Politique

MBS, MBZ, Tamim : dans le Golfe, la rivalité entre les princes ne faiblit pas

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 25 octobre 2021 à 14:22

Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (au centre) entouré de l’émir Tamim du Qatar (à g.) et de Tahnoun Ben Zayed Al Nayhan, conseiller émirati à la sécurité nationale, à Neom, en Arabie saoudite, le 17 septembre 2021. © BANDAR AL-JALOUD / Saudi Royal Palace / AFP

La crise du Golfe a officiellement pris fin en janvier 2021. Mais en coulisses, la rivalité entre le Qatar et ses voisins bat toujours son plein, tandis que l’Arabie saoudite a tempéré son alliance stratégique avec Abou Dhabi.

Jour historique, ce 2 octobre 2021 au Qatar : un mois après avoir célébré ses cinquante ans d’indépendance, l’émirat organise ses premières élections législatives. La Choura qui en sera issue restera un organe consultatif, ce scrutin ayant une portée essentiellement symbolique. Et pédagogique, soulignent les autorités. Mais de mauvaises ondes sont venues de l’étranger perturber l’événement national qui ont mis sur les dents les services qataris.

Dès le début d’août, le réseau Twitter a commencé à gazouiller quotidiennement des centaines de hashtags appelant au boycott électoral et à un « printemps qatari » sur le modèle des printemps arabes de 2011. Beaucoup étaient illustrés de captures d’une rare manifestation, le 9 août, de membres de la grande tribu Al-Murrah dont une partie a été exclue du scrutin par la loi électorale, laquelle n’accorde le droit de vote qu’aux seuls citoyens dont les ascendants étaient qataris en 1930.

Réconciliation en trompe-l’œil

La déferlante de tweets hostiles au pouvoir a conduit les services qataris à s’intéresser à leur origine, pour constater qu’ils avaient été diffusés via une cohorte de comptes robots (bots) depuis, essentiellement, les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite, mais aussi l’Égypte, les trois grands États qui, en juin 2017, avaient rompu tout lien avec l’émirat et, empêchés par l’administration américaine de l’envahir, lui avaient imposé un blocus total.

De nombreux aspects de la réconciliation de janvier laissent à penser que certains anciens ennemis du Qatar n’ont pas désarmé

« Huit mois après que le Qatar et l’ex-quartet du blocus ont semblé enterrer la hache de guerre avec la signature de la déclaration d’Al-Ula, cette affaire amène à se demander si la crise du Golfe a vraiment pris fin », écrit le site d’information locale Doha News le 11 août dans une enquête consacrée à cette cyber-subversion.

En janvier 2021, la famille exigeante des monarques du Golfe avait en effet célébré en grande pompe son entente retrouvée après quatre ans de brouille avec l’indocile Qatar.

Alors que la Russie s’ingère par de puissants moyens dans les élections des puissances occidentales, qui ne sauraient pour autant la qualifier d’ennemie, ces quelques rafales de tweets dans le ciel du Golfe semblent de faible portée.

Mais de nombreux aspects de la réconciliation de janvier laissent à penser que certains anciens ennemis du Qatar n’ont pas désarmé. Mis en scène dans le décor minéral d’Al-Ula, la nouvelle vitrine touristique saoudienne, le spectacle de l’unité du Conseil de coopération du Golfe (CCG) a été donné très opportunément quinze jours avant la prestation de serment du nouveau président américain démocrate, Joe Biden, le 20 janvier.

Débridés par les blancs-seings et les absolutions délivrés par son prédécesseur Donald Trump, en échange de dizaines de milliards de dollars d’armement, Abou Dhabi, Riyad et Le Caire étaient dans le collimateur des démocrates américains. Le candidat Biden avait même prévenu qu’il ne fraterniserait pas avec des « dictateurs et des autocrates ».

