Politique

Guinée : pourquoi Mamadi Doumbouya a nommé Mohamed Béavogui Premier ministre

Ce technocrate spécialiste du développement a été désigné chef du gouvernement le 6 octobre par le chef de la junte qui a renversé Alpha Condé.

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Mis à jour le 7 octobre 2021 à 17:16

Mohamed Béavogui, 68 ans, a finalement été nommé Premier ministre ce mercredi 6 septembre par le président de la transition. © Wikimédia

C’était une promesse de Mamadi Doumbouya : nommer à la tête de son gouvernement une personnalité civile, éloignée du marigot politique guinéen. Après plusieurs semaines de discussions, Mohamed Béavogui, 68 ans, a finalement été désigné Premier ministre ce mercredi 6 octobre par le président de la transition. Le profil de cet ancien sous-secrétaire général des Nations unies, qui a fait sa carrière à l’étranger, a été retenu par le putschiste qui a renversé l’ex-président Alpha Condé il y a un mois. Il correspond en tout point au « portrait robot du futur Premier ministre » attendu : une personnalité qui n’avait jamais dirigé, technocrate, avec une expérience internationale.

Expert du financement dans le secteur agricole et de la gestion des risques, Mohamed Béavogui a plus de trente ans de carrière internationale dans les domaines du développement, le secteur privé et les institutions internationales, notamment à l’ONU.

Aucune casserole

« C’est l’homme qu’il nous fallait », déclare un proche de Mamadi Doumbouya, qui évoque « l’expérience » du nouveau Premier ministre, sa « connaissance de la Guinée et des dossiers de développement ». « C’est un homme à la fois compétent et d’une grande probité, qui ne traîne aucune casserole », ajoute notre interlocuteur, paraphrasant l’article 49 de la Charte de la transition, qui définit le Premier ministre comme une « personnalité civile reconnue pour ses convictions, ses compétences avérées et sa probité morale ».

La « virginité administrative » du technocrate a séduit le militaire

Après plusieurs semaines de réflexion et de vérifications, le nom de ce diplômé d’Harvard l’a donc emporté devant quatre autres personnalités proposées par des proches du président de la transition. La « virginité administrative » du technocrate a séduit le militaire, qui voulait à tout prix éviter de mettre en avant des personnalités impliquées dans des affaires de corruption.

Ce n’est pas la première fois que le nom de Béavogui est cité pour conduire une transition. En 2007, lors de la grande grève menée contre Lansana Conté, il avait déjà été évoqué. Il est alors le directeur pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale du Fonds international du développement agricole, une agence onusienne basée à Rome. Quatre personnalités sont proposées à l’époque par les syndicats pour la primature : Lansana Kouyaté (qui sera choisi comme Premier ministre) ; Seydou Diallo, nommé à la tête du ministère du Contrôle économique ; et Kabiné Komara, désigné Premier ministre de consensus en décembre 2008 sous Dadis Camara. Sur cette liste établie par les syndicats, Mohamed Béavogui sera la seule personne sans expérience gouvernementale : une spécificité qui a également joué en sa faveur.

Il pourrait être très utile au CNRD pour négocier avec les institutions internationales, comme l’Union africaine ou la Cedeao

Né le 15 août 1953 à Porédaka, une sous-préfecture de Mamou (Moyenne-Guinée), Mohamed Béavogui quitte la Guinée en 1977 après avoir obtenu son diplôme en génie mécanique à l’Institut polytechnique de Conakry. Direction Saint-Pétersbourg, en Russie, où il obtient un master en sciences de l’ingénierie en 1979. Après un bref passage au ministère de l’Industrie en Guinée, le voilà qui repart pour un poste au sein des Nations unies au Nigeria. Il occupera ensuite diverses fonctions au sein de plusieurs institutions onusiennes, avant de devenir sous-secrétaire général des Nations unies en 2015. Jeune retraité, il est rentré à Conakry courant 2021.

