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Site d’extraction de pétrole, le long du fleuve Ogooué, au Gabon. © Daniel Riffet/Photononstop/AFP

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Afrique centrale : des progrès à pas comptés

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Cameroun, Gabon, Congo : une reprise à pas comptés sous l’œil du FMI et de la Banque mondiale

Si l’Afrique centrale a plutôt mieux résisté que d’autres régions du continent au choc provoqué par la pandémie de Covid, elle continue à souffrir de faiblesses chroniques. Intégration laborieuse, gros écarts entre pays membres ou économies insuffisamment diversifiées se traduisent par une croissance fragile, bien inférieure en tout cas à celle de la voisine ouest-africaine.

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Mis à jour le 22 octobre 2021 à 11:48

Site d’extraction de pétrole, le long du fleuve Ogooué, au Gabon. © Daniel Riffet/Photononstop/AFP

La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) se redresse doucement. Le choc de la pandémie a été moins violent que celui qui a suivi l’effondrement des cours du pétrole et d’un certain nombre de matières premières à partir de 2014. Certes, ses six États membres ont connu une récession en 2020 (- 3,1 % selon le Fonds monétaire international, FMI), mais la reprise est là et 2021 devrait connaître une croissance de 2,6 %.

La remontée des cours de l’or noir a permis d’engranger des recettes supplémentaires bienvenues et a contribué à améliorer les réserves régionales en devises qui équivalent à quelque quatre mois d’importations contre trois mois au plus fort de la crise sanitaire. Il semblerait que l’inflation doive demeurer sous les 3 % annuels, malgré une poussée vraisemblable au début de l’année prochaine.

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Même dans le domaine de l’intégration régionale, la Cemac progresse à petits pas. Réputée comme l’une des régions d’Afrique les moins intégrées avec des échanges intracommunautaires rapportés à ses échanges totaux inférieurs à 4 % (moyenne continentale : 17 %), elle peut se féliciter d’avoir commencé à mettre en place un roaming sans frais depuis janvier. Cette avancée allégera considérablement le surcoût de ses communications transfrontalières, qui représente, selon l’Union africaine, 1,33 dollar en moyenne contre 0,10 dollar en Afrique de l’Est.

Quelques nuages noirs

La première phase de la fusion des secteurs financiers de la Communauté a été réussie. Grâce aux investissements dans le secteur pétrolier, la Cemac est la seule région d’Afrique à avoir vu progresser les investissements étrangers, selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). Ceux-ci sont passés de 7 milliards de dollars en 2019 à 7,3 milliards en 2020.

Reste que la convergence des six économies laisse toujours à désirer et que la différence de développement et de richesse demeure considérable entre le pays le plus avantagé – le Gabon – et le pays le moins avantagé, la République centrafricaine.

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La Banque mondiale (BM) appuie donc de tout son poids cette intégration inachevée. C’est d’abord le cas en matière d’énergie. « Les pays de la Cemac réussiront leur transition énergétique ensemble ou pas du tout, prévient Abdoulaye Seck, directeur des opérations de la BM pour le Cameroun, le Gabon, le Congo, la Centrafrique et la Guinée équatoriale. En juin 2020, l’institution a approuvé un programme de 385 millions de dollars afin de connecter le nord du Cameroun et le Tchad, en déficit d’énergie électrique, avec les importantes capacités hydroélectriques du sud du Cameroun ».

L’interconnexion numérique est le deuxième souci de la Banque. Pendant une dizaine d’années, elle a poussé le projet de dorsale de télécommunications en Afrique centrale CAB (Central African Backbone) de manière à fournir un accès à internet haut débit au plus grand nombre de personnes, et ce au plus faible coût. « Le 28 septembre, un programme de 100 millions de dollars a été signé pour accélérer au Cameroun la connexion numérique dans les zones les plus reculées du pays ainsi que dans le secteur agricole, ajoute Abdoulaye Seck. En juillet, Digital Gabon avait été épaulé par un programme de 68,5 millions de dollars pour son service d’identité numérique, dont dépendent aussi bien l’accès aux services publics que les passations de marché. » Sans parler de l’amélioration de la connectivité dans les corridors Douala-Bangui et Douala-N’Djamena.

