Politique

Locales au Sénégal : le dilemme de Macky Sall

À un mois du dépôt des listes pour le scrutin de janvier 2022, la bataille des investitures fait rage au sein de la majorité présidentielle. Et il y aura forcément des déçus.

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Mis à jour le 6 octobre 2021 à 18:14

Le président sénégalais Macky Sall salue ses partisans après avoir voté pour la présidentielle à Fatick, le 24 février 2019. © SEYLLOU/AFP

La campagne est loin d’avoir commencé, mais la bataille fait déjà rage. Alors même que la date butoir pour le dépôt des listes a été fixée au 4 novembre, il n’est pas rare que, dans certaines localités, deux, trois et parfois jusqu’à sept ou huit candidats de la majorité se soient positionnés pour être tête de liste lors des élections locales du 23 janvier prochain.

Une certaine frustration

Le cas d’Abdoulaye Baldé est à cet égard éclairant. Comme beaucoup, le maire sortant de Ziguinchor (Casamance) ne fait pas mystère de sa volonté de conserver son poste. Mais il n’a pas annoncé officiellement sa candidature, préférant que la Conférence des leaders de Benno Bokk Yakaar (BBY) statue d’abord. Ce sont ces proches du chef de l’État – une quarantaine de personnes, membres de son parti et de formations alliées – qui vont devoir identifier les profils qui pourraient se présenter aux locales. « J’attends qu’[ils] se prononcent avant de prendre ma décision, a donc déclaré Abdoulaye Baldé le 3 octobre, sur les ondes de la RFM. Mais au vu de mes résultats, je ne vois pas pourquoi je ne serais pas choisi. »

Maire de Ziguinchor depuis douze ans, le leader de l’Union centriste du Sénégal (UCS) n’a pas hésité à évoquer une certaine frustration au sein de son parti. « Nous ne sommes pas associés à la gestion du pouvoir », a-t-il poursuivi à l’antenne. L’édile, qui avait rallié Macky Sall à la présidentielle de 2019, est même allé plus loin : « Pour certains militants, nous sommes toujours dans l’opposition. Il faudrait que cela cesse et que des décisions fortes soient prises. »

La menace des listes parallèles

Le message est-il passé auprès de la coalition présidentielle ? Abdoulaye Baldé le sait, certains responsables de BBY lorgnent son fauteuil. C’est notamment le cas de Doudou Ka, directeur général de l’aéroport national, et de Benoît Sambou, chargé des élections au sein du parti présidentiel. À l’échelle du pays, l’entourage de Macky Sall a identifié pas moins d’une cinquantaine de mairies convoitées par différents membres de BBY, qu’il faudra départager d’ici à la fin du mois. D’autant que contrairement à ce qui s’était passé lors des locales de 2014, les maires seront désormais élus au suffrage universel direct et que cette nouveauté héritée du dialogue politique a favorisé l’expression des ambitions.

Les transhumants d’hier seront-ils les opposants de demain ?

Plusieurs de ces localités disputées représentent un enjeu crucial pour Macky Sall, qui se serait bien passé de ces luttes fratricides. In fine, c’est d’ailleurs au chef de l’État, en tant que président de la coalition BBY, qu’il reviendra de choisir qui pourra être tête de liste. Avec un double objectif : s’assurer la victoire face à des adversaires qui s’organisent, et éviter à tout prix qu’un responsable frustré n’aille présenter une liste concurrente ou ne rallie l’opposition.

Ce serait un comble pour Macky Sall, qui est passé maître dans l’art de rallier ses anciens adversaires à sa cause. Les transhumants d’hier seront-ils les opposants de demain ? Le risque est pris très au sérieux au sein de BBY, où l’on veut à tout prix éviter la dispersion.

Depuis plusieurs mois, les proches du président mènent donc consultations et analyses pour l’aider à affiner son choix et limiter la casse. « Certains tiennent coûte que coûte à être maires et pourraient être tentés de négocier avec l’opposition, assure l’un de ces émissaires. Il faut savoir distinguer ceux-là de ceux qui font juste du bruit en espérant avoir un poste à la sortie. »

Le bal des ambitieux

Plusieurs lignes directrices semblent d’ores et déjà avoir été tracées par les leaders de BBY, qui en ont informé les présidents des partis alliés. La quasi-totalité des maires sortants devraient ainsi être reconduits, à l’exception de ceux qui traînent de trop lourdes casseroles. « Il y a des maires pour lesquels ce sera impossible, concède un conseiller du chef de l’État. C’est le cas de ceux qui sont mouillés dans des opérations douteuses, notamment dans des litiges fonciers, ou de ceux qui ont été ouvertement critiqués par la population. Une fois qu’ils seront retirés du jeu, la bataille va faire rage. Mais dans les villes détenues par l’opposition, les prétendants sont encore plus nombreux ! »

