Société

Sénégal : Y’en a marre et la majorité éclaboussés dans une affaire de trafic de passeports

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Par - avec Ousseynou Nar Guèye, à Dakar
Mis à jour le 4 octobre 2021 à 15:00

Kilifeu et Simon (à droite), leaders du mouvement Y’en a marre, à Dakar, le 22 février 2012. © SEYLLOU/AFP

Depuis le 15 septembre, les rappeurs Kilifeu et Simon sont incarcérés pour trafic de passeports. Or deux députés de la majorité sont cités dans une affaire similaire et les spéculations vont bon train.

Le scénario est inédit. Deux activistes du mouvement Y’en a marre (YAM) d’un côté, et deux députés de la majorité présidentielle de l’autre, sont mis en cause dans deux affaires distinctes portant sur un trafic de visas Schengen et des fraudes au passeport (dont des passeports diplomatiques, en ce qui concerne les députés).

Depuis le 15 septembre, les rappeurs Kilifeu et Simon dorment à la prison de Rebeuss, à Dakar. De leur côté, les députés Boubacar Biaye et El Hadj Mamadou Sall, de la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY), attendent de savoir à quelle sauce ils seront cuisinés.

L’affaire remonte au 30 juillet, date où elle s’est répandue sur les réseaux sociaux sénégalais : le rappeur Landing Mbissane Seck, alias Kilifeu, apparaît sur une vidéo compromettante. On l’y voit accepter de l’argent pour faciliter frauduleusement l’obtention de visas pour l’Europe à des personnes n’y ayant pas droit. Début septembre, c’est son camarade Simon Niaga Kouka, alias Simon, qui est mis en cause dans une vidéo similaire. Lui accepte de « louer » à une tierce personne son passeport français, acquis grâce à son mariage.

Mandat de dépôt

Le bad buzz se transforme en affaire judiciaire : mi-septembre, les militants de Y’en a marre sont finalement entendus puis placés sous mandat de dépôt après avoir fait face au juge d’instruction dakarois Abdoulaye Hassane Thioune, qui assure l’intérim du doyen des juges.

« Thier’ » (que Kilifeu connaît depuis leur jeunesse à Kaolack) l’a filmé à son insu, ainsi que Simon

Selon leur avocat, Me Cheikh Khoureissy Ba, interrogé par JA, les deux hommes sont notamment accusés de « tentative de faux sur un document administratif », « tentative de trafic de migrants » et « association de malfaiteurs ». Rappelant la genèse de cette histoire, leur conseil indique qu’un troisième personnage, Thierno Amadou Diallo, accusé, lui, de complicité, est à l’origine de cette affaire. Condamné en août à deux ans de prison ferme pour vol en réunion – un autre dossier –, « Thier’ » (que Kilifeu connaît depuis leur jeunesse à Kaolack) l’a en effet filmé à son insu, ainsi que Simon.

Au premier, il demandait de faciliter l’obtention d’un visa Schengen pour lui-même, son épouse et sa fille grâce à des relations au sein du consulat de France, tout en prenant soin de filmer la remise des passeports et des espèces. Thierno Diallo a aussi obtenu de Simon, au moins à six reprises, qu’il lui « loue » son passeport français pour lui permettre de voyager. Et il l’a filmé dans ces circonstances. Les proches des deux rappeurs sont convaincus qu’il s’agit d’un coup tordu.

Trafic de passeports diplomatiques

Mais peu après, le juge Thioune hérite aussi de l’affaire « des passeports diplomatiques ». Le 6 septembre 2021, la Division des investigations criminelles (DIC) effectue une perquisition au domicile d’El Hadji Condé, 65 ans, à Guédiawaye, dans la banlieue de Dakar. L’homme est originaire de Kédougou, une ville proche de celle des députés incriminés, ce qui explique qu’ils se connaissent – ce que l’élu Boubacar Biaye ne nie pas.

