Politique

RDC : Denis Kadima, l’homme au cœur du blocage de la Ceni

S’il est soutenu par six des huit confessions religieuses du pays dans la course à la présidence de la commission électorale, la Cenco et l’ECC le soupçonnent d’être le candidat du pouvoir. Son sort pourrait être tranché à l’Assemblée nationale.

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Mis à jour le 7 octobre 2021 à 17:12

Denis Kadima est candidat à la présidence de la Ceni. © DR

En RDC, certains bras de fer réservent peu de surprises. Le 4 octobre, à expiration du délai qui leur avait été fixé, les chefs des huit confessions religieuses chargées de désigner le nouveau président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) ont encore fait le même constat : il leur est, en l’état des discussions, impossible de s’entendre autour d’un candidat commun qui succèdera à Corneille Nangaa, dont le mandat a expiré en juin 2019.

Le blocage persiste depuis plusieurs semaines et, le 30 septembre, Christophe Mboso, le président de l’Assemblée nationale, leur avait accordé un délai de 72 heures pour parvenir à un consensus. Les parties concernées se sont réunies – six heures durant et à huis clos – le samedi 2 octobre, mais sans parvenir à faire évoluer le rapport de forces.

Un profil qui divise

Après Ronsard Malonda, dont la candidature avait été entérinée par l’Assemblée au terme d’une vive polémique avant d’être recalée par Félix Tshisekedi en juillet dernier, c’est Denis Kadima, expert électoral de 60 ans, qui se retrouve au cœur du blocage. Si son nom a été proposé par les kimbanguistes et est approuvé par six confessions religieuses, les catholiques et les protestants ne veulent pas en entendre parler.

Personne ne lui reproche un manque de technicité, mais le volet éthique compte

Pourquoi le profil de Denis Kadima fait-il tant polémique ? Soupçonné par la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) et l’Église du Christ au Congo (ECC) d’être trop proche du camp du chef de l’État, candidat déclaré à un second mandat, il est avant tout, pour ses soutiens, un candidat expérimenté. Directeur exécutif de l’Institut électoral pour une démocratie durable en Afrique (EISA) depuis 2002, il a apporté un appui technique à différentes missions d’observation avec l’Union africaine, la Cedeao, la CEEAC ou encore la SADC. C’est notamment lui qui, dans le cadre de cette structure basée en Afrique du Sud, conduisait la mission conjointe avec le Carter Center lors de la présidentielle ivoirienne du 31 octobre 2020.

Formé à l’université de Lubumbashi, diplômé en sciences politiques et en management à l’université du Witwatersrand à Johannesburg, ce polyglotte – il parle couramment l’anglais, le français, le lingala, le tshiluba et le swahili – a aussi été conseiller technique principal du PNUD en Tunisie pour les premières élections post Printemps arabe, en 2011. Avant cela, il avait dirigé la division référendaire et électorale de l’ONU au Soudan, chargée du référendum sur l’autodétermination du Soudan du Sud.

Il n’est pas non plus étranger au contexte congolais puisqu’il a notamment encadré, pour le compte de la fondation Westminster, l’audit et l’analyse technique de la machine à voter, outil controversé utilisé lors des élections de décembre 2018.

« Menaces et tentatives d’intimidation »

Mais en dépit d’un CV fourni, l’homme demeure clivant. « Personne ne lui reproche un manque de technicité, mais le volet éthique compte », explique l’abbé Donatien Nshole, porte-parole de la Cenco, qui a dénoncé « l’acharnement » de ses confrères à imposer la candidature de Kadima. « Cela s’est accompagné de menaces, d’intimidations et de tentatives de corruption », poursuit-il, rappelant un communiqué signé le 23 juillet par l’ensemble des membres de la plateforme des confessions religieuses pour dénoncer ces agissements.

Après l’échec des discussions du 2 octobre, le pasteur Dodo Kamba, représentant de l’Église de réveil du Congo, a pourtant défendu le choix du « groupe des six » en conférence de presse. « [Denis Kadima] a été choisi par les huit confessions religieuses qui ont unanimement reconnu ses capacités et son savoir-faire. Mais pour des raisons inédites, quelques-uns ont estimé qu’il fallait jeter l’opprobre sur lui », a-t-il regretté, évoquant « une haine personnelle et ethnique qui ne dit pas son nom ».

Denis Kadima est originaire du Kasaï, comme le chef de l’État. « Mais c’est son seul point commun avec lui », défendent les proches du candidat, qui demandent à ce qu’il soit « jugé sur le terrain et à l’œuvre ». Pour ses soutiens, l’heure n’est plus aux tractations. Ils demandent à présent à l’Assemblée nationale de se saisir du procès-verbal de désignation déposé le 18 août au Palais du peuple et de procéder à l’entérinement de la nomination de Denis Kadima.

Passage en force risqué

Son sort est désormais entre les mains de Christophe Mboso : quelques jours avant l’annonce de cet ultime round de discussions, Félix Tshisekedi a annoncé avoir demandé au président de l’Assemblée nationale de régler cette question. « Si ça continue de coincer chez les confessions religieuses, qu’on interroge l’Assemblée nationale, c’est elle qui définira la marche à suivre, a-t-il déclaré dans une interview à la VOA, rejetant les accusations de menaces et d’intimidations. On citait, à tort, des conseillers autour de moi qui auraient influencé ou menacé [les participants au processus]. J’ai demandé des preuves, des noms, je n’ai rien entendu. »

Sa désignation pourrait déboucher sur une crispation politique au sein de l’opposition comme de la majorité

La question est extrêmement sensible pour le chef de l’État. La Ceni a régulièrement souffert d’un problème de crédibilité en raison de la proximité supposée ou avérée de ses différents présidents avec le pouvoir en place. Après des élections controversées en 2018, nombreuses sont les chancelleries qui insistent sur l’importance d’un processus transparent et équitable en 2023. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les ambassadeurs se sont succédé auprès des confessions religieuses en amont des discussions du week-end passé. L’équation est périlleuse. Si la candidature de Denis Kadima venait a être entérinée, il y a fort à parier que cela déboucherait sur une crispation politique au sein de l’opposition, mais aussi de la majorité.

Plusieurs leaders politiques, dont Moïse Katumbi et Vital Kamerhe, refusent pour le moment d’envoyer leurs délégués à la Ceni, jugeant le processus de désignation non transparent. Lundi, Jean-Pierre Bemba a, à son tour, appelé les confessions religieuses à « se surpasser » pour parvenir à un consensus. Mais repousser à nouveau la désignation du président de la Ceni dans l’espoir de parvenir à une hypothétique entente entamerait un peu plus les chances d’organiser les prochaines élections dans les délais.