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Laurent Gbagbo, chef de guerre

En déclenchant les hostilités pour mettre un terme au bras de fer qui l'oppose aux ex-rebelles, le président ivoirien a ouvert la boîte de Pandore.

Les chancelleries occidentales en poste à Abidjan n’y ont pas cru jusqu’à la dernière
minute. Les organismes impliqués dans le règlement de la crise (ONU, Cedeao, Francophonie) ont tenté de l’en dissuader. Laurent Gbagbo l’a fait. Après plus de deux ans d’une situation de ni paix ni guerre entre les troupes gouvernementales et les Forces nouvelles (FN, l’ex-rébellion qui occupe 60 % du territoire de la Côte d’Ivoire depuis le
19 septembre 2002), le numéro un ivoirien semble décidé à en finir.
Tôt le matin du 4 novembre, l’armée régulière a lancé une offensive sur Bouaké et sur Korhogo, villes phares de la zone sous contrôle des FN. Deux avions bombardiers Sukhoï SU-25 de fabrication russe armés de bombes et d’un canon de 30 mm, ont décollé de Yamoussoukro, la capitale politique du pays, puis mitraillé des barrages de contrôle, les casernes, le siège et les locaux de la télévision de l’ex-rébellion. L’attaque a eu lieu le jour même où Charles Blé Goudé a réuni plusieurs centaines de « jeunes patriotes » (le « bataillon de la rue » de Gbagbo) devant l’état-major de l’armée, pour réclamer à la troupe « de prendre ses responsabilités devant le défi lancé par Guillaume Soro [secrétaire général des FN], en décidant de renvoyer le désarmement aux calendes grecques ».
Qualifiés d’« action très grave » par Chérif Ousmane, le commandant militaire du secteur de Bouaké, les raids sur les positions des FN ont enterré la déclaration de fin de guerre conjointement signée le 4 juillet 2003 par les Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci) et les Forces armées des Forces nouvelles (FAFN). Ils ont sonné le « début de la guerre », à en croire le capitaine Jean-Noël Abbey, un officier des Fanci commandant d’une unité blindée, qui a prédit un assaut terrestre après la phase des bombardements aériens.
Le chef de l’État ivoirien avait annoncé la couleur dès le 2 novembre, dans une déclaration signée de son porte-parole Désiré Tagro, fustigeant « le comportement de plus en plus insupportable des rebelles ».
Quelques jours auparavant se mettaient peu à peu en place tous les ingrédients d’un affrontement armé. Après le refus des FN de déposer les armes à la date du 15 octobre prévue par l’accord d’Accra III du 30 juillet 2004, le président du Front populaire ivoirien (FPI, au pouvoir), Pascal Affi Nguessan, est monté au créneau pour demander au chef de l’État de dissoudre le gouvernement de réconciliation nationale et d’utiliser « tous les moyens » pour rétablir l’intégrité territoriale du pays. Dans la plus grande discrétion, le chef des « frontistes » sillonnait également les camps militaires du pays pour « convaincre la hiérarchie de l’armée de libérer la Côte d’Ivoire ».
Dans le camp d’en face, les FAFN ont été placées « en état d’alerte maximale » depuis le 28 octobre, quand Guillaume Soro a reporté sine die le désarmement de ses troupes, rappelé à Bouaké les ministres des FN, et décrété l’état d’urgence dans les zones sous le contrôle de la rébellion. Tandis que chez les loyalistes, de source militaire française, des hélicoptères de combat de type Mi-24 ont été déplacés à partir du 29 octobre de Yamoussoukro (centre) vers Bondoukou (à l’est), Guiglo et Daloa (à l’ouest), non loin donc de la ligne de front.
Le 31 octobre, les troupes Fanci ont fermé les corridors de Tiébissou (centre) et de Duékoué (ouest), bouchant ainsi tous les grands axes reliant Abidjan au Burkina Faso, au Mali, au Liberia et à la Guinée. Les milices d’autodéfense se sont mises sur le pied de guerre. Le Groupement des patriotes pour la paix (GPP), le Front de libération du grand Ouest (FLGO) et le Front de libération du Centre-Ouest (FLCO) ont battu le rappel de leurs troupes. Loin de l’insouciance d’Abidjan, l’électricité était donc dans l’air. Le passage à l’action devenait imminent.
