Économie

Développement : Blue Dot Network, l’alternative Trump-Biden à l’initiative chinoise Belt and Road ?

Les ambassadeurs des pays membres de l’OCDE vont discuter, à Paris, d’une initiative menée par les États-Unis pour les infrastructures dans les pays en développement, perçue par beaucoup comme une riposte à la Chine. Explications.

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Mis à jour le 4 octobre 2021 à 16:17

Joe Biden (dr.), alors vice-président, aux côté d’Anthony Blinken, secrétaire d’État adjoint, lors d’échanges avec des représentants sud-coréens et japonais, à Honolulu, 14 juillet 2016. © U.S. Pacific Command/Flickr/Licence CC

Les salons feutrés du château de la Muette, siège parisien de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), vont abriter, virtuellement et en toute discrétion, le 5 octobre, une réunion très attendue. Un panel de premier choix va à cette occasion s’adresser aux ambassadeurs des 38 pays membres de l’institution.

Il sera composé, en plus du secrétaire-général de l’OCDE, l’Australien Mathias Cormann, d’Yves Perrier, le directeur général d’Amundi, première société européenne en matière de gestion d’actifs, avec un encours de 1 729 milliards d’euros, de Brendan Bechtel, PDG de la compagnie éponyme, leader américain du BTP et, depuis Washington, d’Antony Blinken, le secrétaire d’État américain. Ce dernier interviendra en visioconférence, « mais il était prévu un temps qu’il fasse le déplacement », assure-t-on à l’OCDE, comme pour bien souligner l’importance de l’événement.

Des projets privilégiant la transparence, le respect de l’environnement et… la rentabilité

Si le chef de la diplomatie américaine était prêt à faire le déplacement à Paris, ce n’était par pour participer à une énième conférence sur « l’investissement dans des infrastructures de qualité », mais bien pour présenter devant les représentants des alliés les plus proches de Washington les grandes lignes du projet multilatéral baptisé « Blue Dot Network (BDN) », lancé sous l’administration Trump et réactivé par celle de son successeur à la présidence.

Dévoilée pour la première fois en novembre 2019, lors de la 35e assemblée de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) organisée à Bangkok, cette initiative a pour ambition d’équiper les pays en développement d’infrastructures modèles et réalisées en toute transparence, dans le respect des normes environnementales et des lois de rentabilité du marché.

Un cercle d’affaires vertueux qui doit permettre à l’administration US de redonner confiance au secteur privé américain pour le voir déverser ses milliards de dollars dans des régions jugées jusqu’alors « à risque ». À commencer par les capitaux gérés par les fonds de pensions et autres compagnies d’assurance.

Comme les étoiles Michelin pour un restaurant

En plus de contribuer à répondre à une demande d’équipement estimée à 94 000 milliards de dollars pour les vingt prochaines années, tout en assurant une place de choix aux compagnies américaines du BTP, des secteurs de l’énergie ou du numérique, BDN apparaît surtout aux yeux des observateurs avertis comme la réponse américaine aux « Nouvelles routes de la soie » tracées par le Chine à travers le monde depuis dix ans.

Travaux de construction du 3eme pont Henri Konan Bédié.  Le 23 mai 2013. La construction de cette infrastructure a été financée, en partie, par Africa Finance Corporation. © Olivier pour Jeune Afrique

Travaux de construction du 3eme pont Henri Konan Bédié. Le 23 mai 2013. La construction de cette infrastructure a été financée, en partie, par Africa Finance Corporation. © Olivier pour Jeune Afrique

Des standards partagés

Pour concurrencer la Belt & Road Initiative (BRI) de Pékin, Washington compte sur son futur réseau de petits points bleus, comme notre planète vue depuis l’espace, constitué d’un ensemble d’infrastructures high-tech réalisées en partenariat avec le secteur privé, selon les meilleurs pratiques politiques, économiques et écologiques, pour être certifiées « BDN ».

« Comme les étoiles Michelin pour un restaurant », avait déclaré dans le courant de 2020 au Japon Matthew Pottinger, alors conseiller-adjoint à la Sécurité nationale auprès de la Maison-Blanche. « En établissant des standards partagés par les gouvernements, le secteur privé et la société civile, nous améliorerons la connectivité qui renforcera l’économie et augmentera les opportunités d’emplois à l’échelle mondiale, tout en contribuant à un meilleur environnement », assure un expert de l’OCDE.

