Société

Hapsatou Sy : « Je veux jeter un pont entre les Émirats et l’Afrique »

Entrepreneuse, animatrice, chroniqueuse… La Franco-Sénégalaise a plusieurs cordes à son arc. Et se retrouve souvent où on ne l’attend pas. En conflit avec Canal+, dont elle a démissionné pour protester contre la dérive droitière du groupe, nous la retrouvons à Dubaï, où elle a débuté une nouvelle vie. Rencontre.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 5 octobre 2021 à 12:42

Hapsatou Sy dans les locaux de la chaîne de télévision française RMC Story. © Jerome Domine/ABACAPRESS

Dans la foulée de sa démission du Groupe Canal+, Hapsatou Sy annonçait, le 20 septembre, qu’elle avait été recrutée comme conseillère par le cabinet privé du cheikh Ahmed Bin Faisal Al-Qassimi, membre de la famille royale des émirats de Sharjah et de Ras Al-Khaimah (Émirats arabes unis).

Dix jours plus tard, elle était à Dubaï pour assister à un sommet sur les relations économiques avec l’Afrique organisé par le cabinet du prince émirati. L’occasion de l’interroger sur ses nouvelles fonctions et de faire le bilan de son parcours, entre le monde de l’entreprise et celui des médias.

Jeune Afrique : Vous vous trouvez aujourd’hui à Dubaï dans le cadre d’un événement organisé par le cabinet privé du cheikh Ahmed Bin Faisal Al-Qassimi, qui vous a récemment recruté comme conseillère. Quelles sont vos premières impressions ?

Hapsatou Sy : C’est une nouvelle expérience et, en même temps, la veine entrepreneuriale de la ville m’est assez familière. Il y a une énergie incroyable, où tout semble possible. Avant, on allait chercher cette énergie à New York, aujourd’hui elle existe à Dubaï.

Je suis venue ici avec le désir de jeter un pont entre la France et Dubaï, mais aussi entre Dubaï et l’Afrique. Je conduis de nombreuses actions sur le continent africain et je souhaite que les relations aillent dans les deux sens. Qu’un jeune Africain qui a envie de venir investir ici, de développer son business, puisse le faire aussi.

Comment a démarré cette collaboration avec le cabinet du cheikh Ahmed Bin Faisal Al-Qassimi ?

Ils sont entrés en contact avec moi par mail, tout simplement. Ils avaient vu quelques-unes de mes interventions, et ils voulaient savoir quels étaient mes projets. J’accompagne actuellement près d’un millier de femmes, notamment en France, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, à travers ma marque.

Allez jeter un œil dans les cuisines de certains palaces parisiens pour voir comment sont traités les sans-papiers

Je leur ai parlé de l’entrepreneuriat au féminin et de ma volonté de donner plus de visibilité aux initiatives des femmes et des personnes issues du continent africain. C’est à partir de là qu’on a entamé des discussions. J’ai aimé leur discours, leur volonté. Je suis venue une première fois à Dubaï pour les rencontrer. On a échangé et voilà, je suis là aujourd’hui.

Allez-vous venir vous installer à Dubaï ?

Non. Je suis en France, même si j’ai aussi un pied au Sénégal, dont j’ai la nationalité. Mais je vais venir ici tous les mois. J’ai beaucoup de projets et d’idées.

Comment voyez-vous votre rôle au sein du cabinet privé ?

L’idée, c’est de faciliter les relations avec ceux qui veulent venir investir ici, mais aussi de travailler sur les différents projets que le cabinet accompagne, notamment sur le continent africain et en France.

Et puis, c’est aussi de conduire une réflexion avec eux. Qu’est-ce qu’ils peuvent faire pour transformer cette relation entre l’Afrique et Dubaï ? Comment faire en sorte que tout ça se passe de manière éthique ?

Pouvez-vous citer quelques exemples ?

Je pense par exemple à Mariam Aidara, la fondatrice de Dakar Science Po, qui, à mon avis, a beaucoup à leur apprendre sur la vision que les Africains ont du business, de l’entrepreneuriat, de la femme, etc.

Ce que j’ai vu ici, c’est ce qu’on n’arrive plus à voir en France aujourd’hui, par exemple des femmes voilées aux côtés de femmes en minijupe sans que personne ne dise quoi que ce soit.

Je veux aussi identifier des projets à soutenir. J’ai animé 4 live en amont du sommet Afrique-France, qui aura lieu le 8 octobre à Montpellier.

Vous avez été interpellée sur les réseaux sociaux concernant ce nouveau rôle médiatique au service des Émirats arabes unis et sur les violations des droits de l’homme qui y ont cours, notamment sur les chantiers de construction. Que répondez-vous à ces critiques ?

Je comprends les inquiétudes. Moi, ce que j’ai vu ici, c’est ce qu’on n’arrive plus à voir en France aujourd’hui, par exemple des femmes voilées aux côtés de femmes en minijupe sans que personne ne dise quoi que ce soit.

La deuxième chose, c’est la question de l’esclavage. J’ai conscience qu’il y a des gens qui vivent dans des difficultés extrêmes. Je l’ai aussi vu sur le continent africain et je l’ai vu en France.

Que ce soit aux Émirats ou ailleurs, si je vois de l’injustice, je la dénoncerai

Allez jeter un œil dans les cuisines de certains palaces parisiens pour voir comment sont traités les sans-papiers. Je n’ai pas de leçon à donner à des personnes qui reconnaissent qu’elles ont des problèmes et qui veulent les régler.

Je suis ici, mais je ne suis pas engagée en politique et je ne fais pas de politique.

