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Sylvanus Olympio, François Tombalbaye, Mohamed Boudiaf, Samuel Doe, Melchior Ndadaye et Laurent-Désiré Kabila.

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[Série] « On a tué le président ! »

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Burundi : Melchior Ndadaye, l’espoir assassiné (5/6)

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Mis à jour le 15 octobre 2021 à 15:55

Funérailles de Melchior Ndadaye, le 6 décembre 1993, à Bujumbura © ALEXANDER JOE/AFP

« On a tué le président ! » (5/6). Alors que s’est ouvert le procès des assassins présumés de Sankara, Jeune Afrique vous propose de redécouvrir les destins tragiques de six présidents africains. Aujourd’hui, Melchior Ndadaye, dont la froide élimination, le 21 octobre 1993, plongera le Burundi dans la guerre civile. 

Depuis quelques heures déjà, la rumeur s’est faite insistante au sein de l’armée burundaise. Le 20 octobre 1993, le major Dieudonné Nzeyimana, chef des renseignements de la gendarmerie, informe ses supérieurs qu’à Bujumbura, la tension est perceptible parmi les soldats. Vers 16 heures, le même jour, le major Isaïe Nibizi, commandant du 2e bataillon commando, demande à rencontrer d’urgence le chef de cabinet du président Melchior Ndadaye, Frédéric Ndayegamiye, pour l’informer que des éléments du 1er bataillon parachutiste et du 11e bataillon blindé sont très excités, qu’ils préparent un coup d’État et ont l’intention d’arrêter certaines personnalités politiques.

Le commandant ajoute qu’il a déjà informé l’état-major général de l’armée qu’un putsch semble imminent. Il demande donc à Ndayegamiye de lui fournir un véhicule banalisé afin de procéder à une tournée d’inspection des unités concernées. Le chef d’état-major des Forces armées burundaises, le colonel Jean Bikomagu, se veut malgré tout rassurant. Il indique s’être rendu en personne à la caserne du « 1er Para » et n’avoir rien constaté d’anormal. Pourtant, la rumeur continue de se propager à travers Bujumbura…

À 17 heures, le conseiller politique et diplomatique du chef de l’État est informé par le chef d’état-major de la gendarmerie que le 11e Para et le 11e Blindé fomentent un putsch pour le lendemain. Il essaie de prendre contact avec le ministre de la Défense, le lieutenant-colonel Ntakije, qui assiste au conseil des ministres. En vain. De partout, le même renseignement afflue : un coup d’État est sur le point de viser le président Melchior Ndadaye.

Populaire et charismatique

Ce dernier croit-il en sa bonne étoile ? Âgé de 40 ans, ce politicien d’inspiration marxiste avait participé à la fondation du Parti des travailleurs du Burundi (UBU) avant de donner naissance, avec quelques autres militants, au Front pour la démocratie au Burundi (Sahwanya-Frodebu), un parti à l’origine clandestin qui sera officialisé en 1991.

Trois mois plus tôt, en juillet 1993, Melchior Ndadaye a réussi un double exploit : devenir le premier président du Burundi élu au suffrage universel dans un pays où la dévolution du pouvoir rimait jusque-là avec coup d’État et, surtout, devenir le premier président hutu du pays depuis l’’indépendance. Faux jumeau du Rwanda, composé lui aussi de Hutu et de Tutsi, le Burundi était en effet jusque-là– à l’inverse du « pays des mille collines » – demeuré sous le contrôle des Tutsi, dans l’armée comme au sommet du pouvoir politique.

Pour certains Tutsi, qui se considéraient comme détenteurs du pouvoir pour l’éternité, son élection fut un choc terrible

« C’était un politicien très populaire et charismatique, analyse l’intellectuel burundais David Gakunzi. Très jeune, il était parti vivre en exil au Rwanda, et il avait été membre de l’UBU, où il y avait deux tendances : l’une ethniciste et tribaliste, dans la lignée du Palipehutu burundais [Parti pour la libération du peuple hutu] ou du Parmehutu rwandais [Parti du mouvement de l’émancipation hutu] ; et une autre plutôt marxisante et dogmatique, qui analysait la société burundaise en termes de classes sociales, Hutu et Tutsi confondus. Melchior Ndadaye appartenait à cette seconde tendance. »

« Pour un certain nombre de Tutsi, qui se considéraient comme détenteurs du pouvoir pour l’éternité, l’élection de Ndadaye fut un choc terrible », témoigne le journaliste Innocent Muhozi, alors journaliste-réalisateur à la télévision nationale, chargé des questions économiques et politiques, qui est par ailleurs – comme leurs noms ne l’indique pas – le frère du journaliste et écrivain David Gakunzi.

Sans résistance

Ce mercredi 20 octobre, à mesure que la journée s’écoule, les informations se font de plus en plus inquiétantes. Vers 18 heures, le lieutenant Rugigana, du 2e Commando, est informé par un officier de son unité que quelque chose se trame et qu’il convient de demeurer sur ses gardes.

