Culture

Mémoires de Béchir Ben Yahmed : le making of

Mis à jour le 3 novembre 2021 à 10:53

Béchir Ben Yahmed dans son bureau, à Jeune Afrique. © Vincent Fournier/JA

« J’assume », l’autobiographie du fondateur de Jeune Afrique, est sorti ce 3 novembre. L’éditeur Jean-Louis Gouraud, qui en a suivi de près la création, raconte ses coulisses.

Si la réalisation des Mémoires de Béchir Ben Yahmed (J’assume, à paraître le 3 novembre 2021 aux éditions du Rocher) a demandé près de dix ans, ce n’est pas seulement parce que sa matière est riche. C’est aussi et surtout parce que son auteur, qui en est également le personnage principal, était particulièrement indocile, exigeant, rigoureux. Et obstiné, comme je vais tenter le démontrer en racontant les tribulations qui ont abouti à l’édition de cet ouvrage.

Pris dans le feu de l’action, Béchir Ben Yahmed a mis beaucoup de temps à admettre que la création, le maintien en vie, la réussite de Jeune Afrique constituaient mieux qu’une simple aventure : une véritable épopée. Et que cette épopée méritait d’être racontée.

Belle unanimité

Il lui fallut tout de même vingt ans pour se décider à en confier le soin, au début des années 1980, à l’un de ses collaborateurs, qui était devenu un ami, François Poli. Spécialement doué dans l’art de rendre vivant les textes les plus insipides, ce « rewriter » était aussi un formidable narrateur, publiant dans la fameuse Série Noire de bons romans policiers.

François Poli se mit au travail avec entrain. Son élan, hélas, fut brisé par la maladie puis la mort. Il laissa un manuscrit inachevé.

Les années passant, Béchir Ben Yahmed, tout occupé à tenir la barre de son entreprise au milieu des tempêtes, oublia un peu le projet, se contentant de proposer à des proches d’achever le travail que François Poli avait commencé. Parmi eux, Philippe Gaillard, à peine sorti d’une longue retraite consacrée à la rédaction des sept volumes des Mémoires de Jacques Foccart[1], le sulfureux « Monsieur Afrique » du général de Gaulle.

Philippe Gaillard déclina l’offre, comme tous ceux que Béchir Ben Yahmed aurait vu succéder à Poli : « Ce que le public attend, répétaient-ils avec une belle unanimité, ce n’est pas une histoire de Jeune Afrique. Ce qui l’intéresserait, ce sont vos Mémoires à vous, Béchir Ben Yahmed. » Et BBY de se récrier. « Non, cela n’intéresserait personne » ou bien « Ce qui est intéressant, ce n’est pas ma personne, c’est Jeune Afrique. »

Désireux, toutefois, de satisfaire son désir de laisser une trace, un souvenir, un récit de l’aventure Jeune Afrique, je saisis l’occasion du cinquantième anniversaire de la création de l’hebdomadaire pour proposer de publier un album-souvenir reproduisant les meilleurs articles ainsi que les couvertures les plus marquantes parues depuis l’accession à l’indépendance de la plupart des pays du continent.

Aventure exceptionnelle

Béchir Ben Yahmed accepta sans enthousiasme, son idée d’une sorte de grand roman de Jeune Afrique continuant à lui tenir à cœur. L’exécution de l’album-souvenir fut menée de main de maître par Dominique Mataillet, collaborateur de Jeune Afrique et ancien éditeur. Qui s’acquitta de cette tâche titanesque consistant à remuer des tonnes d’archives, relire et sélectionner des milliers de numéros, datés du 17 octobre 1960 pour le premier jusqu’au 26 mars 2011 pour le dernier avant parution de l’ouvrage (éditions de la Martinière, 2013).

Une fois ce livre paru, un certain nombre d’amis (au nombre desquels je me flatte d’avoir une petite place) crurent pouvoir revenir à la charge et suggérer à l’intéressé de reprendre l’idée des Mémoires : « Maintenant que l’histoire de Jeune Afrique a été racontée, peut-on envisager de vous faire raconter une aventure plus exceptionnelle encore : la vôtre ? »

Pour vaincre ses résistances, un argument fut, semble-t-il, déterminant : l’histoire de Jeune Afrique n’est pas toute l’Histoire ! Derrière l’aventure, il y a bien plus que la saga d’une entreprise de presse : il y a l’émergence d’un continent, un changement d’époque, un bouleversement historique. Ne ratons pas cet exceptionnel alignement de planètes qui a fait coïncider la vie d’un homme (BBY), la réussite d’une entreprise (Jeune Afrique) et l’histoire du monde.

