Politique

Mali-France : entre Emmanuel Macron et Choguel Maïga, un duel sans concession

Accusations d’abandon en plein vol d’un côté, propos qualifiés de « honteux » de l’autre. Rien ne va plus entre le président de la République française et le Premier ministre malien. Un bras de fer tenace aux enjeux politiques plus subtils qu’il n’y paraît.

Réservé aux abonnés
Par - à Bamako
Mis à jour le 4 octobre 2021 à 11:55

Emmanuel Macron et Choguel Maïga. © Montage JA : Eliot Blondet/POOL/REA ; BASTIEN LOUVET/BRST/SIPA

S’il est une chose sur laquelle insistent ceux qui le connaissent bien, c’est que le Premier ministre malien ne dit jamais rien au hasard. « Choguel Maïga est un homme méthodique, qui ne parle jamais sous le coup de l’émotion ou de la réaction. Quand il s’exprime, c’est murement réfléchi », confie un homme politique malien qui a longtemps cheminé à ses côtés. Un trait de caractère que l’on n’ignore pas, dans les couloirs de l’Élysée, où l’offensive du chef du gouvernement malien a été pour le moins mal perçue. Au point qu’Emmanuel Macron, après avoir laissé tour à tour répondre ses ministres des Armées et des Affaires étrangères, a répliqué crûment.

Macron monte au front

Si les tensions n’ont cessé de monter entre Paris et Bamako ces derniers mois, elles se sont encore élevées d’un cran lorsque les soupçons de négociations en cours entre Bamako et Wagner se sont avérés. C’est d’abord par l’entremise de son chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian, qu’Emmanuel Macron est monté au front. Le premier ayant brandit la menace d’un retrait total des troupes françaises.

« C’est absolument inconciliable avec notre présence (…) incompatible avec l’action des partenaires sahéliens et internationaux du Mali », a martelé le ministre français des Affaires étrangères le 14 septembre devant la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Deux jours plus tard, à Bamako, le Premier ministre malien s’est à son tour livré à une critique en règle de la politique de la France au Mali. Choguel Maïga recevait ce jour-là les représentants de plusieurs associations de la société civile. Face à son auditoire, il vilipende le positionnement de la France au Mali.

Parmi ses griefs : le retrait annoncé, et amorcé, des troupes françaises de Barkhane, mais aussi l’interdiction supposée d’accès de certaines zones du territoire aux moyens aériens de l’armée malienne. Le Premier ministre malien évoque alors, sans la citer nommément, la société russe Wagner, avec laquelle son gouvernement est en négociation. Et aux critiques formulées par la France sur ce dossier, il répond par une accusation d’ingérence.

La France n’a pas d’intérêt caché au Mali

Pour l’exécutif français, la sortie est difficile à avaler. Le 24 septembre, Joël Meyer, l’ambassadeur de France à Bamako, se fend d’un courrier dont on imagine chaque virgule validée par Paris. Une missive de « clarification », dans laquelle l’ambassadeur rappelle au passage qu’il n’a toujours pas été reçu par le chef du gouvernement malien, malgré une demande d’audience qui remonte à plusieurs mois.

L’interdiction de survol de certaines zones ? Une « affirmation qui ne correspond pas à la réalité ». Une ingérence de la France dans le choix des partenaires du Mali en matière sécuritaire ? C’est le recours éventuel à « une société privée de mercenaires, déjà coupable d’exactions et d’actions déstabilisatrices dans de nombreux pays, qui appelle de nombreuses questions ». Et l’ambassadeur de conclure, dans un phrasé peu diplomatique, que « la France n’a pas d’intérêt caché [au Mali] ».

Qu’à cela ne tienne. Le lendemain, Choguel Maïga repart à l’offensive. Et cette fois, c’est depuis la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU qu’il tire sa plus sévère salve. La France a « abandonné en plein vol » le Mali. Le pays « mis devant le fait accompli » de la fin de l’opération Barkhane, n’a pas d’autre choix que « d’explorer les voies et moyens pour mieux assurer la sécurité de manière autonome ou avec d’autres partenaires, de manière à combler le vide que ne manquera pas de créer la fermeture de certaines emprises de Barkhane dans le Nord de notre pays ».

Je ne pense pas que la France remette tout en cause pour Choguel Kokalla Maïga

À peine descendu de la tribune, le Premier ministre précise encore un peu plus sa pensée. Il accuse la France de ne pas avoir atteint ses objectifs définis lors du lancement de l’opération par François Hollande. Pire, Choguel Maïga affirme que la France a réinstallé les ex-rebelles du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) à la tête de Kidal, la grande cité du Nord où l’État central malien reste absent.

