Politique

Algérie : Saïd Bouteflika admet que le pouvoir a protégé Chakib Khelil

Lors de son procès pour « interférence dans le travail de la justice », qui s’est conclu le 12 octobre, le frère du défunt président a confirmé que l’ancien ministre de l’Énergie, visé par un mandat d’arrêt international, avait bénéficié de protections au plus haut sommet de l’État. 

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Par - à Alger
Mis à jour le 15 octobre 2021 à 12:17

Chakib Khelil et Abdelaziz Bouteflika, en décembre 2008. © Zohra Bensemra/REUTERS

Douze août 2013. Lors d’une conférence de presse, Belkacem Zeghmati, le procureur général d’Alger, annonce le lancement de mandats d’arrêt internationaux contre Chakib Khelil, l’ex-ministre de l’Énergie et des Mines (1999-2010), ainsi que contre sa femme et leurs deux enfants, accusés dans l’affaire de corruption Sonatrach 2.

Les poursuites concernent également un proche de Khelil, Farid Bedjaoui, principal intermédiaire dans l’affaire des pots-de-vin qu’aurait versés la société italienne Saipem afin d’obtenir des contrats dans le secteur des hydrocarbures en Algérie.

« Comment humilier un ministre d’État au journal de 20h ? », s’est offusqué Saïd Bouteflika.

De son lit d’hôpital aux Invalides, à Paris, le président Bouteflika, peiné, voit de loin son ami d’enfance plongé dans la tourmente. Dès son retour au pays, il prend les choses en main…

Depuis, Tayeb Louh, l’ex-ministre de la Justice, Saïd Bouteflika, le frère du président déchu, ainsi que plusieurs magistrats, accusés d’« abus de fonction » et d’« interférence dans le travail de la justice », ont répondre de leurs actes. Leur procès, qui s’est conclu le 12 octobre 2021, a révélé les détails d’une intervention du plus haut sommet de l’État dans le cours de la justice.

Saïd Bouteflika, qui fut le très influent conseiller de son frère, a été condamné à deux ans de prison ferme. À la barre, il a confirmé que le président « en personne » avait « ordonné l’annulation » du mandat d’arrêt international lancé contre Chakib Khelil.

« Un ami de la famille »

« Mon frère m’avait informé qu’il avait parlé de [cette affaire] avec le ministre de la Justice de l’époque [Tayeb Louh]. Ce qu’il s’est passé est une grave erreur : comment [un procureur peut-il] humilier un ministre d’État au journal télévisé de 20h ? » s’est offusqué Saïd Bouteflika, visant Zeghmati. « Chakib Khelil a grandi avec Abdelaziz Bouteflika, a-t-il poursuivi. Ils ont étudié ensemble et il l’appelait “mon frère”. J’étais en contact avec lui […] parce qu’il était un ami de la famille. » Toujours selon Saïd Bouteflika, Belkacem Zeghmati a envoyé par la suite une lettre à la présidence pour s’excuser de « sa maladresse ».

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Lors de l’audience, Tayeb Louh a lui aussi fait endosser à l’ancien procureur général l’annulation des mandats d’arrêt lancés contre Chakib Khelil et son entourage. « Quelques jours après avoir déclaré, en conférence de presse, que des mandats d’arrêt avaient été lancés contre Chakib Khelil et des membres de sa famille, Zeghmati, qui était sous mon autorité depuis deux ans, est venu avouer son erreur et a demandé de procéder, avec la chambre d’accusation, à l’annulation desdits mandats. »

« Que Dieu m’aide à garder le silence jusqu’à ma mort », lance Saïd Bouteflika.

Pour exécuter les directives d’Abdelaziz Bouteflika, tombé le 2 avril 2019 sous la pression populaire, Tayeb Louh et Belkacem Zeghmati trouvent une faille : le juge d’instruction n’a pas convoqué la famille Khelil pour une audition avant de lancer les mandats d’arrêt internationaux, qui deviennent de ce fait « illégaux », explique l’ex-ministre de la Justice.

« On a eu des informations selon lesquelles Chakib Khelil et sa famille s’apprêtaient à rentrer au pays. Si on avait maintenu les avis de recherche, le pays où ils se trouvaient ne les aurait pas extradés », justifie-il.

Assurant qu’il recevait ses ordres directement d’Abdelaziz Bouteflika, Tayeb Louh, qui a écopé le 12 octobre de six ans de prison, disculpe dans la foulée Saïd Bouteflika, qui ne serait « jamais intervenu en faveur d’une personne » et ne lui aurait pas « donné de directives pour prononcer des jugements ».

De son côté, l’ex-conseiller du président n’a pas souhaité aller plus loin dans les confessions, évoquant « des secrets qui pourraient ébranler l’État ». « Que Dieu m’aide à garder le silence jusqu’à ma mort », a-t-il soufflé.

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En fuite aux États-Unis, Chakib Khelil était en effet rentré en Algérie en mars 2016. Son passage par le salon d’honneur de l’aéroport d’Oran, en présence du wali (préfet), ordonné par la présidence, était un gage qu’il ne serait pas inquiété.

Relance des poursuites

De fait, au début de 2018, le juge d’instruction de la 9e chambre du pôle pénal spécialisé auprès du tribunal de Sidi M’Hamed d’Alger finit par prononcer l’abandon de toutes les poursuites engagées contre l’ex-ministre de l’Énergie.

L’ancien ministre de l’Énergie est désormais poursuivi dans sept affaires de corruption.

Blanchis sous le règne d’Abdelaziz Bouteflika, Chakib Khelil, sa femme et leurs enfants sont loin d’être tirés d’affaire. La protection dont ils bénéficiaient s’est désagrégée avec la chute de l’ancien régime.

Le 26 juillet 2020, la justice algérienne a lancé de nouveaux mandats d’arrêt internationaux contre eux dans le cadre de plusieurs affaires de corruption présumée, portant sur des marchés octroyés par la Sonatrach à des compagnies pétrolières étrangères, à l’époque où Khelil était à la tête du secteur.

L’ancien ministre de l’Énergie est désormais poursuivi dans sept affaires de corruption instruites par la Cour suprême et transférées au pôle financier du tribunal de Sidi M’hamed.