Lorsque le conseil des ministres prend fin, à 21 heures, le président Melchior Ndadaye est enfin informé de l’imminence d’un coup d’État par son ministre de la Communication, Jean-Marie Ngendahayo. En arrivant au palais présidentiel, 30 minutes plus tard, il en avertit son épouse, Laurence, avant de se retirer dans ses appartements, tout en laissant son téléphone cellulaire allumé. Le président se sait menacé. Au mois de juillet précédent, à la veille de son investiture, il a fait l’objet d’une tentative de putsch qui a été repoussée par sa garde rapprochée, en particulier par son garde du corps : Gratien Rukindikiza.

Dites-moi ce que vous voulez, on peut négocier. Mais surtout, pas d’effusion de sang

Pendant ce temps, plusieurs officiers se concertent afin de décourager toute tentative de coup de force. Car au camp Para, où sont cantonnés le 1er Para et le 11e Blindé, c’est l’effervescence depuis 23 heures. Aux alentours de 1h30 du matin, le 21 octobre, des hommes issus de ces deux régiments quittent le camp en direction du palais présidentiel à bord de véhicules blindés sans rencontrer la moindre résistance. Au même moment, plusieurs détachements installent des barrages à travers la capitale et prennent le contrôle de l’état-major de l’armée, de la base aérienne, de la station de radio et de la Compagnie du téléphone.

Au palais présidentiel, en dépit des multiples avertissements reçus au cours des dernières heures, la sécurité de Melchior Ndadaye n’est assurée que par une quarantaine d’hommes et seulement deux blindés. Quand il est informé par l’un de ses ministres qu’un coup d’État est en cours, Melchior Ndadaye revêt des habits civils et grimpe à la hâte dans un véhicule censé l’emmener loin du palais, où demeurent toutefois son épouse et leurs enfants.

« Faites-en ce que vous voulez ! »

Quelques minutes plus tard, les blindés des régiments séditieux font irruption devant la présidence. Les premiers coups de feu d’armes automatiques et tirs de roquettes se font entendre. Peu après 7 heures du matin, Melchior Ndadaye, qui a entre-temps endossé un uniforme militaire,  se retrouve au camp Muha, ainsi que sa famille. S’adressant aux soldats putschistes, il les exhorte, en kirundi : « Dites-moi ce que vous voulez, on peut négocier. Mais surtout, pas d’effusion de sang. Pensez à votre pays ! Pensez à vos familles ! »

Selon Laurence Ndadaye, le colonel Bikomagu – qui se propose d’évacuer la famille du président burundais – aurait lancé aux soldats : « Voilà l’homme que vous cherchez : faites-en ce que vous voulez ! » Vers 8h30, Melchior Ndadaye est conduit au camp Para. Il n’y survivra pas longtemps. Si les conditions exactes de sa mise à mort demeurent obscures, il semble qu’il ait été poignardé par un militaire tandis que deux autres le maîtrisaient au moyen d’une corde enroulée autour de son cou.

Ce n’était pas crédible qu’on cherche à l’éliminer trois mois à peine après son élection

David Gakunzi, qui travaille à l’époque pour une organisation suisse, la Fondation pour le progrès de l’homme, se trouve en Tanzanie, dans un hôtel de Dar es Salam, lorsqu’il apprend la nouvelle. Il vient de rentrer de Butiama, le village de naissance de l’ancien président tanzanien Julius Nyerere, lequel s’est réjoui devant lui des conditions en apparence idylliques dans lesquelles s’est déroulée la transition burundaise entre le major Pierre Buyoya et Melchior Ndadaye.

En ce matin du 21 octobre 1993, le réceptionniste de l’hôtel vient frapper à la porte de sa chambre. « Il était dans tous ses états et m’a dit d’écouter la BBC car il y avait une très mauvaise nouvelle dans mon pays : le président venait d’être assassiné, relate-t-il. Ce fut un choc car j’ai tout de suite ressenti que le Burundi venait de basculer dans une période sombre de son histoire et que le sang allait de nouveau couler. Malheureusement, la suite allait me donner raison. »

Innocent Muhozi, qui avait animé les interviews des candidats avant l’élection présidentielle de 1993, se trouve, lui, à Buja, dans le quartier Ngarara, dans le sud de la capitale. « Vers 11 heures du matin, lorsque j’apprends que des tirs contre le palais présidentiel ont eu lieu pendant la nuit, mon pressentiment est simple : il est impossible qu’un coup d’État réussisse, témoigne-t-il. D’abord parce qu’une première tentative avait échoué à la veille de son investiture ; ensuite parce que ce n’était pas crédible qu’on cherche à l’éliminer trois mois à peine après son élection, qui marquait la première présidentielle digne de ce nom depuis l’indépendance. »

« C’est vrai qu’il y avait des tendances ethnistes qui parcouraient la société, admet Innocent Muhozi. Mais il y avait aussi aussi un souffle démocratique qui me semblait devoir dissuader un coup de force. » À ce moment-là, le journaliste ne sait pas encore quel sort a été réservé à Melchior Ndadaye.