La levée du blocus contre le Qatar a constitué un gage de modération à l’adresse de l’administration Biden

La défaite de Trump, mais aussi la position essentielle pour Washington acquise par Doha dans la crise afghane ont sonné la fin de la récréation : la levée du blocus contre le Qatar a constitué un gage de modération à l’adresse de la nouvelle administration, en même temps qu’une issue consensuelle à quatre ans d’embargo qui n’ont eu d’autres résultats que d’entraver l’économie du Golfe et d’empoisonner le climat politique de la région. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, avait alors espéré « que tous les pays concernés continueraient d’agir dans un esprit positif pour renforcer leurs relations ».

Des relations du Qatar avec les membres de l’ex-quartet, celle avec l’Égypte est repartie sur le meilleur pied, les deux États ayant engagé une coopération positive dans les domaines financier et politique, comme à Gaza, mais aussi en Libye, où Le Caire se passerait bien du maréchal Haftar, l’incontrôlable protégé d’Abou Dhabi.

Les islamistes, défendus par Doha, ne représentent plus une menace pour l’Égyptien Sissi, maintenant bien installé. À Riyad, paradoxalement, le principal grief des Saoudiens était l’ouverture du Qatar à l’Iran, mais ils voient aujourd’hui dans l’émirat leur meilleur atout pour engager la désescalade avec le grand rival perse.

Et le prince héritier Mohammed Ben Salman (MBS) est lui aussi dans une situation plus stable qu’il y a cinq ans et peut se permettre de montrer qu’il n’est plus l’affidé du maître d’Abou Dhabi, Mohammed Ben Zayed (MBZ), qui, lui, reste l’ennemi irréductible de l’émir Tamim du Qatar », explique l’analyste en risque politique et spécialiste du Golfe Andreas Krieg, du King’s College de Londres.

En effet, les poisons qui enveniment les relations entre Doha et Abou Dhabi ne sont pas de ceux qui se métabolisent rapidement.

Athènes vs Sparte

« Des positions idéologiques antagonistes et des ambitions de grandeur concurrentes ont creusé un fossé entre les deux proches voisins depuis bien plus longtemps qu’il n’y paraît », rappelle Sébastien Boussois, chercheur et auteur des Emirats arabes unis à la conquête du monde (Max Milo, juillet 2021).

« Le Qatar et les EAU étaient irréconciliables dès le lendemain de leur indépendance, en 1971, quand Doha a finalement refusé d’intégrer la fédération, aujourd’hui sous la coupe d’Abou Dhabi. En 1995, le coup de palais du prince héritier du Qatar, Hamad, contre son père et l’échec, en 1996, du contre-coup ourdi par Abou Dhabi ont attisé les animosités tout comme le soft power conquérant développé les années suivantes par Doha. En 2011, cette hostilité a éclaté au grand jour sur le théâtre des révolutions arabes mais aussi au-delà. »

La guerre s’est livrée sur des terrains secondaires, notamment en Libye, où elle perdure plus qu’ailleurs

Entre Doha, qui se voit en Athènes du Golfe, championne de la démocratie dans le monde arabe, et Abou Dhabi, qui se veut une nouvelle Sparte, sentinelle musclée de l’ordre et de la sécurité dans la région, la guerre s’est alors livrée sur des terrains secondaires, notamment en Libye, où elle perdure plus qu’ailleurs, les Émirats soutenant à tout crin, malgré ses erreurs, ses excès et ses échecs, le maréchal Haftar, qui se veut l’ennemi juré des islamistes, contre le gouvernement de Tripoli, activement aidé par la Turquie et le Qatar.

En Syrie, les Émiratis ne cachent plus leur inclination pour le régime de Bachar al-Assad depuis la réouverture de leur ambassade à Damas en 2018, tandis que Doha recevait encore, fin septembre, le président de la Coalition nationale de l’opposition et des forces révolutionnaires syriennes. En septembre 2020, les influents médias qataris n’ont pas ménagé leurs critiques quand les EAU et Bahreïn ont conclu avec Israël des accords de normalisation.