Gbagbo a orchestré l’attaque suivant un schéma habituel qu’il déroule depuis le début de la crise : donner des gages verbaux de sa volonté de faire la paix, jouer la rue pour amener la communauté internationale à des concessions, exploiter les fautes de l’adversaire (en l’occurrence la décision des FN de boycotter le gouvernement et le processus de désarmement). Usant de ruse voire de roublardise, le numéro un ivoirien est allé à la guerre sans en avoir l’air, martelant sans cesse (alors que ses partisans l’appelaient à l’affrontement) sa préférence pour une solution négociée de sortie de crise.
Partageant avec lui la table du déjeuner au palais présidentiel, une journée de fin octobre, nous avons découvert un Gbagbo en forme, rarement à court d’anecdotes et d’histoires drôles, mais agacé par les chicaneries des FN. « Soro a fait fort cette fois-ci, ironisait-il. Il boude parce qu’un véhicule chargé d’armes [l’ex-rébellion prétend avoir intercepté cette cargaison, et en a fait un prétexte pour se retirer du gouvernement et reporter le désarmement de ses troupes, NDLR] conduit par son propre garde du corps est entré à Bouaké en plein jour par la route nationale. Nous avons, nous autres accusés, une bien habile manière d’infiltrer la zone de nos adversaires. » Honorant son plat de riz à la sauce gouagouassou (une spécialité locale à base d’aubergine et de gombo), le chef de l’État n’a pu cacher son ressentiment face au « gâchis » causé par « la rébellion [qui] a frappé le pays juste au moment où l’activité économique repartait, et où toutes les prévisions tablaient sur une croissance de 3 % en 2002 et 7 % en 2003 ».
Gbagbo n’a jamais pu digérer que ses adversaires aient attaqué le pays en son absence un soir de septembre 2002, « gâché les premiers fruits de (sa) politique », tué son ministre de l’Intérieur Émile Boga Doudou, puis occupé 60 % du territoire. Il était en visite à Rome lorsque Abidjan a été pilonné à l’arme lourde au cours de cette sanglante nuit du 18 au 19 septembre. Courageux, il est resté sourd à la proposition de son homologue français Jacques Chirac lui suggérant de l’accueillir « pour des raisons de sécurité » en attendant d’y voir clair. Laissant derrière lui épouse, enfants et collaborateurs, il s’est envolé le 20 septembre pour sa bonne capitale avec deux gardes du corps et deux collaborateurs. « C’est moi le président de la République et c’est à moi que les rebelles en veulent. C’est donc à moi d’aller au front pour organiser la contre-offensive », devait-il lancer dès son atterrissage à Abidjan.
Mais le numéro un ivoirien n’avait pas les moyens de ses ambitions : l’armée ivoirienne était dans un état de déliquescence avancé, manquant de presque tout, même de matériel de transmission.
Affaibli, ayant perdu avant l’heure la bataille diplomatique devant les habits présentables et le discours structuré de la rébellion du Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI, fondu par la suite dans un ensemble dénommé « Forces nouvelles »), le chef de l’État ivoirien est dépouillé de l’essentiel de ses prérogatives dans l’accord qui lui a été imposé à Linas-Marcoussis, dans la banlieue parisienne, en janvier 2003. Flanqué d’un « Premier ministre de consensus » et d’un gouvernement composé de représentants de toutes les parties signataires de l’accord, Gbagbo s’est vu imposer une « feuille de route » (comprenant notamment des réformes politiques) qui devait s’étaler jusqu’à la fin de son mandat, en octobre 2005.
Pour se remettre en scène, il lui a fallu user de son extraordinaire capacité à rebondir. Jouant la Constitution contre Marcoussis, la rue et « l’ordre national » contre les exigences de la communauté internationale, il a réussi à faire admettre par ses adversaires des concessions qui allaient peu à peu ébranler la forteresse Marcoussis.
Il gagne du temps, le met à profit pour équiper à outrance l’armée et les « milices d’autodéfense » favorables à son régime. De l’Angola à la Russie, de l’Ukraine à la Bulgarie, le shadow cabinet coaché par le pasteur Moïse Koré et par l’ex-ministre délégué à la Défense Bertin Kadet signe des contrats, acquiert cinq hélicoptères Mi-24, deux avions Sukhoï SU-25, des lance- roquettes, des munitions, des Berreta et autres kalachnikovs…
« Aujourd’hui, déclarait le 7 août dernier le ministre de la Défense René Amani, à l’occasion du 44e anniversaire de l’indépendance, notre armée nationale dispose d’équipements adéquats et d’une force opérationnelle qui lui permettent de pouvoir faire face efficacement à toutes les menaces. »
Est-ce la raison pour laquelle Gbagbo veut en finir avec une rébellion aujourd’hui affectée par des divisions internes et décrédibilisée par de sanglants règlements de comptes ? Y a-t-il, pour autant, des soldats loyalistes expérimentés et motivés pour utiliser efficacement les équipements acquis ? L’armée ivoirienne est moins homogène qu’il n’y paraît. Le chef d’état-major, Mathias Doué, attaché à un règlement pacifique de la crise, fait peu de mystère de son opposition à l’option militaire. Au grand dam des boutefeux de l’entourage présidentiel qui ne cessent de réclamer sa tête.
