour sauver le secteur. « Tout le monde n’a pas été ravi par ce contrat-programme, mais personne n’aurait pu faire mieux qu’elle », glisse un observateur du secteur touristique marocain, qui a suivi de près le travail de la ministre.

Pour le tourisme, elle avait des ambitions que l’on disait « folles », nous raconte un autre acteur du secteur : faire au moins aussi bien que l’Espagne. Mais le manque de temps et la crise ne lui donneront pas l’occasion de réaliser ce rêve. Nadia Fettah Alaoui a cependant réussi à éviter l’apocalypse, même si le secteur n’est pas encore reparti totalement. Mais personne ne lui en tient rigueur : « On sait bien qu’elle n’avait pas beaucoup de marge de manœuvre, et qu’elle ne tenait pas les cordons de la bourse », souligne Faouzi Zemrani, vice-président de la Confédération nationale du Tourisme, la CNT.

À l’époque, elle n’a d’ailleurs pas lésiné pour défendre bec et ongles son département auprès de Mohamed Benchaâboun, alors ministre des Finances, pour obtenir un maximum de budget pour la relance d’un secteur qui emploie des millions de personnes au Maroc. Un peu comme tous les ministres, qui passaient leurs journées à essayer de convaincre l’argentier du royaume de la priorité de leurs secteurs respectifs… « Franchement, quel ministre n’a pas fait valoir ses demandes auprès de Benchaâboun ? », ironise Zakaria Garti.

Au bon endroit, au bon moment

Contre toute attente, Nadia Fettah Alaoui a fini par prendre la place de Benchaâboun. Contre toute attente, car la nomination de cette dernière au ministère de l’Économie et des Finances ne serait pas un choix d’Aziz Akhannouch, mais une volonté exprimée en haut lieu. Et le poste, il faut le dire, est taillé sur mesure pour cette machine de travail, réputée excellente financière. Sans compter qu’elle a toujours voulu s’investir dans son pays. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en 1994, au grand dam de ses parents, elle a opté pour une carrière au Maroc plutôt qu’en France.

Pour beaucoup, Nadia Fettah Alaoui incarne la « méritocratie ». Même dans les rangs de la gauche, on estime que son parcours est « costaud ». Mais la ministre ne vient pas de nulle part : née à Rabat, elle est la fille de Mohamed Fettah, ancien ministre des Mines et de l’Énergie, et ex-DG de l’OCP. Elle a les « codes » , ce qui ne l’empêche en rien d’être « humble et brillante », estime Zakaria Garti, qui a travaillé avec elle en 2013.

Parmi ses priorités : la généralisation de la couverture sociale et la mise en place du Fonds Mohammed VI

Pour elle, désormais, les enjeux sont grands et la pression très forte, dans un contexte de crise socio-économique où le pays est très endetté (plus de 80% du PIB) et les caisses de l’État de moins en moins garnies avec la baisse des recettes fiscales causées par la crise de la Covid-19.

Nadia Fettah Alaoui va devoir financer le programme très coûteux du gouvernement et assurer la mise en place de deux priorités nationales voulues par le souverain : la généralisation de la couverture sociale pour 22 millions de Marocains (51 milliards de DH par an) et la mise en place du Fonds Mohammed VI pour l’investissement (45 milliards de DH), dont 30 milliards doivent encore être levés auprès des bailleurs de fonds.

Considérée par ses pairs comme une des « meilleures financières du royaume », Nadia Fettah Alaoui semble être la bonne personne, au bon endroit, au bon moment. Sans compter qu’elle maîtrise tous les rouages de l’assurance et des levées de fonds, et saura parfaitement négocier avec les organismes internationaux, les institutionnels, les investisseurs privés et publics.

Trouver de l’argent

Seul zone de risque : le difficile ralliement à sa cause les puissants directeurs de l’imposant ministère de l’Économie et des Finances. « Nadia Fettah Alaoui va faire face à deux obstacles principaux : d’abord trouver de l’argent, puis réussir à naviguer dans les eaux troubles du ministère de l’Économie où les directeurs du Budget, du Trésor, des Douanes, des Impôts, sont parfois plus puissants que les ministres. Si elle arrive à s’imposer face à eux, ce sera déjà un pas très important. Et puis, il y a aussi le premier défi, la Loi de Finances, qui sera discutée à partir du 20 octobre », analyse Zakaria Garti.

Autre tâche sur laquelle elle est attendue : la grande réforme des entreprises publiques, qui seront désormais réunies en holdings spécialisées. Une tâche difficile au vu de l’ampleur du secteur public (plus de 190 entreprises actives dans plusieurs secteurs), mais qui devrait être, comme le dit un ancien collaborateur de Nadia Fettah, « un jeu d’enfant » pour elle.