Le Premier ministre malien, dont les positions vis-à-vis de la France étaient déjà tranchées lorsqu’il était parmi les figures de proue du M5-RFP, s’est-il lancé dans une croisade contre Paris ? Au sein de la chancellerie française, la question se pose avec acuité. « Je ne pense pas que la France remette tout en cause pour Choguel Kokalla Maïga qui, nous le savons, ne pèse pas grand-chose électoralement au Mali et n’est finalement pas très représentatif », nuance pourtant une source diplomatique européenne.

Entretien en tête-à-tête

Emmanuel Macron, qui se garde alors d’intervenir publiquement, laisse sa ministre des Armées mener la riposte médiatique. Alors que la France compte une 52e perte dans ses rangs au Sahel, avec la mort du caporal-chef Maxime Blasco le 24 septembre au Mali, Florence Parly fustige des « contre-vérités […], des déclarations inacceptables [et] indécentes [revenant à] s’essuyer les pieds sur le sang des soldats français ». Et d’ajouter devant le Sénat le 29 septembre : « Si le Mali engage un partenariat avec des mercenaires, le Mali s’isolera, il perdra le soutien de la communauté internationale, qui est pourtant très engagée.»

Outre la réprimande publique, Emmanuel Macron décide également d’envoyer, plus discrètement, un émissaire afin de « faire passer le message de la France » aux autorités maliennes. Lundi 27 septembre dans la soirée, alors qu’il fait escale à Paris, au surlendemain de son discours à l’ONU, Choguel Maïga reçoit la visite dans son hôtel de Christophe Bigot, envoyé spécial de la France pour le Sahel. Le « Monsieur Sahel » d’Emmanuel Macron a un entretien en tête-à-tête, le temps d’une discussion « brève et courtoise », avec le Premier ministre malien. Trois sujets au centre des échanges : Barkhane, Wagner, et les craintes de la France de voir la transition être prolongée.

Le lendemain, sur le tarmac bamakois où il vient d’atterrir, Choguel Maïga adoucit sensiblement le ton. « Le peuple malien reconnaissant n’a jamais été et ne sera jamais ingrat », déclare le Premier ministre, pourtant accueilli ce jour-là par une foule conquise par ses propos offensifs envers la France des jours précédents.

Ce (petit) geste d’apaisement n’aura cependant pas calmé la colère du président français. Les propos de Choguel Maïga à la tribune de l’Onu sont « une honte » a tonné Emmanuel Macron, le 30 septembre, en marge du dîner de clôture de la saison Africa 2020 à l’Élysée.  « C’est inadmissible. C’est une honte et ça déshonore ce qui n’est même pas un gouvernement », a martelé le chef de l’État au micro de RFI.

Stratégies politiques

Emmanuel Macron n’a pas hésité à frapper fort, remettant en question la légitimité « démocratiquement nulle » du gouvernement malien, dirigé par un Premier ministre « enfant de deux coups d’État ». De ce gouvernement de transition, le président français a même affirmé n’attendre « rien », si ce n’est qu’il remette, dans les délais prévus, le pouvoir aux civils.

Tandis que la perspective d’élections générales en février 2022 s’éloigne, le Premier ministre chercherait-il à surfer sur le sentiment « antifrançais » qui prévaut dans une partie de l’opinion malienne ? « Choguel Maïga, qui a rejoint la transition militaire envers laquelle il s’est montré très critique, est en quête d’une légitimité. Pour cela, il s’aligne sur un discours populiste qui se vend très bien sur le continent, notamment parmi la jeunesse » abonde Abdoul Sogodogo, vice-doyen de la faculté de sciences administratives et politiques de Bamako.

Calendrier électoral

Emmanuel Macron en est persuadé, les sorties de Choguel Maïga sont à lire dans une perspective de stratégie politique personnelle. Mais au Quai d’Orsay, les diplomates relativisent le poids politique du Premier ministre malien. « Choguel Maïga n’a jamais dépassé les 2% à une élection, et, faute d’une réelle idéologie, il veut se présenter comme celui qui dit non aux grandes puissances et s’offrir une aura sankariste », tacle un diplomate européen.

Sauf que le Premier ministre n’a, officiellement, pas le droit de se présenter lors de la prochaine présidentielle. Certains en concluent donc qu’il ne joue aujourd’hui que le rôle de fusible pour les autorités de la transition. Son discours à la tribune de l’ONU ne peut en effet avoir été prononcé sans que le locataire de Koulouba, le colonel Assimi Goïta, n’ait donné son aval.

À ces considérations de politique intérieure malienne viennent s’adjoindre celles du président français, pour qui le calendrier électoral ne cesse de s’accélérer en vue de la présidentielle de 2022. Emmanuel Macron, dont il ne fait aucun doute qu’il sera candidat à sa propre succession, sait que l’intervention militaire française au Sahel est de plus en plus impopulaire. Ses futurs concurrents, quel que soit leur bord politique, manquent d’ailleurs rarement une occasion de le souligner.