Politique

Caméra non grata au procès Sankara

Mis à jour le 12 octobre 2021 à 17:27
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Damien Glez © Damien Glez

À l’ouverture de l’historique procès des assassins présumés de Thomas Sankara, la cour burkinabè a rejeté une requête en faveur de l’enregistrement et de la diffusion des audiences.

Si Lady Justice, personnification allégorique de la déesse Justitia, a les yeux bandés pour un impératif d’impartialité, les spectateurs de ses verdicts, eux, ne doivent-ils pas être autorisés à contempler ses coups de glaive ? Ce lundi, 34 années après le meurtre du président burkinabè Thomas Sankara et de ses compagnons d’infortune, l’ouverture tant attendue du procès de 14 prévenus a soulevé la question de l’enregistrement des audiences. D’un revers de la manche, le tribunal a balayé une requête en ce sens.

Show judiciaire ?

Filmer et diffuser un procès ? Pour les partisans du black-out, les caméras compromettraient la sérénité des échanges, par le trac imposé, à l’intérieur du tribunal, à des témoins tétanisés ou par les réactions exubérantes, à l’extérieur, de spectateurs avides de shows judiciaires comme de stories Instagram. C’est d’ailleurs un « spectacle » que subodorent les avocats de Blaise Compaoré, en relevant le choix d’une « salle des banquets » pour cet événement. Certains procès évoquant d’éventuels secrets défense nécessiterait même, selon eux, un huis clos.

Sans surprise, les partisans de l’enregistrement des procès mettent en avant l’argument de la transparence. Même si les parties civiles assistent aux débats, derrière la porte close, le peuple souverain devrait contrôler le bon déroulement des procédures, en particulier lorsqu’il s’agit d’un assassinat politique et d’un putsch.

À l’échelle de la planète, la question n’a pas été tranchée, les mondes francophone et anglophones charriant des philosophies diamétralement opposées. Aux États-Unis, la plupart des procès sont filmés depuis 1959, et des chaînes de télévision se consacrent entièrement à leur retransmission en direct. En France, à l’inverse, depuis 1954, l’interdiction quasi systématique de la captation et de la diffusion garantit la prospérité de la corporation des dessinateurs « live » de procès. Ancienne colonie française, le Burkina Faso de 2021 n’a concédé aux journalistes reporters d’images (JRI) qu’un shooting préliminaire qui prend des airs de tapis rouge de festival.

Gravé dans le marbre numérique

Ce lundi, les avocats de la partie civile avaient pourtant formulé une requête d’exception que la France ne renie pas lorsque les procès ont un caractère historique, comme ceux de Klaus Barbie, de Paul Touvier ou de Maurice Papon, qui donnèrent à voir les ressorts du déploiement de la peste nazi sur le sol français. L’historique dossier Sankara ne devrait-il pas, lui aussi, être gravé dans le marbre numérique ?

Aux arguments invoquant l’indécence d’un possible « divertissement » télévisé, on peut opposer l’option d’une diffusion différée. En France, la consultation des rares archives judiciaires audiovisuelles n’est possible que sur autorisation pendant vingt ans et entièrement libre qu’après cinquante ans. À l’ouverture du procès du putsch burkinabè sanglant de 1987, la défense s’est farouchement opposée à cette hypothèse, évoquant « un procès ordinaire et classique » qui ne justifie pas une « extrapolation » de la justice. Extraordinaires sur le plan de la médiatisation, les audiences « ordinaires » reprendront le 25 octobre, sans les présumés commanditaires et exécutant du meurtre de Thomas Sankara : Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando.