Culture

Med Hondo, cinéaste rebelle et anticolonialiste

Mis à jour le 23 octobre 2021 à 10:28

L’acteur, réalisateur, scénariste et producteur franco-mauritanien Abib Mohamed Medoun Hondo, dit Med Hondo, à Paris, le 25 mars 2018. © Frédérique Jouval pour JA

Une rétrospective du réalisateur mauritanien est organisée à Paris à l’occasion de la restauration numérique de deux de ses films. Une excellente manière de (re)découvrir ce cinéaste méconnu.

En ce début d’octobre, la pluie n’a pas effrayé les nombreux spectateurs qui font la queue devant le Grand Action, cinéma indépendant du Quartier Latin à Paris. Cette foule, jeune et bigarrée, est venue découvrir « Soleil Ô », de Med Hondo. Le film en noir et blanc de 1971 est diffusé en clôture d’une rétrospective consacrée au réalisateur mauritanien, suite à la restauration numérique de deux de ses chefs-d’oeuvre : « West Indies, les nègres marrons de la liberté » (1979) et « Sarraounia » (1986), par le Harvard Film Archives, en collaboration avec Ciné Archives.

Une très (trop ?) rare occasion de redécouvrir les œuvres méconnues, presque oubliées, de ce cinéaste rebelle qui aura dédié sa vie au cinéma engagé, et dont la carrière est souvent résumée à ses (indéniables) talents de doubleur, en particulier d’Eddy Murphy.

Med Hondo naît cependant loin du 7e art, dans un petit village de Mauritanie, en 1936. Sa famille appartient à la communauté des Haratines, celle des esclaves libérés dont les descendants sont souvent considérés par leurs anciens maîtres comme étant encore leur propriété. Après des études hôtelières à Rabat, il débarque à Marseille en 1958. Il exerce un peu tous les métiers : serveur, cuisinier, plongeur, docker. Avant finalement de découvrir le métier d’acteur.

Premiers pas difficiles

Rendu à Paris, il suit les cours de Françoise Rosay, actrice française légendaire, tout en travaillant dans des restaurants pour subvenir à ses besoins. Les fils de la comédienne, qui travaillent tous dans le cinéma, l’aident à faire ses premiers pas en tant que figurant. On peut le voir dans « Paris blues » de Martin Ritt (1961) avec Paul Newman et Sidney Poitier, mais aussi dans « Masculin Féminin » de Jean-Luc Godard (1966), ou « Un Homme de trop » de Costa-Gavras.

Mais ces contrats sont trop rares. « Lorsque je me présentais dans les maisons de production, de cinéma, ou de théâtre, on me regardait comme si je descendais de la planète Mars et on me faisait comprendre clairement qu’il n’y avait rien pour moi », explique-t-il dans « Un cinéaste rebelle » (Présence Africaine, 1994), un livre d’entretien avec Ibrahima Signaté.

Soleil Ô est un cri de résistance contre le racisme et l’oppression dans la France des années 60

De cette frustration, il tire une rage qui ne le quittera plus. Il fonde la compagnie théâtrale Griot-Shango avec Robert Liensol et multiplie les créations scéniques. Mais le théâtre est trop éphémère pour Hondo. Il veut créer quelque chose qui reste. Ce sera le cinéma. Encore très inexpérimenté, il tourne son premier film à la toute fin des années 1960 : « Soleil Ô ». Celui-ci narre l’histoire d’un immigré noir qui arrive à Paris pour découvrir le « pays de ses ancêtres les Gaulois ». Cherchant du travail, un logement, de l’amitié, il ne rencontre que le rejet, et l’humiliation. C’est un cri de résistance contre le racisme et l’oppression dans la France des années 60.

Med parle même du « vomissement » d’une société française où l’immigré n’a pas sa place, mais aussi d’un cinéma français « où l’Africain n’existe pas ». Cinquante ans après sa sortie, le film montre encore toute sa pertinence : on y parle avec ironie d’une colonisation de la France par les Noirs, un demi-siècle avant les « théories » racistes du « grand remplacement ». Une scène est particulièrement révélatrice de l’acuité du réalisateur : des immigrés, arrivés en France, sont rebaptisés avec des prénoms « bien français » tels Victor, Bernard, Martin… Comme l’écho d’un passé xénophobe qui ne cesse de résonner, notamment dans les élucubrations bien actuelles d’un Eric Zemmour.

Le film est pourtant fait avec des bouts de ficelle : « On tournait le weekend, quand Med avait un peu d’argent pour louer la caméra et acheter de la pellicule et qu’il pouvait réunir ses amis acteurs. Tout le monde était bénévole. Moi, c’était mon premier film, je sortais tout juste du service militaire », se souvient avec émotion François Catonné, le chef opérateur qui l’accompagnera sur trois films et une pièce de théâtre.

