Politique

Sommet Afrique France : il fallait bien de nouveaux interlocuteurs à Paris

La société française et les sociétés civiles africaines n’ont plus seulement un passé, mais des millions d’enfants en commun. Il faut donc qu’elles dialoguent, en se tournant vers l’avenir.

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Mis à jour le 12 octobre 2021 à 15:24
Mehdi Alioua

Par Mehdi Alioua

Sociologue, enseignant-chercheur à Sciences Po Rabat, titulaire de la chaire Migrations, Mobilité, Cosmopolitisme.

Emmanuel Macron lors d’un débat intitulé « Parlons d’Afrique », organisé à l’Élysée, le 11 juillet 2019. © LUDOVIC MARIN/POOL/EPA/MAXPPP

Pour avoir accepté de préparer le sommet Afrique-France à la demande du président français Emmanuel Macron, l’historien et politiste camerounais Achille Mbembe s’est retrouvé sous le feu des critiques.

Sa nomination a suscité, me semble-t-il, une certaine confusion, non seulement sur les enjeux du sommet, mais également sur le rôle que les sociétés civiles – dont les intellectuels et chercheurs de la « commission Mbembe », ainsi qu’Achille Mbembe lui-même – devaient y jouer.

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Une confusion probablement accentuée par le climat nauséabond qui prévaut en France à l’approche de l’élection présidentielle. Certains membres du gouvernement français ne sont d’ailleurs pas entièrement étrangers à cette ambiance délétère, où les Africains et leurs descendants sont montrés du doigt, surtout lorsqu’ils sont musulmans.

Ni naïf ni dupe

Cela risque de nous faire perdre de vue l’essentiel : les sociétés civiles africaines sont des forces politiques, aussi bien sur le plan local que sur le plan international. Il est donc logique qu’elles soient les interlocutrices des autorités françaises lorsque celles-ci cherchent à débattre de leurs relations avec l’Afrique.

La société civile française et les sociétés des pays d’Afrique francophone n’ont plus seulement en commun une histoire, mais un destin, parce qu’elles ont des millions d’enfants en commun. Elles ont donc un rôle essentiel à jouer, qui déterminera les conditions et l’intensité de ce destin.

Bien qu’il ne faille pas être naïf et encore moins dupe des travers inhérents à ce type de sommets, il y a là une sorte de démocratisation de la relation Afrique-France. Les acteurs des sociétés civiles africaines ont pu en effet adresser plus directement et plus librement leurs critiques, leurs analyses et leurs projets aux autorités françaises.

Cet aspect me semble important à relever, car la démocratie ne se résume pas à une addition d’indicateurs vertueux (séparation des pouvoirs, tenue d’élections libres et régulières, alternance politique, etc.). C’est aussi, et avant tout, une pratique. Celle-ci commence dans les agoras, dans les mouvements citoyens et les engagements militants, puis se diffuse dans toutes les sphères de la société. La démocratie devient alors un principe, qui se traduit notamment par une soif d’émancipation et un besoin de reconnaissance sociale.

Espaces ouverts

Lorsqu’on observe de près les évolutions sociales et politiques du continent – des mouvements de lutte contre le joug colonial aux combats nationaux pour un partage plus juste du pouvoir et des richesses, en passant par les mouvements indépendantistes –, on mesure l’ampleur des transformations des sociétés africaines grâce, justement, à ces mouvements de libération.

Dès la période des luttes décoloniales, le rôle et la place des individus dans la société ont été redéfinis à la lecture de deux principes démocratiques fondateurs : liberté et citoyenneté. Citoyenneté qui nécessite bien sûr une égalité – autre principe fondateur –, mais qui repose, en Afrique, sur une certaine efficacité militante.

C’est une caractéristique majeure de l’Afrique postcoloniale : l’existence d’espaces ouverts à la lutte pour les droits et la citoyenneté. Même si ces espaces ne peuvent pas à eux seuls faire disparaître les inégalités, la lutte politique permet de fixer les limites de l’acceptable.

Les sociétés civiles jouent un rôle majeur dans ce processus, car elles accompagnent, voire provoquent, les transformations sociales, lesquelles finissent toujours par déboucher sur des changements politiques. En résumé, en Afrique, les sociétés changent bien plus vite que les États, mais ces changements finissent toujours par faire évoluer la pratique du pouvoir.

Déconnection

Depuis les indépendances, les autorités françaises ne s’étaient jamais intéressées aux sociétés civiles africaines. Elles ne les écoutaient pas, ne leur parlaient pas, n’en tenaient aucun compte dans leurs calculs politiques… Sauf lorsqu’il s’agissait d’un opposant qu’il fallait choyer en prévision d’une alternance ou qu’il fallait, au contraire, écarter, voire faire assassiner pour complaire au pouvoir en place et, ainsi, maintenir l’influence de la France.

