Politique

Cameroun : foire d’empoigne au sein du parti de Paul Biya

Ce devait être un grand moment de démocratie mais le renouvellement des organes de base du RDPC a souvent été entaché d’irrégularités et de violences.

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Mis à jour le 6 octobre 2021 à 14:54

Les dirigeants du RDPC à Yaoundé, le 5 octobre 2018 (illustration). © ALEXIS HUGUET/AFP

Règlements de comptes à l’arme blanche, routes coupées, coups et blessures, incendies… Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) se serait bien passé de ces débordements qui ont failli faire déraper ses élections internes.

La concurrence est féroce, tous les coups sont permis

À première vue, rien ne justifiait un tel déchaînement de passions. Il n’était question que de renouveler les bureaux des organes de base, c’est-à-dire d’organiser de petits scrutins dans chaque quartier, village et ville où est implanté le parti du président Paul Biya. En tout, 17 535 membres élus au sein des bureaux des 377 sections que compte la formation sur le territoire national et à l’étranger.

Lancée tous les cinq ans, cette vaste opération a pour but de légitimer les représentants du RDPC, du président de cellule (quartier) au patron de section (ville). Le tout sous le contrôle vigilant des « barons » locaux du parti, qui jouent eux aussi leur survie. L’enjeu pour les uns étant de se maintenir et, partant, de consolider leur assise au sein du régime tandis que, pour d’autres, la conquête d’une section conditionne une ascension future. La concurrence est féroce, tous les coups sont permis.

À l’heure du bilan, on aura tout vu : l’achat de suffrages de militants, les arguments tribalo-ethniques convoqués pour imposer ou disqualifier des concurrents et des scrutins émaillés d’irrégularités et de violences.

Contradictions

Débutées en août dernier, ces sont les premières élections à se tenir sous l’objectif vigilant et intrusif des smartphones. Un comble. Même lorsqu’il s’essaie à la démocratie interne, l’ex-parti unique se prend les pieds dans le tapis de ses contradictions. Les violences contredisent le discours officiel qui tendait, ces dernières années, à faire de la violence politique le mode d’expression exclusif du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) de l’opposant Maurice Kamto. Accusé de terrorisme, ce dernier encourrait même la peine de mort pour avoir planifié des marches destinées à revendiquer sa « victoire » à l’élection présidentielle de 2018. Neuf mois de prison plus tard, Kamto a été libéré sur décision présidentielle.

Une vidéo montre Grégoire Mba Mba, le sénateur RDPC de Kribi, assénant un coup de tête à son vis-à-vis

Le RDPC souhaitait également faire la démonstration de la vitalité démocratique qui prévaut en son sein. Raté. La machine à gagner du régime camerounais n’a réussi qu’à révéler au grand jour sa peu reluisante cuisine interne. Repliée sur elle-même dans un contexte polarisé et manichéen, elle est son principal adversaire. Ses militants se perçoivent trop souvent à travers le prisme étroit de leurs origines ethniques. Ces élections ont également révélé une ligne de fracture entre la bourgeoisie politico-administrative et marchande et de jeunes ambitieux souvent en sous-emploi, prêts à faire le coup de poing pour s’imposer face aux instances dirigeantes de Yaoundé.

Le 20 septembre, des militants du RDPC ont ainsi bloqué la circulation sur la route départementale reliant Yaoundé à Bafoussam dans le département du Mbam-et-Inoubou (Centre). Ils dénonçaient une répartition inégale des places au sein des bureaux des organes de base. Le 22 septembre, la résidence du sous-préfet du département du Dja-et-Lobo 1 a été détruite par les flammes. « Un accident », clame-t-on au comité central, le centre nerveux du parti qui regroupe les informations et donne de l’impulsion aux décisions de la formation. Depuis le 30 septembre tourne en boucle une vidéo montrant une altercation au cours de laquelle Grégoire Mba Mba, le sénateur RDPC de Kribi (Sud), assène un coup de tête à son vis-à-vis.

À Bangangté (région de l’Ouest), la rivalité proverbiale opposant depuis des années la ministre de l’Habitat et du Développement urbain, Célestine Ketcha Courtès, à Éric Niat, le maire de la ville dont elle-même fut l’édile avant son entrée au gouvernement en janvier 2019, a dégénéré en violences urbaines occasionnant l’incendie d’un bâtiment et des affrontements entre bandes rivales. Les troubles à l’ordre public n’ont connu aucune suite judiciaire.

Une structure anachronique

Embarrassée, la machine sécuritaire ne s’est pas mise en branle alors qu’elle se montre d’ordinaire très réactive lorsqu’il s’agit d’autres formations politiques. Il est peu probable que ces élections censées apporter du sang neuf et revitaliser le RDPC améliorent son image d’ex-parti unique ultra-dominant, ayant embrigadé l’administration et mis les institutions à sa botte. Il passera encore pour longtemps pour une structure anachronique avec son abréviation rébarbative, ses instances à consonance soviétique telles que « comité central » ou « bureau politique »… Les tensions actuelles préfigurent des querelles intestines qui secoueront la formation à l’heure de la succession de Paul Biya.