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Quand Sarkozy réhabilite Foccart

| Écrit par Par François Soudan

Après Georges Ouégnin – l’ancien « monsieur Protocole » de la présidence ivoirienne – en juillet, l’avocat français d’origine libanaise Robert Bourgi en septembre. En épinglant lui-même la Légion d’honneur au plastron de ces deux figures incontournables du village françafricain, Nicolas Sarkozy a démontré une nouvelle fois toute l’étendue de son cuménisme, ainsi que sa capacité à faire évoluer ses propres convictions au gré du temps, des circonstances et des auditoires. En mai 2006, à l’occasion d’un discours prononcé à Cotonou et présenté comme « fondateur » par son entourage, celui qui était alors le ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac déclarait ceci : « La relation entre la France et l’Afrique doit être plus transparente. Il nous faut la débarrasser des réseaux d’un autre temps, des émissaires officieux qui n’ont d’autre mandat que celui qu’ils s’inventent. Le fonctionnement normal des institutions politiques et diplomatiques doit prévaloir sur les circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé. » Chorus des porte-parole du futur président : « Vous venez d’assister en direct à la mort programmée de la Françafrique. Pour une rupture, c’en est une. »

Cette impression (illusion ?) allait durer un peu plus d’un an. « Robert Bourgi ? Connais pas, jamais vu, aucun rôle », répondait-on encore, non sans quelque agacement, en juin 2007, du côté de la cellule diplomatique de l’Élysée, d’un air de dire : « Vous devriez relire le discours de Cotonou. » Et d’ajouter, sur un ton entendu, que le même Bourgi, déjà en froid avec la Cellule africaine du temps de Michel de Bonnecorse, n’avait aucune chance de revenir puisqu’il était, c’est bien connu, un proche de Dominique de Villepin. En réalité – mais sans doute nos diplomates étaient-ils mal informés -, Me Bourgi n’était jamais parti. Jamais parti d’Afrique bien sûr, où ce natif de Dakar collectionne les amitiés présidentielles comme d’autres les masques fangs. Mais aussi, si l’on en croit les propos du président devant l’heureux récipiendaire, le 27 septembre à l’Élysée, jamais parti très loin du champ visuel sarkozien : « Ce qui nous unit, Robert et moi, c’est une amitié de vingt-quatre ans. » D’ailleurs, Me Bourgi faisait partie des invités triés sur le volet lors de la passation de pouvoirs entre Chirac et Sarkozy. Nos diplomates ne sont pas seulement mal informés, ils sont aussi myopes.

La version finale de la première tournée de Nicolas Sarkozy en Afrique, fin juillet, qui incluait un indispensable adoubement de la part du doyen Omar Bongo Ondimba, a sonné le glas d’une « rupture » qui demeure en ce domaine purement sémantique. Il y a dans la relation franco-africaine, depuis plus de quarante ans, comme une fatalité, une pesanteur, un fil conducteur aussi inoxydable qu’un câble sous-marin et peut-être une nécessité qui rendent inévitable et essentielle la relation personnelle de chef à chef, la connivence, le tutoiement et la culture du message personnel. En ce domaine, le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, est un expert : c’est lui qui, dans le dispositif, gère l’informel, fait bouger les lignes et déjeune avec les chefs d’État africains de passage – à charge pour Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du « château », de veiller sur l’aspect classique et multilatéral de la politique extérieure et de poser, quand il le faut, quelques utiles verrous. Ce n’est donc pas un hasard si la suggestion faite au président de remettre lui-même la Légion d’honneur à Georges Ouégnin, puis à Robert Bourgi, est venue du même Claude Guéant. Lui sait combien, en Afrique, le message n’a d’importance que par la personnalité de celui qui le porte. Or, en ce domaine, force est de le reconnaître, Bourgi ne s’est jamais « inventé » de mandats au cours de sa longue carrière – contrairement à d’autres.

Pour mieux mesurer le chemin parcouru par Nicolas Sarkozy sur la voie du retour à l’afroréalisme, on relèvera, dans sa courte allocution du 27 septembre, la manière inattendue avec laquelle il a tenté de corriger les aspects choquants de son désormais fameux « discours de Dakar ». En insistant sur l’amitié, « la passion réciproque et tourmentée » qui unit la France et l’Afrique. Et en faisant appel aux mânes de Jacques Foccart, dont Robert Bourgi fut proche, cité à deux reprises. « Je sais, dit Sarkozy en s’adressant au nouveau décoré, que sur ce terrain de l’efficacité et de la discrétion, tu as eu le meilleur des professeurs et que tu n’es pas homme à oublier les conseils de celui qui te conseillait jadis de rester à l’ombre, pour ne pas attraper de coup de soleil. Sous le chaud soleil africain, ce n’est pas une vaine précaution. Jacques Foccart avait bien raison. » L’ombre, la discrétion, l’efficacité si ça n’est pas une définition et une réhabilitation de ces « réseaux », fustigés il y a un an et demi à Cotonou par le même Nicolas Sarkozy, cela y ressemble beaucoup

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