L’opération policière dévoile un trafic de vaste envergure portant sur huit passeports diplomatiques établis au nom des deux députés de la majorité présidentielle : El Hadji Mamadou Sall et Boubacar Biaye – ainsi que ses présumés enfants et épouses –, et sur d’autres documents portant eux le nom de l’ex-parlementaire Sadio Dansokho (ancien du Parti démocratique sénégalais ayant rallié la majorité), par ailleurs président du conseil départemental de Saraya, dans le sud-est du pays.

La DIC met également la main sur quatorze certificats de mariage portant les noms des membres du trio, neuf autorisations parentales, sept contrats de travail, vingt photocopies de cartes nationales d’identité, sept relevés de comptes issus de la CBAO et deux estampillés Ecobank, dix-neuf extraits de naissance portant les cachets des centres d’état-civil de Médina Gounass, Kédougou et Pikine, ou encore treize relevés d’indemnités parlementaires.

La justice sénégalaise est utilisée comme le bras armé du pouvoir exécutif

L’enquête révèle par ailleurs que 31 faux mariages ont été célébrés pour justifier l’attribution de passeports diplomatiques à de présumées épouses des parlementaires cités, lesquels divorçaient quand ils avaient atteint la limite légale de quatre mariages autorisée par le régime matrimonial sénégalais, avant de se remarier à nouveau… sur le papier.

Noyer le poisson

Face à ces deux affaires compromettantes et concomitantes, certains militants de YAM s’interrogent : l’affaire Simon/Kilifeu a-t-elle servi de dérivatif à un possible scandale éclaboussant la mouvance présidentielle ? Le 16 septembre, Aliou Sané, coordonnateur du mouvement, estimait en conférence de presse, au lendemain du placement en détention de ses deux camarades, que « la justice sénégalaise [était] utilisée comme bras armé du pouvoir exécutif dans ce dossier ».

Quant au rappeur Thiat  (alter ego de l’accusé Kilifeu au sein de leur groupe de rap, Keur Gui, et membre fondateur de YAM), il ne dit pas autre chose : « C’est pour noyer l’affaire des députés qu’on a créé cette deuxième affaire. Une certaine presse cherche à décrédibiliser notre mouvement et l’objectif du pouvoir est de casser toutes les forces vives de la nation. »

L’opposant Ousmane Sonko, député et président du parti Pastef-Les Patriotes, qui était arrivé troisième à la présidentielle de 2019, leur prête main forte, déclarant que « l’entreprise de destruction [de Y’en a marre] a déjà échoué » et que « ça ne passerait pas ! »

Selon l’avocat Cheikh Khoureissy Ba, interrogé par Jeune Afrique, la défense de ses clients Kilifeu et Simon « est relativement facilitée par le fait qu’ils devaient être jugés en flagrant délit ; et pourtant la justice a conservé les enregistrements vidéos pendant un mois. Si elle a agi ainsi, c’est parce que l’affaire des passeports diplomatiques impliquant de hautes personnalités du pays a éclaté entre-temps, il fallait donc essayer de noyer le poisson en mettant au premier plan cette affaire visant Kilifeu et Simon ».

Les enregistrements ne respectent pas les normes requises pour être considérés comme licites et recevables

Et Me Ba de renchérir : « Les enregistrements ne respectent pas les normes requises pour être considérés comme licites et recevables au vu de l’article 8 de la loi sur le trafic des migrants. M. Diallo attire des gens dans sa voiture, les filme à leur insu, crée les conditions de commission d’une infraction puis va mettre ces films à disposition d’autrui sur internet en dehors de toute plainte, pour nuire. Ce sont ces éléments qui vont parvenir au Parquet et déclencher les poursuites : la déloyauté et la nullité éclatent d’elles-mêmes face à de tels modes d’administration de la preuve, que la jurisprudence condamne. »

Pour l’heure, le sort judiciaire des députés incriminés dépend de l’éventuelle levée de leur immunité parlementaire. Si Moustapha Niasse, le président de l’Assemblée nationale, a convoqué les membres du bureau le 30 septembre, alors que celle-ci n’est pas en session, l’ordre du jour n’évoquait pas ce sujet. Interpellé par le député Cheikh Mbacké Dolly, Moustapha Niasse a fait savoir que l’institution n’avait reçu, pour l’heure, aucun courrier relatif à cette affaire.