Des origines « transversales »

Dans l’entourage de Mamadi Doumbouya, on se satisfait de sa « capacité de pénétration à l’extérieur de la Guinée ». « Il combine un parcours professionnel impeccable avec un bon réseau à l’étranger. Il pourrait être très utile au CNRD [Comité national de rassemblement pour le développement] pour négocier avec les institutions internationales, comme l’Union africaine ou la Cedeao [qui a exclu la Guinée de ses instances au lendemain du coup d’État et édicté des sanctions contre des membres du CNRD] », analyse un observateur.

Au Sénégal, où le pouvoir entretenait des relations pour le moins tendues avec la Guinée d’Alpha Condé, on se réjouit de l’arrivée de cet expert « panafricaniste », au « carnet d’adresses fourni » et « potentiellement favorable à de solides relations avec tous les voisins de la Guinée ».

Mais son expérience à l’international n’est pas le seul argument en faveur de Béavogui. Le technocrate est également perçu comme capable de s’émanciper des tutelles politico-ethniques du pays. « Il vient à la fois du Fouta et de la Guinée-Forestière. Il est transversal et représente toute la Guinée », admet le même proche de Mamadi Doumbouya cité précédemment.

Le technocrate est en effet le fils d’un père enseignant toma, originaire du sud-est du pays, et d’une mère peule, Laïla Diallo, sœur cadette de Diallo Telli, le premier secrétaire général de l’Organisation de l’Unité africaine (OUA). Arrêté en 1977, il sera accusé par Sékou Touré d’être l’un des instigateurs d’un soi-disant « complot peul » et mourra dans sa geôle du camp Boiro de Conakry.

En nommant le neveu de Diallo Telli à la tête du gouvernement d’un pays divisé par les tensions ethniques, Mamadi Doumbouya souhaite-t-il envoyer un message ? Dans son entourage, on assure que son ascendance n’a pas pesé dans la décision. Des conseillers du président lui ont cependant bien recommandé de ne pas nommer à la primature quelqu’un de la même ethnie (malinké) que lui, qui est aussi celle d’Alpha Condé.

Sa fille Aïssata Béavogui était aussi l’ancienne directrice générale de Guinea alumina corporation, une filiale d’Emirates Global Aluminium (EGA) qui exploite la bauxite à Boké (nord-ouest). Elle fut la première femme à occuper un poste de directrice-générale au sein d’une société minière en Guinée.

Un premier pas

Interrogé ce jeudi 7 octobre par des médias guinéens, le nouveau Premier ministre a évoqué un « moment historique » et « une opportunité de construire une Guinée normale ». « Notre rôle est de délivrer les résultats attendus par la transition, de conduire un agenda politique et de stabiliser le pays », a déclaré Mohamed Béavogui, qui a promis de nommer un « gouvernement de résultats ».

« Cette nomination n’est qu’un premier pas, observe un chercheur guinéen. Le plus difficile pour lui, qui a passé beaucoup de temps loin du pays, sera de bien choisir son équipe et de décliner son programme. Il faudra qu’il ait la poigne nécessaire pour redresser la barre quand le navire tangue, d’ici à la fin de la transition. »

« L’inconvénient de ce type de profil est qu’il ne connaît rien des réalités spécifiques de l’administration guinéenne, avertissait déjà un ancien ministre quelques jours avant cette nomination. Or Mamadi Doumbouya compte laisser la gestion des affaires au gouvernement pour se concentrer sur des questions stratégiques comme la défense et la sécurité. »

Le chef de l’État a déjà nommé l’ancien directeur de l’École interarmées de Manéah, près de Conakry, le colonel Amara Camara, qui a exercé les fonctions de porte-parole du CNRD, en tant que secrétaire général du gouvernement avec rang de ministre. D’autres de ses proches seront-ils placés au sein de l’équipe, et à quels postes ? Selon l’entourage du président, d’autres nominations pourraient être annoncées dès ce jeudi soir.