Son deuxième film prouve que Med Hondo n’a rien perdu de sa rage

Malgré ces conditions de création, le film est sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes. Et il reçoit le Léopard d’or au festival de Locarno. Mais en termes de réussite commerciale, c’est une autre histoire. Film fauché, « Soleil Ô » est aussi un film qui n’est (quasiment) pas distribué. À sa sortie en France, on ne peut le voir que dans une seule salle à Paris…

Et pourtant, le réalisateur mauritanien ne se laisse pas abattre. Il réalise son deuxième long-métrage « Les Bicots-nègres : vos voisins » (1972), de nouveau dans des conditions précaires, en faisant preuve d’une invention visuelle remarquable. Tantôt soliloque habité sur les conséquences de l’importation en Afrique d’un cinéma occidental à l’imagerie raciste, tantôt documentaire novateur sur les conditions de vie des travailleurs immigrés en France, ce deuxième film prouve que Med, dont le cœur penche du côté du communisme et de de la lutte contre l’exploitation, n’a rien perdu de sa rage. Il contient même des cours très sarcastiques sur l’économie néo-colonialiste…

Faire vivre le cinéma africain

Dans ces deux premiers longs-métrages, Med s’évertue à déconstruire les codes du cinéma occidental, où l’Africain n’a que trop rarement sa place. Par la suite, il se donnera pour mission de faire vivre ce cinéma africain qu’il appelle tant de ces vœux, en allant puiser dans l’Histoire du continent au sens large. « West Indies, les nègres marrons de la liberté » (1979) est une comédie-musicale à l’ambition folle, sur l’esclavage aux Antilles, qui se passe sur cinq siècles dans un décor – un bateau de 67 m – construit dans les anciennes usines de Citroën. « Sarraounia » (1986), est quant à lui un film épique en cinémascope sur une reine nigérienne qui s’est opposée à la colonisation française au XIXe siècle.

« Avec son premier film, il avait réussi à prouver qu’il était un futur grand cinéaste… Avec West Indies, et Sarraounia il prouvait qu’il n’avait rien à envier aux géants du cinéma mondial », dit François Catonné. Mais ces tournages complexes, avec beaucoup de figurants, nécessitent une grande autorité. « Il était très exigeant, travailler avec lui était compliqué ! », concède le chef opérateur.

« Ce qui est intéressant avec l’œuvre de Med Hondo, c’est qu’elle offre une critique bi-directionnelle : il attaque l’impérialisme occidental, mais aussi l’attitude de certains Africains », analysait, juste après la projection de « Soleil Ô » au Grand Action, Amzat Boukari-Yabara, docteur en histoire et civilisations de l’Afrique à l’université Carlton (Canada), et auteur de « Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme » (La Découverte).

Une reconnaissance venue de l’étranger

Cette intransigeance et ces critiques tous azimuts vont lui créer bien des inimitiés. Et lui causer bien des problèmes. En particulier financiers. L’histoire du financement de « Sarraounia » – sauvé in extremis par un Thomas Sankara tout juste arrivé au pouvoir au Burkina Faso – mériterait un film à lui tout seul. Jusqu’à la fin, il devra se battre pour exercer son métier. Il choisira même d’hypothéquer sa maison pour faire son dernier long-métrage, « Fatima l’Algérienne de Dakar ».

Quelques mois avant sa mort, il recevait une lettre de Martin Scorsese faisant l’éloge de Soleil Ô

À sa disparition, en 2018, les hommages se multiplient. Mais ils ne vantent que la carrière de Med dans le doublage. « On ne parlait que de l’âne de Shrek », regrette Amzat Boukari-Yabara. Med était lui plus mesuré. Il expliquait ainsi à François Catonné quelques mois avant de mourir : « Le doublage pour moi, c’était une roue de secours formidable. Ça m’a sauvegardé d’attendre de trouver du travail dans le métier […] Ce n’était pas du cinéma tout à fait, ce n’était pas non plus du théâtre, mais c’était un mix […] et ça m’a sauvé de bien des misères ».

Si la reconnaissance n’est jamais venue de France, il l’aura reçue de l’étranger. Quelques mois avant sa mort, il recevait une lettre de Martin Scorsese faisant l’éloge de « l’intégrité, le degré d’inventivité cinématographique et la vision unique de Soleil Ô ». Grâce, entre autres, au réalisateur américain, le film a été restauré en 2017, dans le cadre de l’African Film Heritage Project, et est accessible en VOD sur la chaîne Criterion Channel, et dans le coffret Martin Scorsese’s World Cinema Project no 3. Il est aussi régulièrement diffusé ; rien que pour cet automne, on peut le voir à Ouagadougou, à Saint-Denis de la Réunion, et à Cologne.

Le rêve serait désormais que l’ensemble des œuvres de Med sortent en coffret DVD ou Blu-ray. Pour qu’enfin, en France comme en Afrique, on puisse (re)découvrir les œuvres de ce cinéaste hors du commun.


La rétrospective Med Hondo sera reprise au cinéma parisien l’Archipel les week-ends des 23 et 30 octobre.