Halo de mystère

A la veille de ses funérailles, le cercueil de Melchior Ndadaye est exposé

A la veille de ses funérailles, le cercueil de Melchior Ndadaye est exposé © ALEXANDER JOE/AFP

Vingt-huit ans après, les responsabilités dans l’assassinat du président restent baignées d’un halo de mystère. « On sait qui a porté le coup fatal puisqu’un caporal l’a lui-même reconnu, résume David Gakunzi. Et plusieurs noms d’officiers ont été cités, notamment lors du procès qui s’est tenu en 1998. Mais un flou relatif continue d’entourer les circonstances et responsabilités autour de ce drame. » Si le colonel Bikomagu (assassiné en août 2015 à Bujumbura) a été souvent décrit comme le deus ex machina dans cette affaire, Innocent Muhozi doute de son implication : « Il a été la cible des deux camps : les extrémistes hutu parce qu’il était à la tête de l’armée ; et les extrémistes tutsi parce qu’il ne jouait pas leur jeu. »

Pierre Buyoya m’a confié qu’il était lui-même sur la liste des personnalités qui devaient être assassinées

Au moment de la signature de l’accord de paix d’Arusha, en 2000, censé mettre fin à près de dix années de guerre civile, la mise sur pied d’une Commission vérité et réconciliation est évoquée. Celle-ci aurait notamment eu pour objectif de situer les responsabilités et de nommer les coupables dans l’assassinat de Melchior Ndadaye. Mais celle-ci s’abstiendra de se saisir du dossier.

Après 2015, alors que le président Pierre Nkurunziza vient d’être réélu pour un troisième mandat contesté, l’affaire resurgit opportunément devant les tribunaux. La justice est alors instrumentalisée pour incriminer des militaires et des responsables politiques – essentiellement tutsi –, notamment l’ancien président Pierre Buyoya, qui avait cédé la place à Melchior Ndadaye en 1993 avant de reprendre le pouvoir par un putsch en 1996 contre Sylvestre Ntibantuganya.

David Gakunzi a eu l’occasion d’évoquer cette question avec Pierre Buyoya. « Il m’a répondu qu’il n’avait aucun intérêt à ce que ce coup d’État contre Melchior Ndadaye ait lieu, mais surtout qu’il était lui-même sur la liste des personnalités qui devaient être assassinées en octobre 1993. Il en avait été averti par un officier de l’armée burundaise dans la nuit du 20 au 21 octobre et était aussitôt parti se réfugier à l’ambassade des États-Unis à Bujumbura. Il ne faut pas oublier que ceux qui s’en sont pris à Melchior Ndadaye étaient des Tutsi radicaux qui reprochaient à Pierre Buyoya d’avoir remis le pouvoir à un Hutu.’

Deux hommes sulfureux à Buja

En apprenant que Melchior Ndadaye a été tué pendant le putsch, Innocent Muhozi a la même réaction que son frère David Gakunzi : il pressent que le risque de massacres à venir est très sérieux. « J’ai éprouvé un sentiment d’effroi, d’autant que je connaissais très bien Ndadaye. Avant son élection, j’avais participé, avec lui et avec des cadres du Front pour la démocratie au Burundi et d’autres partis, à des réunions clandestines. Pour moi, son assassinat était inimaginable. »

Il a payé de sa vie le clivage ethnique entre Tutsi et Hutu

Ce politicien atypique avait pris ses distances avec les extrémistes hutu du Rwanda – il avait ainsi refusé le parrainage du président Juvénal Habyarimana ou du maréchal zaïrois Mobutu, en qui il ne se reconnaissait pas –, leur préférant les leaders du progressiste Parti social démocrate (PSD) rwandais, mais appartenait à un parti jugé hostile par une frange de l’élite tutsi du Burundi. Il a donc payé de sa vie le clivage ethnique qui, dans son pays, avait pris le pas sur toute autre considération.

Ses deux voisins voyaient par ailleurs d’un mauvais œil ce chef d’État dont l’accession au pouvoir n’était pas pour les arranger : une élection présidentielle démocratique, unanimement saluée pour sa transparence ! Et Innocent Muhozi de rappeler qu’à la veille du putsch, deux personnages sulfureux se trouvaient à Bujumbura : le chef des services de renseignements militaires rwandais de l’époque, Aloys Ntiwiragabo, et l’ex-gendarme français Paul Barril, spécialiste des opérations clandestines et proche de la présidence rwandaise de l’époque.

Alors, à qui aura profité l’assassinat de Melchior Ndadaye ? « Dans cette affaire, tout le monde y a perdu, estime Innocent Muhozi. Des populations tutsi qui n’avaient rien à voir avec ce coup d’État ont ensuite été massacrées sur les collines. Et des Hutu ont subi le même sort sur les collines comme dans les villes. Puis le Burundi s’est retrouvé plongé dans une guerre civile qui a duré jusqu’à la signature des accords d’Arusha, en 2010, mais dont les soubresauts se manifestent encore aujourd’hui. »