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Lamazou croque les femmes

| Écrit par Horace Ndenga

L’ancien navigateur français expose au musée de l’Homme, à Paris, plus de deux cents portraits, dessins ou photographies réalisés aux quatre coins du monde.

Pour dénicher l’atelier de Titouan Lamazou, il faut composer un code, puis écarter quelques branches de bambou au fond d’une cour de la capitale française, sur le quai de la Loire. L’ancien navigateur qui a remis les carnets de voyage au goût du jour et expose aujourd’hui ses uvres au musée de l’Homme, à Paris, reçoit en jeans et baskets rouges, la tignasse poivre et sel en pétard et la clope au bec. Le regard est pétillant de jeunesse et de curiosité instinctive. Une évidence : le quinquagénaire globe-trotter n’a sans doute pas oublié les émerveillements de l’enfant né le 11 juillet 1955 à Casablanca, au Maroc. Son terrain de jeu, c’est le monde ; sa passion, ce sont les femmes. Il suffit d’un rapide regard sur les murs de son atelier pour s’en rendre compte. À gauche, au-dessus d’une table de travail encombrée, des cartes géographiques peintes à la gouache, où l’on ne distingue aucune frontière, mais où apparaissent comme autant de villes mystérieuses des prénoms de femmes, Shakiba, Lia, Consuelo, Koutchougou, Mary-Ann À droite, une immense photographie encadrée où une beauté pose nue dans le décor aseptisé d’une luxueuse chambre d’hôtel. Un peu plus loin, des étagères qui croulent sous de nombreuses boîtes portant sur leur dos les prénoms de toutes ces « femmes du monde ».
Avec l’ouverture, ce 11 octobre, de l’exposition « Femmes du monde »* et la sortie du livre éponyme aux éditions Gallimard, Titouan Lamazou conclut six années de travail qui l’ont conduit dans une quinzaine de pays à la recherche des plus beaux atours féminins. Enfin, « atours », c’est vite dit. Le livre en deux volumes, 200 portraits et 960 pages, commence dans le musée d’Addis-Abeba avec les ossements fossiles de notre ancêtre Lucy et se termine dans une petite entreprise familiale américaine où l’on fabrique des Real Dolls, poupées sexuelles ultraréalistes vendues dans le monde entier pour la bagatelle de 8 000 dollars pièce ! Lamazou explique sa démarche sur un ton enjoué : « Au fur et à mesure de mes voyages, je me suis rendu compte que je n’avais rien à faire des pays traversés. Les gens forment des peuples, pas des nations. Ce qui m’intéressait, c’était d’aller voir des femmes. Comme beaucoup d’artistes, après tout. »
En France, Titouan Lamazou a d’abord été connu pour ses succès à bord de grands voiliers. À la fin des années 1980, il a ainsi remporté sur le monocoque Écureuil d’Aquitaine II le premier « Vendée Globe », battant alors le record du tour du monde en solitaire en cent neuf jours. C’est quand la course contre les éléments et les défis contre lui-même l’ont lassé qu’il s’en est retourné à ses premières amours, la peinture, la photo et le dessin. « J’ai repris la peinture quand je n’ai plus eu ni le goût de la compétition, ni celui de me prouver des choses par le risque », avoue-t-il.
L’ancien étudiant aux Beaux-Arts d’Aix-en-Provence qui n’appréciait guère l’enseignement conventionnel a repris ses crayons et ses pinceaux – sans pour autant renoncer à ses habitudes de voyageur. Même s’il déclare que réaliser des carnets de voyage c’est « reprendre une forme utilisée par de grands maîtres comme Delacroix pour faire moins bien qu’eux », il a publié deux recueils de ses pérégrinations chez Gallimard en 1998 et 2000, puis un livre de croquis sur le Congo-Kinshasa, un sur le chanteur français Renaud et un autre en collaboration avec le photographe Raymond Depardon « Travailler en atelier, ça ne marche pas trop pour moi. Quand je suis en mouvement, je me sens mieux, c’est dans ma nature de bouger », confie-t-il. Ses uvres hybrides composées de dessins, de textes, de photographies, de peintures, où l’acrylique recouvre parfois les tirages, ont connu un gros succès commercial. Bien des maisons d’édition ont essayé, par la suite, d’exploiter le filon. Le carnet de voyage occupe aujourd’hui un rayon à part entière dans bien des librairies – et le meilleur côtoie le pire.