Les autorités françaises ont parfois pris conscience qu’elles ne pouvaient plus se contenter de traiter avec les pouvoirs en place. Mais, quand elles ont voulu rééquilibrer leurs relations avec les sociétés africaines, elles ont raté le coche. Elles ont échoué à « se connecter » avec des sociétés civiles souvent très critiques envers la « Françafrique » et ses agissements néocolonialistes. 

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En raison de ces rendez-vous manqués, la France n’a pas vu venir les changements, les conflits, les révoltes. La Tunisie et sa révolution de Jasmin est un exemple éloquent. Malgré tous ses « aimables correspondants », ses journalistes, son CNRS, ses « missions françaises », ses Instituts français, ses entrepreneurs etc., la France n’a rien perçu en 2010. Pis, elle a mis beaucoup de temps à comprendre ce qu’il se passait et quel devait être son rôle. Pourtant, Tunis n’est qu’à deux heures de vol de Paris, et la Tunisie et la France ont des centaines de milliers d’enfants en commun.

On pourrait faire la même analyse avec la Côte d’Ivoire du début des années 2000 ou avec la Guinée plus récemment. C’est dire à quel point l’État français est déconnecté des sociétés africaines.  

Fantômes du passé

Pourtant, malgré une histoire d’une violence inouïe, faites de conquêtes, d’asservissements collectifs, de déportations, de tueries de masse, les sociétés se connaissent, car la vie, elle, a su trouver son chemin. Des amitiés ont été tissées, des solidarités politiques ont réuni des militants antiracistes et décoloniaux, des couples se sont formés, des enfants sont nés, des nouvelles manières d’être et de faire ont été inventées, des mots, des images, des idées ont circulé entre ces sociétés.

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Il ne s’agit pas d’oublier cette histoire dramatique, car les fantômes du passé continuent de hanter la France comme les pays qui s’en sont libérés. Mais il ne s’agit pas non plus de nier que les Africains et les Français sont liés humainement par leur histoire, fût-elle tragique.

La réalité, c’est que la France s’est africanisée. Les sons, les odeurs, les saveurs, les prénoms, les noms, les couleurs, les mots, les idées, les pratiques, les croyances, les manières d’être venues des différentes régions d’Afrique la transforment. La France s’est aussi islamisée, ce qui est insupportable pour certains.

Mais en Afrique, il en va de même, du moins là où la France est passée. Elle a laissé une langue, des idées, des croyances, des saveurs, des pratiques, etc. N’en déplaise à certains, une partie des Africains se sont francisés. C’est d’autant plus parlant aujourd’hui, quand on voit les Africains et les Afro-diasporiques installés en France mais qui ramènent un peu de cette ancienne métropole coloniale lors de leurs éternels retours au Maroc, au Sénégal, au Mali, en Côte d’Ivoire…

Éternels retours

De ces éternels retours sont nés des liens indéfectibles entre les sociétés. Des millions d’Africains sont liés, familialement ou amicalement, à la France, et des millions de Français à l’Afrique. Il était donc temps que les autorités françaises accordent une place centrale à ces histoires humaines pour parler de l’avenir de ses relations avec l’Afrique. 

C’est aussi ce défi que la Commission Mbembe a dû relever  : expliquer les dynamiques des sociétés africaines comme de la société française, où vivent des Africains et Afro-descendants ; critiquer les forces antidémocratiques et les violences nihilistes en Afrique comme la xénophobie et le racisme en France ; penser le commun en Afrique et le commun avec la France et, au-delà, l’Europe et le monde.

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Elle devra rappeler que les sociétés civiles de France et d’Afrique n’ont pas attendu les autorités françaises ni Emmanuel Macron pour travailler ensemble sur des projets culturels ou scientifiques, dans des coopératives et des ONG, dans des forums sociaux et sur des plateformes militantes. Elles continueront de le faire et de se mélanger après ce sommet, conscientes que les affaires locales sont liées au monde, et que le monde est aussi une affaire locale. Elles seront aussi conscientes que désormais, grâce à cette initiative du président français, elles ne devront plus être absentes des discussions entre États.

Le renouveau des relations Afrique-France passera forcément par ces critiques, et par les dialogues qui en découleront. La critique est d’ailleurs un espoir. Celui d’être écouté, entendu, pour améliorer nos vies futures. C’est ce que ne comprennent pas toujours ceux qui ressassent le passé. La critique, c’est l’inverse même de la rupture.