Économie

Tunisie : avenir incertain pour les grands chantiers économiques d’Ali Kooli et Hichem Mechichi

Réservé aux abonnés
Par - à Tunis
Mis à jour le 15 octobre 2021 à 10:42

Ali Kooli, qui a passé plus de trente ans dans le secteur bancaire tunisien, s’était vu confier les portefeuilles de l’Économie, des Finances et du Soutien à l’investissement, en septembre 2020. © DR

Les réformes économiques entamées par le gouvernement d’Hichem Mechichi ne devraient guère survivre à la nouvelle équipe de Najla Bouden désignée le 11 octobre, tant les nouveaux ministres concernés ont eu maille à partir – idéologiquement et personnellement – avec Ali Kooli, l’ancien ministre des Finances.

Un banquier à l’Économie, une fiscaliste aux Finances, une experte du textile à l’Industrie ou encore un spécialiste de la concurrence au Commerce. Dans le gouvernement tant attendu de Najla Bouden, les profils des maroquins économiques demeurent classiques. C’est peut-être ce qu’il y a de plus surprenant de la part de Kaïs Saïed, qui dynamite la scène politique tunisienne depuis le 25 juillet et qui est connu pour son peu d’appétence pour les questions financières.

Mais classique ne veut pas dire continuité. Le précédent gouvernement de Hichem Mechichi, secondé par son ministre de l’Économie, des finances et de l’appui à l’investissement, Ali Kooli, avait lancé plusieurs chantiers d’importance. Au vu de la composition du nouveau gouvernement, ils pourraient rapidement devenir lettre morte.

Un budget 2021 à refaire

Le budget 2021 reposait sur un baril du pétrole à 45 dollars et sur un accord avec le FMI, qui aurait permis de sortir à moindres frais sur les marchés internationaux pour financer les 2,4 milliards d’euros de déficit. Aujourd’hui, toute la stratégie est à revoir.  Les négociations avec le bailleur de fonds international, suspendues depuis le 25 juillet, devraient reprendre. Mais peu croient en un accord d’ici à la fin de l’année.

Les économistes s’interrogent sur les moyens de trouver l’argent manquant. Le secteur bancaire est quasiment à sec. Si les salaires des fonctionnaires devraient être payés, il y a une réelle interrogation concernant le versement des retraites. Ne reste que l’aumône, ou presque. Et c’est la Banque centrale qui le dit.

La coopération financière bilatérale va s’intensifier d’ici à la fin de l’année

Dans son communiqué du 6 octobre, le conseil d’administration s’alarme du « tarissement aigu des ressources financières extérieures, face aux besoins importants pour boucler le Budget de l’État pour l’année 2021, traduisant les craintes des bailleurs de fonds internationaux au vu de la détérioration de la notation souveraine de la Tunisie et l’absence d’un nouveau programme avec le FMI ».

La solution avancée tient de la méthode Coué : intensifier « la coopération financière bilatérale d’ici à la fin de l’année ». Cela me semble mal engagé avec les États-Unis. En août, Ali Kooli devait signer un accord à Washington avec le Millenium Challenge Corporation (MCC), fonds américain de développement bilatéral, pour un montant de 500 millions de dollars pour l’accélération des grands projets (rénovation du port de Rades, développement de l’irrigation…). Le 8 octobre, le Département américain a exprimé son « inquiétude » et sa « déception » quant aux attaques contre la liberté d’expression en Tunisie.

Le ministre Samir Saied devra très rapidement jouer le VRP de luxe pour convaincre les investisseurs étrangers. Pas évident quand l’intitulé du ministère est passé de « Économie, Finances et Appui à l’investissement » à « Économie et Planification ».

Suppression des subventions sur la sellette

C’était la mesure phare que Hichem Mechichi avait présenté en avril à Washington devant les responsable du FMI et de la Banque mondiale : supprimer progressivement entre 2022 et 2024, les subventions sur l’énergie (essence, électricité, gaz, etc.) et l’alimentation (pain, huile, sucre, etc.). L’idée est de verser une compensation financière mensuelle aux ménages. Les premiers versements étaient prévus en janvier. Les premières augmentations de prix auraient eu lieu en mars.