En revanche, je suis engagée civilement et évidemment que j’essaierai de travailler avec le bureau sur ces questions-là. Que ce soit aux Émirats ou ailleurs, si je vois de l’injustice, je la dénoncerai.

Mais je ne dénoncerai pas ce que je n’ai pas vu. Si je vois des choses, on en parlera très sérieusement. Je ne mettrai pas d’œillères.

Revenons à ce projet que vous avez mentionné, où vous accompagnez des femmes à travers votre marque. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Avant, je vendais mes produits en pharmacie, puis chez Sephora, Monoprix, toutes les grandes enseignes. Mais il y avait un truc qui ne me plaisait pas : on travaille beaucoup, mais toute la marge part chez ces grands groupes. Je voulais remettre du sens dans tout ça.

Je me suis dit que j’allais changer mon modèle. J’ai créé un réseau alternatif de distribution, un peu comme la vente à domicile, mais revisitée, dépoussiérée et très digitalisée, avec une académie de formation 100 % gratuite.

Ils ont très vite voulu me classer comme une bagarreuse

Je travaille avec des femmes qui sont en grande précarité, d’anciennes SDF, d’ex-détenues, des mères au foyer, des femmes coincées à la maison avec des enfants porteurs de handicaps, mais qui ne veulent pas s’oublier en tant que femme.

Parce que ce détour médiatique était inattendu pour vous ?

Complètement. J’étais entrepreneuse, je développais mon business et j’avais l’habitude d’apporter mon témoignage sur ce que je réussissais, mais aussi sur ce que je ratais.

Et puis, il y a eu ce reportage dans Zone interdite sur mon parcours entrepreneurial. Tout s’est accéléré. On m’a contactée pour rejoindre M6 dans une émission qui évaluait des projets d’entrepreneurs, L’Inventeur 2012.

Ensuite, j’ai atterri chez Laurence Ferrari et toute la bande. Et puis je suis passée chez C8. Aujourd’hui, je suis à RMC Story.

Quel bilan tirez-vous de cette expérience médiatique ? Tout n’a pas été rose, justement.

J’ai vécu mes plus belles années télé à l’époque du Grand 8 [émission animée par Laurence Ferrari de 2012 à 2016 NDLR]. Je venais du divertissement, avec le franc-parler qui me caractérisait.

J’ai ensuite rejoint cette chaîne [C8, du groupe Canal+, NDLR] que je trouve dégradante, misogyne et manipulatrice. Quand on est un média d’information, on a pour mission de donner la bonne information, pas de la manipuler.

Quand elle est manipulée pour servir les intérêts de certaines personnes, on est dans une démarche malhonnête vis-à-vis du grand public.

Je n’ai pas été construite là-dedans, et ça m’a beaucoup perturbée. Certaines attitudes n’étaient pas normales pour moi. Beaucoup de femmes mais pas seulement étaient résignés parce qu’ils voulaient garder leur poste.

Vous êtes entrée en conflit avec la chaîne…

Je me suis toujours battue pour mon indépendance, pour ma liberté. Il n’était pas question pour moi d’accepter ça. Ils ont très vite voulu me classer comme une bagarreuse. Mais être cohérente avec ses valeurs, ce n’est pas de la bagarre. J’ai décidé de ne pas adhérer à cette télévision-là.

J’ai mis du temps à partir parce qu’il y avait des histoires de procédure derrière. Mais cela m’a beaucoup affectée. Il y a des gens qui m’appellent encore de temps en temps par ce prénom qui n’est pas le mien [Corinne, NDLR].

Vous voulez parler de ce qui s’est passé avec Éric Zemmour sur le plateau de Thierry Ardisson en 2018 ? [Dans une discussion sur la « francisation des prénoms », le polémiste avait affirmé que le prénom Hapsatou était une « insulte pour la France », NDLR]

Oui, vous voyez, on m’en parle tout le temps, partout où je vais. Ce que je réponds, c’est que mon prénom, c’est Hapsatou, et que je suis fière de mes origines. On peut être française et africaine, et aimer nos deux moitiés, sans en rejeter aucune.

Il faut aussi savoir que je faisais une des plus grosses audiences du groupe avec mon émission Enquête d’Afrique [sur Canal+ Afrique, NDLR]. Ce n’est pas parce que c’est l’Afrique que ça ne doit pas être pris en considération.

Je refuse en tout cas aujourd’hui d’apporter ma collaboration à un groupe dirigé par un homme qui fait énormément de business sur le continent africain et qui soutient une personne qui crache sur tout ce que nous sommes. J’ai donc décidé de partir.

Je considère que j’apporte plus de choses positives à la France que ce type-là [Éric Zemmour, NDLR]

Cette aventure médiatique, vous la poursuivez tout de même aujourd’hui.

On me sollicite effectivement pour intervenir et exprimer mon point de vue. Je n’ai pratiquement pas d’autre choix que d’endosser ce rôle parce que j’ai des obligations vis-à-vis de mes sœurs et de mes frères. C’est un combat pour défendre les valeurs de notre République.

Quand on dit à un gamin que l’égalité est une valeur de la République, tout en lui faisant comprendre qu’il est un citoyen de seconde zone parce que son prénom ne colle pas à l’image de la France, eh bien ce n’est pas ça la France, ce n’est pas ce qu’on m’a enseigné. Je continue à porter un autre message.

Je considère que j’apporte plus de choses positives à la France que ce type-là, et je continuerai, même affronter l’extrême droite est rude. En tant que femme noire, mais d’abord en tant que femme. J’ai grandi aux côtés de quatre frères, et je n’ai jamais courbé la tête. Je ne vais pas la courber aujourd’hui.