Politique

Abiy Ahmed et Debretsion Gebremichael : guerre totale entre anciens maîtres espions

Depuis un an, dans la province du Tigré, le Premier ministre éthiopien est engagé dans une guerre fratricide contre son ancien allié. Un affrontement total, y compris dans le domaine de l’information.

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Mis à jour le 11 octobre 2021 à 17:12

Debrestion Gebremichael et Abiy Ahmed. © MONTAGE JA

Le conflit qui fait rage au Tigré depuis presque un an a plongé plus de 400 000 personnes dans la famine. Un drame dont les enjeux dépassent cependant la simple lutte politique et territoriale. Au-delà de l’affrontement entre deux chefs militaire, les combats se prolongent dans le domaine de l’information. Depuis le 4 novembre dernier et le déclenchement des hostilités en Éthiopie, le leader du Front de Liberation du Peuple du Tigré (FLPT) Debretsion Gebremichael et le Premier ministre Abiy Ahmed ont montré leur maîtrise totale de la guerre subversive.

Le premier s’est formé dans les montagnes du Tigré à l’époque de la première insurrection du FLPT, de 1974 à 1991, contre le régime militaire du Derg de Mengistu Haile Mariam. Autodidacte, il excelle alors au sein de l’équipe technique de la guérilla, notamment en sabotant et interceptant les communications ennemies.

Troublante répétition de l’histoire

Près de vingt ans plus tard et dans les mêmes montagnes, Abiy Ahmed, soldat au sein de l’armée éthiopienne, tient un rôle similaire lors de la guerre Éthiopie-Érythrée (1998-2000). Il se retrouvera à la tête d’une équipe des renseignements éthiopiens en charge de découvrir les positions érythréennes.

Sa tête a été mise à prix par un Abiy Ahmed désireux d’en découdre avec le FLPT

Dans ce qui représente une troublante répétition de l’histoire, le Premier ministre a forcé le leader tigréen à prendre une nouvelle fois le maquis en novembre 2020, lorsqu’il parvient à chasser les rebelles de la capitale provinciale Mekele. Pour la seconde fois en quarante ans, Debretsion Gebremichael doit se réfugier dans les campagnes pour y mener l’insurrection armée.

« Je ne pensais pas m’en sortir vivant », avoue-t-il dans une rare interview au New York Times, lorsqu’il évoque les huit mois passés à se cacher dans les grottes du Tigré avant la reprise de la région par ses forces fin juin. Entre-temps, sa tête avait été mise à prix par un Abiy Ahmed désireux d’en découdre avec le FLPT, qu’il qualifie de « junte » et de « cancer de l’Éthiopie ».

Anciens militaires, techniciens et même alliés politiques, les deux hommes se connaissent par cœur. Ils ont tous les deux dirigé les grandes agences de l’information et de la cybersécurité des renseignements éthiopiens. Ils serviront également au sein du même gouvernement en 2016 ; Debretsion Gebremichael en est le Premier ministre adjoint alors qu’Abiy Ahmed est chargé du portefeuille des Sciences.

Homme providentiel

Mais la hiérarchie s’inverse lors du processus de transition entamé deux ans plus tard. Le FLPT tigréen, qui a dominé les affaires éthiopiennes pendant presque trente ans, doit soudainement partager le pouvoir. Jeune politicien oromo, la plus grande ethnie du pays, issu d’une famille multiconfessionnelle et apparatchik du système, Abiy Ahmed représente l’homme providentiel pour mener les réformes à la tête du pays.

Dans un premier temps, les accolades sont chaleureuses entre les deux anciens ministres de la coalition au pouvoir. En 2018, celui qui devient président de la province du Tigré accueille en grande pompe le nouveau chef du gouvernement à Mekele. Abiy y déclarera son amour pour la région, « le lieu de naissance de l’histoire éthiopienne ».

Auréolé du prix Nobel – de façon prématuré diront certains –, à la suite de la signature des accords de paix avec l’Érythrée voisine, Abiy Ahmed s’attellera en Éthiopie à une tâche bien plus importante : démanteler le monopole tigréen sur les structures politico-militaires et le complexe financier éthiopien.

C’est notamment de cette entreprise que naîtra la guerre civile actuelle. En mettant au pas les hommes d’affaires et politiques tigréens, Abiy Ahmed s’attire les foudres du FLPT, dont Debretsion s’affiche comme le protecteur.

« Il est immature, ce n’est pas le bon candidat » répète Debretsion à qui veut l’entendre

Les Tigréens privés d’électricité, d’argent et d’essence

Ce dernier, dont on dit qu’il nourrissait de grandes ambitions à la tête de l’Éthiopie, s’en prend frontalement à Abiy Ahmed. « Il est immature, ce n’est pas le bon candidat » répète-t-il à qui veut l’entendre, alors que le Premier ministre continue à purger le système.

Après des semaines de tensions, la guerre éclate lors d’une attaque préventive du FLPT à Mekele, le 4 novembre 2020. Les soldats éthiopiens et érythréens, bien massés aux frontières du Tigré, s’emparent des grandes villes de la province en trois semaines, avant de s’en faire chasser huit mois plus tard.

Aujourd’hui, le contraste est total entre Addis Abeba et Mekele. C’est le jour et la nuit. La capitale éthiopienne a été le théâtre de la grandiose cérémonie d’investiture du Premier ministre, lundi 4 octobre, en présence de plusieurs dirigeants africains. Abiy Ahmed sort renforcé des élections législatives, pourtant marquées par des irrégularités et le boycott des principaux partis d’opposition. S’il a reconnu que l’Éthiopie a payé un lourd tribut à la guerre en cours, il assure que la « mauvaise herbe » du FLPT sera tout de même vaincue.

Quant aux Tigréens, ils vivent désormais sous blocus : privés d’électricité, d’argent et d’essence. Le président du FLPT décrit la situation comme « un siège » imposé sur sa région, où la famine fait des ravages. Debretsion Gebremichael se fait discret depuis la reprise du Tigré fin juin. Retranché à Mekele, il attend l’offensive annoncée des forces gouvernementales pour, une nouvelle fois peut-être, mener la guérilla depuis l’arrière-pays tigréen.