En juin suivant, le ministre émirati des Affaires étrangères appelait en retour à classer terroriste le Hamas palestinien, au pouvoir à Gaza et protégé par les Qataris. Le Qatar s’est-il fait l’incontournable intermédiaire avec les talibans sur le terrain afghan ?

Les EAU, seul État avec l’Arabie saoudite à avoir reconnu leur régime dans les années 1990, se montrent aujourd’hui très réservés à leur égard et ont accueilli le président Ashraf Ghani, qui a fui les islamistes, emportant des dizaines de millions de dollars.

De Mogadiscio à Nouakchott

A l’Ouest d’Aden, le continent africain est devenu l’arrière-cour de la compétition entre Doha et Abou Dhabi, plus largement entre un axe Turquie-Qatar et un autre EAU-Arabie saoudite qui s’y disputent les investissements, les ports et les influences politiques. Il avait été le terrain d’une grande chasse aux soutiens diplomatiques quand, en 2017, les quatre rivaux du Qatar avait décrété le blocus.

MBZ, le tacticien d’Abou Dhabi, sait la fragilité des « régimes forts » qu’il soutient

La réconciliation officielle n’a pas fait décroître les compétitions qui se jouent de Mogadiscio à Nouakchott. De même, la victoire remportée ces dernières années dans le monde arabe par le camp de la contre-révolution n’a pas atténué la défiance d’Abou Dhabi.

MBZ, le tacticien d’Abou Dhabi, sait la fragilité des « régimes forts » qu’il soutient et la probabilité de nouvelles agitations sociales. S’il a gagné la partie, il n’a pas encore remporté le match. « Ce qu’il est important de considérer, souligne Stéphane Lacroix, professeur à Sciences-Po Paris et spécialiste de la péninsule arabique, c’est que dans les années 2000, Doha se place pour les Occidentaux comme le lieu du pluralisme, de la démocratie et de la liberté d’expression, quand Abou Dhabi se positionne comme celui de la tolérance religieuse à destination de ces mêmes Occidentaux. »

« Lors des révolutions arabes en 2011, le Qatar est resté fidèle à cette ligne, soutenant les partis de l’islam politique beaucoup moins par affinité que parce qu’il les voyait comme les chevaux gagnants, continue le chercheur. Les Émirats ont adopté la position inverse, d’abord sur la défensive puis dans la contre-offensive en arguant que la révolution c’était l’extrémisme et qu’en tant que défenseur de la tolérance, il fallait la contrer. »

Sur le terrain politique, le Qatar possède un atout là où réside l’une des principales fragilités des EAU comme l’Arabie saoudite : une population homogène, prospère et très restreinte de 300 000 nationaux, facilement contrôlable, qui l’autorise à mener la politique étrangère qu’il souhaite sans conséquences intérieures.

Il n’en va pas de même aux EAU, beaucoup plus peuplés et affectés par des disparités, et à plus forte raison en Arabie saoudite. Des faiblesses sur lesquelles les oppositions aux régimes, islamistes en premier lieu, pourraient prospérer.

La concurrence entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’exprime de plus en plus ouvertement

Doha est loin de « s’aligner politiquement » sur ses voisins du Golfe, comme le lui commandait l’une des treize conditions émises en 2017 pour la levée du blocus. Cependant, le facteur de tension le plus important mais le plus ignoré dans le Golfe n’est pas dans les antagonismes des positionnements idéologiques, mais, au contraire, dans la similarité des modèles de développement de ces pétromonarchies voisines.

« Ce sont des pays aux ressources similaires, qui ont finalement adopté des discours similaires, qui sont sur les mêmes lignes, visent la même niche et ne peuvent structurellement qu’être en concurrence. Concurrence entre le Qatar et ses voisins, mais aussi entre les EAU et l’Arabie saoudite. Celle-ci s’exprime de plus en plus ouvertement et pourrait s’aggraver, le modèle saoudien étant calqué sur le modèle émirati, relève Stéphane Lacroix. Je ne vois pas pour l’instant d’issue à cette compétition qui risque de se prolonger. »