Culture

De la Nouvelle-Orléans à Abidjan, retour aux origines du twerk

Mis à jour le 9 novembre 2021 à 10:11

B’ ATTITUDE – TWERK au FGO BARBARA, à Paris, organisé par Patricia Badin. © François Grivelet pour JA

Popularisé par les clips, parfois jugé pornographique, ce phénomène puise pourtant ses origines dans les danses afro-descendantes ancestrales et prône surtout la libération du corps.

« Faites sauter la fesse comme une crêpe ! Est-ce qu’on est venus là pour s’asseoir et cacher notre postérieur ou pour le montrer ? », encourage l’énergique Patricia Badin, 49 ans, professeure de twerk au Centre FGO Barbara situé dans le cosmopolite quartier parisien de Barbès. Micro-shorts, brassières à paillettes, genouillères glissées sous des chaussettes hautes, baskets aux pieds… L’armada de danseuses a enfilé la tenue de rigueur pour twister et jerker. Le terme « twerk » est en effet une contraction de « twist » et « jerk », deux danses américaines nées dans les années 1960, qui aurait été employé pour la première fois dans le morceau « Do the jibelee all » (1993) signé DJ Jubilee, rappeur originaire de la Nouvelle-Orléans.

S’approprier les clichés

Face au miroir, trois rangées sont formées derrière la Guadeloupéenne d’origine, qui enseigne la discipline depuis 2015. Les premières pulsations d’afrobeats retentissent. Sur le tempo, les popotins vibrent, rebondissent, ondoient, créent des secousses. Le champ des possibles de la danse des fesses semble infini. Une ronde humaine se dessine au beau milieu de la salle. Chaque danseur est alors invité à improviser au centre du cercle, à se laisser porter par les vibrations des percussions dans un freestyle. Les yeux fermés, Patricia Badin ouvre le bal au sol, accroupie, sur le ventre, le dos. Mais seules les fesses tremblent. Le spectacle prend des allures de transe africaine.

« Le twerk est une danse d’isolation. On fait bouger séparément les fesses ou le bassin. Le reste du corps est statique, décortique la danseuse. Ici, il n’y pas de chorégraphies comme dans les clips de musique urbaine que l’on voit sur YouTube, avertit-elle. Le but est de lâcher-prise et de faire circuler l’énergie ». Bientôt, la pro du « booty shake » (tremblement de fesses) – autre appellation du twerk – prend appui sur ses bras et monte en équilibre sur la tête, les hanches toujours actives.

On a toujours vu des femmes africaines se réunir dans les villages et remuer les fesses en pagne

Sourires XXL accrochés aux lèvres des participantes, énergie collective, applaudissements… La bienveillance qui émane de la séance a de quoi stimuler les plus réfractaires. Chacune se lance à son tour dans un enchaînement libre d’acrobaties – semi-grand écart latéral inclus –, au croisement entre la gymnastique et les chorégraphies de pom-pom girls.

La chanteuse américaine Miley Cyrus, à qui on a prêté à tort l’invention du genre depuis sa prestation explicitement lubrique sur la scène des Music Video Awards en 2013, peut aller se rhabiller. « On a toujours vu des femmes africaines se réunir dans les villages et remuer les fesses en pagne, notamment lors de rites de passage pour signifier qu’elles sont fertiles, raconte celle qui a fait des démonstrations de twerk jusqu’à l’École des Sables, à Toubab Dialao, au Sénégal, ou encore dans des institutions comme le Palais de Tokyo.

Jugée indécente et pornographique, la danse twerk véhiculerait une image dégradante de la femme. Pour l’artiste plasticienne Aïda Bruyère, « ces danses sont une manière pour les personnes vivant dans les ghettos de s’approprier les clichés que les Blancs racistes leur attribuaient, comme le fait d’être hypersexualisées, d’être des sauvages », explique-t-elle dans son livre Bootyzine (2018).

Sororité et acceptation de soi

Si le mot a fait son entrée dans le dictionnaire d’Oxford au mitan des années 2010, la définition peut faire tiquer : « Une danse sexuellement provocante, composée de mouvements de poussée de fesses et de hanches en squats ». Le twerking repose pourtant sur le principe de sororité et d’acceptation de soi. « Ma mère ne dansait pas en poom poom short ni à quatre pattes, rit Patricia. Mais je l’ai toujours vue remuer les hanches et les fesses. Cette manière de bouger fait partie de nos gestes depuis toujours, chez tous les Afro-descendants. »

Même son de cloche du côté de la chanteuse africaine-américaine Lizzo. « Les femmes noires ont porté ces danses à travers la traite négrière transatlantique », a-t-elle soutenu lors d’une conférence TED intitulée L’histoire noire du twerk. Comment cette danse m’a enseigné l’estime de soi en août 2021.

« Du “ring shout” (rituel ecclésiastique) aux hanches de Ma Rainey et Bessie Smith quand elles chantaient le blues, en passant par le “bounce” (danse des fesses à la Nouvelle-Orléans) et la danse de la banane de Josephine Baker (…), les Noirs portent les origines de cette danse dans leur ADN, dans leur sang, dans leurs os. On a fait du twerk le phénomène culturel mondial qu’il est aujourd’hui. »

Les deux femmes sont également d’accord pour affirmer que le twerk puise ses racines en Afrique et serait un dérivé du mapouka, une danse ivoirienne née dans les années 1990 et ayant fait l’objet d’une censure par le Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA). Une interdiction qui a largement participé à la diffusion de la pratique un peu partout sur le continent et ailleurs.

Mais cette paternité africaine reste difficile à prouver, estime le chorégraphe franco-camerounais James Carlès, pour qui le mouvement est né au début des années 2000 à Harlem. « Le twerk est en effet arrivé après le mapouka, mais l’influence de ce style est beaucoup plus visible dans le coupé-décalé, observe-t-il. Ce que l’on peut noter, c’est que les esclaves ont toujours conservé les danses dans leur corps pour sauver leur âme. Donc, dans l’histoire de la danse afro aux États-Unis, il y a toujours eu un retour à l’Afrique. On peut donc voir dans le twerk l’influence de la communauté ivoirienne installée à Harlem ou une mémoire des corps – ou les deux. »

Pour le danseur, il existe un continuum dans toutes les danses afro-descendantes qui s’explique par le fait d’appartenir à une communauté tout en exprimant sa singularité. « En Europe, on ne comprend pas toujours ce rapport à la danse très communautarisant, mais il fascine. On retrouve cette récurrence dans le funk et le blues, et dans le twerk aussi. Ce sont des danses qui ont participé à se réapproprier son corps et sa sexualité ». Ce qui explique le succès du twerk en dehors des frontières de l’Afrique, notamment à l’heure de la troisième génération féministe et du mouvement #MeToo.

En quête de reconnaissance

Le twerk n’est pour le moment reconnu par aucune fédération, à la différence par exemple du pole dance en France. Si la pratique se démocratise un peu partout en Europe à travers des cours et des stages, elle reste encore largement associée au lap dance. On la retrouve néanmoins sous des latitudes incongrues, jusque dans les capitales des pays scandinaves, dans le cadre de formations spécialisées.