À Ziguinchor comme ailleurs, les postes des transhumants et des partis alliés sont très souvent convoités par des responsables de l’Alliance pour la République (APR, formation présidentielle). À Kaffrine, le socialiste Abdoulaye Wilane et le ministre de l’Urbanisme Abdoulaye Sow se font la guerre depuis longtemps. Idem à la commune dakaroise des Parcelles assainies, l’une des plus importantes du pays : le poste du sortant, Moussa Sy, un ancien compagnon de route du socialiste Khalifa Sall, est lui aussi très convoité, notamment par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Amadou Ba, un membre de l’APR auquel certains prêtent des ambitions présidentielles.

Macky Sall connaît bien sa coalition, ses forces et ses faiblesses. Je ne doute pas que tout va bien se passer

Interrogé par JA, le maire des Parcelles affiche néanmoins toute sa confiance envers Macky Sall, qu’il avait soutenu en 2019. « Mandat a été donné à la Conférence des leaders, lors de leur dernière réunion au début du mois de septembre, de faire des propositions pour les 45 départements, explique Moussa Sy. Mais bien sûr, certains présentent déjà leur candidature. On ne peut pas empêcher les gens de proclamer leurs ambitions. Cela fait partie du jeu. Macky Sall connaît bien sa coalition, ses forces et ses faiblesses. Je ne doute pas que tout va bien se passer. »

Après le dépôt des cautions, du 1er au 30 octobre, les candidats n’auront que jusqu’au 4 novembre pour déposer leurs listes. Les responsables de BBY n’ont donc plus beaucoup de temps, et devraient jusqu’au bout taire leur choix pour s’assurer que les éventuels déçus n’aillent pas voir ailleurs.

Franchir le Rubicon

Pour Macky Sall, l’enjeu est de taille. Il s’agit non seulement de conserver ses bastions électoraux, mais aussi de ravir à l’opposition ses places fortes, Dakar en tête. « Nous sommes à la fois en phase de défense et en phase de conquête », précise le conseiller cité plus haut. Après une année mouvementée, marquée par les émeutes liées à l’arrestation d’Ousmane Sonko, la hausse du coût de la vie ou la gestion désastreuse des inondations, le chef de l’État entend reprendre un maximum de localités à ses adversaires.

« Avec la question du troisième mandat en toile de fond, remporter certaines villes stratégiques pourrait doper la confiance du président et de ses alliés et, peut-être, le pousser à franchir le Rubicon, analyse le politologue Ababacar Fall. À l’inverse, une défaite aux locales, qui plus est à quatre mois des législatives, avec la crainte de perdre sa majorité à l’Assemblée nationale, le fragiliserait. »

Les élections municipales ne sont rien d’autre que « le premier tour de la présidentielle »

Pour les politiques, c’est certain : l’enjeu de ce scrutin qui arrive à mi-mandat ira bien au-delà d’une simple question de gouvernance locale. Le maire de Mermoz-Sacré-Cœur, Barthélémy Dias, qui espère être investi par  la coalition d’opposition Yéwwi askane wi pour Dakar, le dit lui-même : les élections municipales ne sont rien d’autre que « le premier tour de la présidentielle ».

« En 2014, c’était une première expérience. Aujourd’hui, c’est l’avenir du pouvoir qui est en jeu. Si Macky perd ces élections, c’est fini. L’opposition va demander son départ avant même 2024 et lui faire un procès en illégitimité », concède un cadre du parti présidentiel.

Si l’opposition a tenté de s’unir, elle partira néanmoins en ordre dispersé, avec au moins trois coalitions différentes. Or le mode de scrutin avec une liste majoritaire à 45 % permet à la liste qui l’emporte d’une voix seulement de rafler l’ensemble de la mise.

Quant à Macky Sall, qui s’était lancé cette année dans des « tournées économiques » aux faux airs de campagne électorale, il est attendu prochainement en Casamance. L’occasion, peut-être, de discuter avec Abdoulaye Baldé. Le chef de l’État n’est pas sans savoir qu’à Ziguinchor, une fois que son candidat aura été investi, le plus dur restera à faire : battre Ousmane Sonko, qui avait raflé plus de 57 % des suffrages dans la région en 2019.