Politique

Tunisie : pourquoi le sommet de la Francophonie à Djerba a été reporté

Son organisation en temps et en heure semblait de plus en plus compromise. Prévu en novembre sur l’île du Sud tunisien, le sommet de l’OIF a finalement été reporté d’un an. Explications.

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Mis à jour le 13 octobre 2021 à 14:59

Louise Mushikiwabo et Kais Saïed, à Tunis. © L’économiste maghrébin

« Les préparatifs avancent à grands pas », affirmait Karima Bardaoui, porte-parole du Sommet de la francophonie, à la fin de septembre. Mais ceux-ci n’ont manifestement pas été suffisants pour finaliser l’organisation de l’événement. Conséquence : le 18e Sommet de la francophonie prévu à Djerba est reporté d’un an. Il ne se tiendra pas les 20 et 21 novembre mais en 2022.

Le conseil permanent de la Francophonie, qui devait en outre statuer sur le maintien du sommet à Djerba ou son transfert vers une capitale francophone, vraisemblablement Paris, a choisi la première option. Pour être valide, cette décision doit néanmoins recevoir l’aval de la Conférence ministérielle de la Francophonie, seule habilitée à trancher, dans les 15 jours.

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Louise Mushikiwabo avait convoqué la même instance, le 28 septembre, pour faire un point sur la situation. Elle confiait alors ne pas être en mesure de tenir le sommet qu’elle souhaitait. Elle a donc mené les consultations nécessaires au plus haut niveau, avec les présidents tunisien, arménien et français, entre autres. Le 9 octobre, alors qu’il recevait la secrétaire générale de l’OIF à Carthage, Kaïs Saied s’est cramponné à sa volonté d’organiser le sommet aux lieu et dates prévues.

Le 12 octobre, après discussion, la Tunisie s’est finalement dite ouverte à un report, qui est voté dans la foulée sur proposition de Louise Mushikiwabo.

Ottawa s’inquiète de la direction prise par le pays après les décisions présidentielles du 25 juillet

« Habib Bourguiba a tiré le président tunisien d’un mauvais pas », confiait une source présente à cette dernière réunion. Car si les pays africains ont été unanimes à soutenir la tenue de ce Sommet du cinquantenaire en Tunisie, c’est surtout en hommage à la mémoire de l’ancien chef de l’État tunisien qui compte parmi les pères fondateurs de la francophonie, aux côtés de ses homologues sénégalais Léopold Sédar Senghor, nigérien Hamani Diori et cambodgien Norodom Sihanouk.

Tensions et retards

Dans leur plaidoyer en faveur de la Tunisie, ils n’en ont pas moins soulevé les défaillances de l’organisation du sommet de Djerba et constaté notamment que les travaux préparatoires avaient accusé du retard, que les tensions politiques prévalaient et que globalement le pays n’était pas prêt à accueillir un tel événement. Mais ils ont aussi affirmé leur volonté de voir le sommet reporté et non annulé.

Le Canada a été plus circonspect en donnant son accord mais en exigeant des garanties d’apaisement démocratique de la part gouvernement tunisien. Ottawa s’inquiète en effet du tournant autoritaire pris par le pays après les décisions présidentielles du 25 juillet, dont le Canada estime qu’elles font peser un risque sur la transition démocratique du pays. La France a elle aussi pesé pour une décision consensuelle en optant pour le report assorti d’un engagement formel du gouvernement tunisien.

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Le sommet était prévu initialement à Tunis, mais Kaïs Saied a souhaité, en décembre 2020, qu’il se déroule à Djerba pour consacrer la décentralisation et créer une dynamique nouvelle dans le sud du pays. Une décision qui a entraîné des aménagements spéciaux et la création d’infrastructures d’accueil dont l’île, plutôt dédiée au tourisme balnéaire, n’était pas dotée.

La Tunisie aurait difficilement pu composer avec une annulation qui aurait entaché sa réputation internationale

« Si le sommet avait été maintenu à Tunis, il n’y aurait pas eu ce type de problème, certaines infrastructures existent et la capitale a déjà abrité des sommets », assure un architecte de Djerba. Paradoxalement, l’idée du report avait déjà été suggérée en juin par l’ancien chef du gouvernement Hichem Mechichi, mais le président avait rejeté sa proposition avec d’autant plus d’autorité que c’est la présidence qui gère directement le budget alloué aux préparatifs de l’événement.

Malveillances politiques ?

Une pandémie et un tsunami politique plus tard, ce report ressemble, pour les autorités tunisiennes, à un échec aux allures de bonne nouvelle. La Tunisie aurait difficilement pu composer avec une annulation qui aurait entaché sa réputation internationale. Lors de l’investiture du nouveau gouvernement, le 11 octobre, Kaïs Saied a évoqué les « pressions exercées » sur les pays francophones par ses opposants pour que le sommet soit annulé – rôdant ainsi au passage une partie des arguments qu’il souhaitait voir adoptés par sa diplomatie.

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Le président peut attribuer les lenteurs de l’organisation aux tensions et aux malveillances politiques. Dans les faits, la délégation de diplomates de pays francophones venue évaluer mi-septembre l’avancée des préparatifs avait déjà constaté de visu leur retard conséquent. Et à six semaines d’un sommet placé sous le thème « Connectivité dans la diversité : le numérique, vecteur de développement et de solidarité dans l’espace francophone », seule une vingtaine de pays sur les 88 États et gouvernements membres avaient confirmé leur présence.

La Tunisie gagne donc un an de répit ou plutôt un temps de mobilisation non extensible pour parachever les travaux engagés. Le report pose enfin des questions de politique interne à la Francophonie. Le prochain sommet prévu pour 2022 doit donner lieu à la réélection ou au remplacement de Louise Mushikiwabo à la tête de l’institution. Problème : la secrétaire générale, qui assume ses fonctions depuis janvier 2019, n’a pu organiser de sommet et n’a par conséquent pas remis son rapport de mi-mandat. La Conférence ministérielle doit prochainement se saisir du sujet.