Pour contourner « le problème Doué », le palais a encouragé l’émergence d’une « branche patriotique » dans les casernes. Avec, à sa tête, le colonel Philippe Mangou, nommé « comthéâtre » (commandant du théâtre des opérations), et les commandants Doumbia (dioula, frère du très peu tendre Ibrahim, secrétaire général du Mouvement ivoirien de défense des droits de l’homme) et Boniface Konan, un Baoulé originaire de Bouaké.
Mais le conflit ivoirien ne se joue pas autour d’un simple rapport de forces entre Fanci et FAFN. Les conditions d’un réel combat ne sont pas réunies, du fait de la présence d’une force d’interposition : les militaires français de l’opération Licorne et les Casques bleus de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (voir encadré). Que va faire la France, qui compte 4 000 hommes dans la force d’interposition ? Par la voix de la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie et du Quai d’Orsay, Paris a appelé les acteurs de la crise à « ne pas céder à la logique du pire ».
Depuis la rencontre de Marcoussis, qui avait vu la diplomatie française le malmener, Gbagbo est redevenu « fréquentable » dans l’Hexagone. On lui prête une oreille plus attentive au Quai d’Orsay et à la cellule Afrique de l’Élysée. Il jouit également de la bienveillance de l’ambassadeur de France à Abidjan, Gildas Le Lidec. Après avoir demandé (et obtenu) la tête de Renaud Vignal, Gbagbo est « en phase » avec son successeur. Et Paris a fini par se ranger du côté du chef de l’État ivoirien.
Mais Abidjan fait face à une inconnue majeure : quelle sera la réaction de Blaise Compaoré, en cas d’intensification des combats contre les FN ? L’armée burkinabè s’est rééquipée au cours de ces dernières années, renforçant son arsenal à partir de la Libye et des pays de l’ex-Europe de l’Est. Compaoré a sans doute le sommeil troublé à l’idée de « sentir » l’armée ivoirienne aux portes de son pays, à Ferkessédougou ou à Bouna.
Le pouvoir d’Abidjan ne s’y est pas trompé, qui a intensément travaillé, au cours de ces derniers mois, à constituer avec la Guinée, le Togo et la Mauritanie (tous trois hostiles au régime en place à Ouagadougou), une « force commune de dissuasion » contre Blaise Compaoré.
Connu depuis trois décennies pour ses talents dans « le métier de la politique », Laurent Gbagbo se mue, à 59 ans, en chef de guerre. Le numéro un ivoirien, qui n’est au meilleur de sa forme que dans l’adversité, a montré par le passé qu’il pouvait « faire palabre ». Les mains nues, en octobre 2000, il a défié et chassé du pouvoir le « régime kaki » de Robert Gueï, pour s’installer dans le fauteuil de Félix Houphouët-Boigny. S’il se présente à l’extérieur comme un personnage conciliant, porté à la négociation, il ne lui déplaît pas de passer aux yeux de ses compatriotes comme le « libérateur de la Côte d’Ivoire ».
Sa mission : « recouvrer l’indépendance totale » de son pays. Un objectif qui risque d’être desservi par des dérapages comme ceux du 4 novembre : mise à sac des locaux des journaux proches de l’opposition (Le Patriote, 24 Heures, Le Nouveau Réveil…), saccages et incendie des sièges du Rassemblement des républicains (RDR, d’Alassane Dramane Ouattara), du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, d’Henri Konan Bédié) et de l’aile de l’hôtel du Golf où résidaient les ministres issus des FN…
En prenant l’option de la guerre, Gbagbo ouvre la boîte de Pandore. Ou il s’enlise et aucune dérive n’est à exclure, qui peut chambouler tout l’équilibre de la sous-région. Ou il gagne et, avec la prime de la victoire, s’ouvre un boulevard vers sa réélection en 2005.

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