Quand il évoque son travail, Titouan Lamazou ne cite pas le New-Yorkais Peter Beard, connu pour ses collages de photographies tachées de couleur et réalisées pour la plupart en Afrique, mais l’artiste anglais David Hockney qui recompose des paysages à partir de dizaines de photos. Il faut dire qu’entre les premiers carnets de voyage de Lamazou et ce qu’il expose aujourd’hui, ses choix artistiques ont évolué. Les dessins à la gouache saisis sur le vif ou retravaillés en atelier forment toujours la base de son travail, mais les photographies recomposées prennent de plus en plus d’importance. « Aujourd’hui, je cherche à faire des photographies qui représentent non pas ce que voit mon il, mais ce que mon cerveau enregistre », explique-t-il. C’est-à-dire ? Un appareil photo simple ne peut pas rendre la totalité d’une pièce ou l’immensité d’un paysage sans déformer les murs ou la ligne d’horizon. Du coup, Titouan Lamazou part « avec 200 kg de matériel » et plusieurs assistants pour des voyages qui durent « deux ou trois mois ». Au retour, ses photos sont longtemps retravaillées sur ordinateur, à partir de ses instructions, par de jeunes infographistes passionnés sortis de l’école Louis-Lumière. Le logiciel utilisé s’appelle Stitcher. Les résultats sont stupéfiants : les quelque soixante photos grand format exposées ressemblent à des tableaux très strictement composés qui, quoique artificiels, exhalent un puissant sentiment de réalité. Sans doute parce que, comme les croquis tracés sur le vif, elles sont nées avant tout d’une rencontre entre l’artiste et ses modèles.

Lorsqu’il se rend dans un pays, Titouan Lamazou commence par « fureter » et prendre des contacts. Son unique a priori, c’est que « toutes les personnes ont quelque chose en elles ». Selon ce qu’il découvre, il s’adapte à la situation. Ainsi, quand il est parti au Brésil, il avait d’abord l’idée de travailler sur les Indiens d’Amazonie. Très vite, il a pourtant dû se rendre à l’évidence : le Brésil d’aujourd’hui, c’est avant tout le métissage. Ses photos, qu’elles soient prises dans une agence de mannequins ou dans un bordel, montrent donc toute la diversité des Brésiliennes. Si l’humour et le plus grand sérieux font bon ménage dans les uvres de l’ancien navigateur, on ne peut qu’être frappé, en visitant l’exposition ou en feuilletant le livre, par la beauté de toutes les femmes qu’il a peintes ou photographiées. « Je ne fais que des portraits de belles personnes, confirme-t-il. Mais que signifie être belle ? J’ai rencontré un jour une jeune ministre d’une grande beauté. Au cours de notre conversation, elle s’est montrée raciste : elle est aussitôt devenue laide à mes yeux. Je ne l’ai pas photographiée. De même, j’ai un jour pris contact avec une policière, qui ne m’a parlé que de répression et de peine de mort. Je m’en suis détourné. » Et d’ajouter : « À force de voyager, on se rend compte que nos canons esthétiques peuvent évoluer du jour au lendemain et que toutes nos certitudes ne tiennent pas une seconde. »
Du coup, Titouan Lamazou a eu bien du mal à faire une sélection parmi tous les instants de beauté qu’il a su capter un peu partout dans le monde. Il n’empêche : la demi-humanité qu’il nous présente a bien des qualités qui ne relèvent pas uniquement de la plastique

*« Femmes du monde », exposition de Titouan Lamazou, du 11 octobre 2007 au 30 mars 2008, musée de l’Homme, palais de Chaillot, Paris.

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