Flottent sur la Cemac quelques nuages noirs qui inquiètent le FMI. Sa croissance est insuffisante : selon le rapport de politique monétaire publié le 1er octobre par la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC), elle devrait demeurer inférieure de plusieurs points, en 2021, aux 5,6 % prévus pour sa sœur jumelle de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

Le recul de sa production pétrolière a fragilisé ses réserves qui demeurent, en réalité, en dessous de la barre minimale de trois mois d’importations, si l’on prend en compte sa dette à l’égard du FMI. La transparence et la gouvernance des recettes pétrolières laissent toujours à désirer. Les négociations avec le suisse Glencore au sujet de la restructuration de leur dette ne se passent bien ni avec le Congo, dont plus de la moitié de la charge de la dette va à cette société suisse, ni avec le Tchad. Même si le gouvernement suisse exerce une forte pression en faveur de cette restructuration qui conditionne l’accès de ces deux pays à des financements essentiels.

Jouer la carte de l’intégration régionale

La dette du Congo est, hélas, libellée en barils, ce qui le prive d’importantes recettes, notamment quand les cours du brut augmentent fortement comme en ce moment. La Chine continue à refuser de publier certaines de ses créances sur la région, arguant que celles-ci ne sont pas des créances publiques mais privées et qu’elles échappent à tout contrôle.

À cause de ces difficultés, le FMI a obtenu des six chefs d’État un sommet extraordinaire par visioconférence le 18 août, afin d’éviter que la Cemac connaisse de nouvelles difficultés avec son franc CFA comme en 2017. Dans le communiqué final de ce sommet, ces dirigeants ont appelé de façon très ferme leurs ministères et leurs administrations à améliorer leur gouvernance, à diversifier leurs économies et à développer en priorité le capital humain.

Réaffirmant leur volonté de jouer la carte de l’intégration régionale, ils ont confirmé les onze projets intégrateurs prioritaires, dont les financements ont été mobilisés avec succès lors de la table ronde de Paris en novembre 2020 (voir encadré).

Pour « impulser une nouvelle et forte dynamique à la stratégie régionale de redressement économique et financier », ils ont décidé d’adhérer aux « programmes de deuxième génération » souhaités par le FMI, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD). Histoire de maîtriser les déficits budgétaires et commerciaux, donc l’endettement, et de rassurer les investisseurs, tout en faisant profiter les populations de services publics dignes de ce nom.

Réunion clé à Paris

Le Cameroun et le Gabon sont bien positionnés pour conclure ces nouveaux programmes. Leur extrême vulnérabilité devrait assurer à la Centrafrique et au Tchad de réussir vaille que vaille cet exercice avec la bienveillance des institutions multilatérales. En revanche, le Congo et la Guinée équatoriale, qui ont eu du mal à signer avec le FMI un premier programme, auront plus de difficultés à satisfaire à l’orthodoxie économique et financière qui leur sera demandée. La France a promis d’apporter une aide budgétaire aux pays qui signeront le nouveau programme voulu par le Fonds.

Une réunion de la Cemac, du FMI et de la France prévue cet automne à Paris assurera le suivi du Sommet du mois d’août. Au menu, beaucoup de questions très techniques, comme la définition des prêts « non performants » – donc risqués – qui représenteraient près d’un tiers de la totalité des prêts de la région. Il faudra aussi reconsidérer les avances de trésorerie consenties par la BEAC aux six États. On parlera aussi de contenir l’hémorragie financière que représente un déficit courant régional qui se maintient à 4 %-5 % du produit intérieur brut, car cela réduit leurs capacités d’investissement et risque d’inquiéter les marchés et de provoquer une hausse des taux d’intérêt demandés aux six États.

À Paris, on parlera encore de la demande faite de façon pressante aux États par la BEAC pour qu’ils rapatrient leurs recettes en provenance de leurs hydrocarbures. Ceux-ci y sont hostiles et notamment le Congo et le Gabon, car les sociétés pétrolières ont commencé à réduire leurs investissements pour signifier leur opposition à une telle décision.

En fin de compte, l’indispensable accélération du développement de la Cemac dépend d’abord de l’augmentation de l’aide internationale nécessaire pour lui permettre de financer totalement ses projets « intégrateurs ». Les bailleurs de fonds devront suivre l’exemple de la BM (IDA, BIRD), qui a prévu de lui apporter, au cours des trois prochaines années, jusqu’à 5 milliards de dollars, dont 1,5 milliard sous forme de dons.

Mais le succès de la Cemac dépend surtout du respect de ses promesses de réformes et de la réalisation des chantiers programmés. Car la région a souvent eu bien du mal à mettre en pratique des décisions solennellement actées par les sommets successifs de ses chefs d’État.