« Bon, essayons », dit alors, du bout des lèvres, BBY. À cet exercice nouveau, Philippe Gaillard voulut bien se livrer, à condition de s’y adonner en compagnie de l’un de ses vieux complices, le journaliste marocain Hamid Barrada, un ancien de la maison connu pour ses talents d’intervieweur.

C’est ainsi que purent se tenir, à partir de 2010, une série d’entretiens, au rythme intensif d’une à deux séances par mois, d’une durée de plusieurs heures chacune, ce qui permit d’accumuler une première masse d’informations, de souvenirs, de portraits, d’anecdotes dans lesquels Gaillard tenta de mettre un peu d’ordre.

Véritable dialogue

Après presque quatre ans de ce traitement, Béchir Ben Yahmed décréta que les entretiens s’enlisaient et qu’on tournait en rond. Par une malheureuse coïncidence, la santé de Philippe Gaillard ayant décliné, on mit fin à l’expérience… pour la reprendre quelques mois plus tard, sous une forme radicalement différente. L’idée était cette fois d’organiser un véritable dialogue entre Béchir Ben Yahmed et quelqu’un qui le connaissait mieux que bien : son beau-fils, Zyad Limam.

Lorsque Béchir Ben Yahmed épousa, en 1969, une jeune veuve, Danielle, celle-ci était déjà la mère d’un jeune garçon de 6 ans, Zyad, que Béchir éduqua comme ses propres fils – c’est-à-dire à la dure –, jusqu’à en faire un très bon journaliste, aujourd’hui patron d’une entreprise de presse (Afrique Magazine) et coqueluche des plateaux de télévision s’intéressant aux affaires africaines.

C’était prometteur : il y avait entre les deux interlocuteurs la bonne distance. À la fois assez de proximité, et même d’intimité, pour que l’interviewé ne puisse être tenté de dissimuler ses véritables pensées, et à la fois assez de retenue, créée en particulier par les différences (d’âge, d’opinion, de tempérament) pour que le dialogue ne soit pas un long tissu de complaisances.

L’expérience débuta en 2014 et s’acheva deux ans plus tard, à l’insatisfaction, hélas, des deux parties.

C’est alors qu’apparut un jeune universitaire, François Robinet. Maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, il vint un jour voir Béchir Ben Yahmed. Auteur d’une thèse sur « les conflits africains au regard des médias français », il souhaitait interviewer le fondateur de Jeune Afrique pour une revue spécialisée.

Béchir Ben Yahmed reçut le jeune homme, et fut surpris de la fidélité avec laquelle ce dernier reproduisit ses propos. Il n’en fallut pas plus pour que BBY, un peu découragé par l’échec (auquel il contribua) des deux expériences précédentes, propose au chercheur de jeter un coup d’œil sur la matière accumulée au cours des entretiens déjà réalisés.

Dégraissage de mammouth

François Robinet sut trier, classer et utiliser la masse documentaire considérable que constituaient les comptes rendus des entretiens menés de 2010 à 2016 par les deux équipes, auxquels il faut ajouter le manuscrit inachevé de François Poli, et une impressionnante quantité de documents extraits des archives personnelles de Béchir Ben Yahmed, pour aboutir enfin à quelque chose pouvant laisser entrevoir la possibilité d’un livre.

Ce n’était qu’une étape. Certes, Robinet avait eu la bonne idée de supprimer les questions mais tout restait à faire ! Dégraisser le mammouth, restructurer le texte, créer des chapitres, concilier le classement thématique et l’ordre chronologique, vérifier les faits et les dates, combler les lacunes, éviter les redites, bref : rendre l’ensemble publiable.

Nous avons proposé le challenge à une professionnelle, dont tout laissait penser qu’elle serait capable de réussir cette mission impossible. Auteure de plusieurs ouvrages remarqués, Joséphine Dedet maîtrise parfaitement l’art de dominer une documentation surabondante. À cela s’ajoute que, pour avoir occupé d’éminentes fonctions à la rédaction de La Revue pour l’intelligence du monde (de 2003 à 2009) et, depuis 2001, à Jeune Afrique, elle a eu à fréquenter de près le personnage dont il fallait saisir toute la complexité pour pouvoir en restituer la vérité. C’est ici le cas.

[1]  Deux volumes d’entretiens et cinq volumes de Journal (coédition Fayard/Jeune Afrique), édités entre 1995 et 2001.