Une contribution de 60 milliards de dollars

Peu d’informations concrètes ont pour l’instant filtré concernant les projets, leur financement, voire le budget même d’un tel programme. Lors de la présentation de novembre 2019, le sous-secrétaire d’État de l’époque, Keith Krach, avait parlé d’une contribution de 60 milliards de dollars, apportée par l’International Development Finance Corporation (DFC), la banque américaine de développement.

250 millions de dollars ont été prêtés à AFC

Mais BDN a changé d’échelle depuis, à mesure que Washington tente de réunir ses amis autour de lui, avec l’objectif, déjà plus ou moins déclaré, de faire de l’initiative le réceptacle des différents programmes de développement bilatéraux, comme la New Southern Policy sud-coréenne.

DFC, acteur central de l’initiative Blue Dot Network, est très présent en Afrique. L’an dernier, l’institution américaine a approuvé pas moins de 650 millions de dollars de financements pour des projets menés en Afrique et des institutions établies sur le continent, dont un prêt de 250 millions de dollars en faveur d’Africa Finance Corporation, spécialiste des infrastructures, un crédit de 50 millions de dollars pour la construction d’un hôtel Marriott à Addis-Abeba, et un autre de 200 millions de dollars pour la construction de la Centrale électrique de Temane, au Mozambique.

L’OCDE aux premières loges

L’OCDE est partie prenante et apporte officiellement son soutien technique à l’initiative BDN depuis juin, après avoir déjà accueilli une première réunion à Paris, qui s’était conclue par la mise en place d’un comité consultatif, devant plus de 150 représentants du secteur privé et financier international, du colosse américain J.P Morgan au Fonds souverain de Thaïlande.

Nous devons conserver notre suprématie sur les produits et les technologies du futur

L’OCDE semble même être aux premières loges du projet depuis l’accord passé le 4 janvier 2020 entre les États-Unis, le Japon et l’Australie, trois de ses membres les plus influents, pour la mise en place d’un comité de pilotage de BDN.

À partir de cette date, la plupart des traités signés par les États-Unis avec ses partenaires mentionnent l’initiative. Cela a été le cas avec l’Inde en février 2020, les douze pays européens de l’Initiative des Trois Mers  (ITM) en octobre de la même année, puis Taïwan le mois suivant et la Géorgie en janvier 2021.

Washington en discussion avec Bruxelles

La liste ne s’est pas élargie depuis l’arrivée de Joe Biden à la présidence, mais ce dernier a vite repris à son compte l’idée encore balbutiante de son prédécesseur, pour s’en faire à son tour le porte-voix. Dès le mois de mars, il s’entretient avec le Premier ministre anglais, Boris Johnson au sujet « d’une initiative des pays démocratiques, similaire à celle de la Chine, pour aider les pays en développement ». En avril, le 46e président des États-Unis identifie clairement le danger lors de son discours sur l’état de l’Union.

« La Chine et d’autres pays nous rattrapent. Nous devons conserver notre suprématie sur les produits et les technologies du futur », a-t-il déclaré devant un Congrès pour une fois unanime. Quelques jours après la première réunion tenue à l’OCDE, Joe Biden profite du G7 organisé au Royaume-Uni le 12 juin, pour faire adopter par les autres puissances, renforcées pour l’occasion par l’Australie, l’Inde et la Corée du Sud, le partenariat Build Back Better World (B3W) qui reprend les grands principes de l’initiative BDN. Enfin, Washington est en discussion avec Bruxelles depuis plus d’un an, pour convaincre l’Union européenne (UE) de rallier son programme et d’isoler ainsi un peu plus la Chine.

Tout le monde est d’ailleurs le bienvenu selon les promoteurs de BDN. La Chine comprise, si ses projets d’infrastructures répondent aux standards internationaux définis depuis 2013 par les Principes de l’Équateur, la déclaration du sommet du G7 de Charlevoix en 2018 et du G20 d’Osaka en juin 2019.

En dehors du cadre général, Antony Blinken devrait donner peu de précisions quant au contenu de l’initiative lors de son intervention parisienne. Mais, forts du soutien des pays membres de l’OCDE, les États-Unis devraient poursuivre leur offensive diplomatique d’ici à la fin de cette année. Et il y a déjà fort à parier que l’initiative BDN va s’inviter dans les débats du G20 à Rome, en octobre, puis de la COP26 de Glasgow en novembre.