Dans un premier temps, tous les demandeurs en auraient bénéficié – du très pauvre au très riche, avant que, grâce à un processus d’identification numérique, seuls les ménages à faible et moyen revenus – les montants étaient en cours de discussion – ne soient ciblés.

Les Tunisiens dénoncent une hausse réelle des prix bien supérieure à l’inflation

Même le FMI trouvait la réforme trop ambitieuse, préférant que l’arrêt des subventions ne touche que le secteur énergétique dans un premier temps. Aujourd’hui, les textes sont toujours dans les tiroirs des bureaux de la Kasbah – les cadres et conseillers n’ont pas eu l’autorisation de récupérer leurs dossiers depuis le 25 juillet.

Kaïs Saïed n’a de cesse de dénoncer les « accapareurs » qui provoquent la hausse des prix des produits de base. Les Tunisiens, qui soutiennent encore largement le président de la République, dénoncent une hausse réelle des prix bien supérieure à l’inflation, officiellement à 6٫2 %. En décembre 2020, la directrice des recherches et de la concurrence économique au sein du ministère du Commerce, Fadhila Rabhi Ben Hamza, devant les rumeurs d’augmentation du prix du pain, avait assuré que le ministère n’avait « aucune intention de réviser la hausse les prix de vente des produits alimentaires subventionnés ». Depuis le 11 octobre, Fadhila Rabhi Ben Hamza est la ministre du Commerce…

Des autorisations préalables d’activités parties pour rester

Pour les tenants de la libre entreprise, les autorisations préalables sont l’un des principaux maux de l’économie tunisienne. Une centaine d’activités dépendent encore du précieux sésame. En 2018, 27 avaient été supprimées. Le 17 juin de cette année, le Conseil des ministres avait adopté la seconde étape du « Projet de révision des autorisations pour certaines activités » listant 25 autres secteurs voués à être libéralisés. Beaucoup concernaient le monde de la finance comme la gestion de portefeuilles de valeurs mobilières ou encore les fonds de placements.

Les exportateurs d’huile d’olive auraient vu leur activité facilitée. Ainsi que les distributeurs avec le remplacement de l’autorisation préalable par un cahier des charges pour la création de centres commerciaux.

Assisté de USAID Tunisia JOBS et de IFC (groupe Banque mondiale), Ali Kooli voulait ainsi entamer la libéralisation totale de l’investissement. Depuis le 25 juillet, a été gelée, par exemple, l’expérience de vente de cigarettes dans les supermarchés.

Fiscalité : marche arrière attendue

Le « big bang » fiscal amorcé en 2021 pourrait faire long feu. Dans la dernière loi de finance, le gouvernement avait unifié – à quelques exceptions près – le taux de l’impôt sur les bénéfices des sociétés à 15 %. Même volonté de simplification et d’unification du côté de la TVA avec l’introduction d’un taux de base (19 %) et d’un taux réduit (7 %). Ces mesures visaient à faciliter la récupération des recettes fiscales. Le gouvernement s’était d’ailleurs engagé au deuxième trimestre devant le FMI à créer une agence de fiscalité, de comptabilité publique et du recouvrement.

L’objectif de la simplification fiscale et de l’agence était de recouvrer 5,6 milliards de dinars (1,7 milliard d’euros) sur sept ans, soit, à titre de comparaison, près de 20 % des recettes fiscales prévues en 2021.

Au sein du ministère de l’Économie et des Finances, ces réformes jugées agressives n’ont pas été du goût de Sihem Boughdiri Nemsia, alors directrice générale, au point qu’Ali Kooli l’a démise de ses fonctions en mars pour accélérer ses réformes. Cette dernière, aujourd’hui ministre des Finances, fiscaliste de formation et partisane d’une forte participation de l’État dans l’économie, pourrait prendre sa revanche en remaniant les différents taux d’imposition et de taxation.