Politique

Tunisie : Najla Bouden, caution féminine de Kaïs Saïed ?

La nomination de Najla Bouden à la tête du gouvernement est-elle simplement la consécration d’une femme compétente ou aussi, au vu du contexte, la traduction d’un « féminisme de façade » ?

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Mis à jour le 2 octobre 2021 à 17:25

Najla Bouden, nouvelle cheffe du gouvernement tunisien. © AFP

C’est avec une annonce inédite que les Tunisiens ont entamé leur semaine, ce 29 septembre. La Tunisie a mis, enfin, un nom et un visage sur son nouveau chef du gouvernement, qui s’avère être une cheffe : Najla Bouden, professeure universitaire de géologie, diplômée de l’école des Mines, à Paris. Elle a été chargée par le président de la République Kaïs Saïed de former un nouveau gouvernement.

Sur les 19 Premiers ministres ou chefs de gouvernement qu’a connus la Tunisie depuis 1956, c’est la première fois qu’une femme est nommée à ce poste.

Si la primature a déjà été confiée à des femmes en Afrique, dans au moins une dizaine de pays (Sénégal, Mali, Mozambique, São Tomé et Príncipe, Rwanda, Madagascar, République centrafricaine, Togo, Gabon, Namibie), Najla Bouden est la première femme à prendre la tête d’un gouvernement dans un pays arabe.

Dans le monde musulman, il y avait eu le précédent pakistanais avec Benazir Bhutto, qui avait été Première ministre de 1988 à 1990, puis de 1993 à 1996.

La Tunisie fait désormais partie des 14 pays qui ont une femme à la tête de leur gouvernement. Mais la réduction considérable des prérogatives du chef du gouvernement, après les mesures d’exception prises par le président tunisien le 25 juillet – et renforcées le 22 septembre –, pose la question du périmètre d’action réel de Najla Bouden. Alors, promotion d’une femme compétente ou « purple-washing » (féminisme de façade) ?

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Si la Tunisie s’est toujours enorgueillie des droits dont jouissent ses citoyennes en comparaison avec le reste du monde arabe, le pays n’a compté que 50 femmes sur les 232 ministres des gouvernements successifs depuis la chute du régime Ben Ali, le 14 janvier 2011. Soit seulement 21 % des postes ministériels (hors secrétaires d’État)

Il y a eu une seule ministre de la Justice, mais aucune ministre de la Défense, des Affaires étrangères ou de l’Intérieur. Les domaines régaliens restent de facto l’apanage des hommes.

On ne fait appel aux femmes que lorsqu’on est au bord du gouffre ! »

La nomination de Najla Bouden préfigure-t-elle une évolution en la matière ? Seul l’avenir le dira. Car le président Kaïs Saïed n’a jamais vraiment fait montre d’un féminisme militant. Certains rappellent ainsi son discours prononcé à l’occasion de la journée de la femme en Tunisie, le 13 août 2020, au cours duquel il s’est dit opposé à l’égalité dans l’héritage. D’autres opposent qu’un an plus tard il a fait l’éloge de la première astronaute tunisienne, Rania Toukebri.

Une formule jugée archaïque

Le communiqué officiel de la présidence indique d’ailleurs « Najla Bouden épouse Ben Romdhane ». Une formule jugée archaïque par une partie de l’opinion, qui ne manque pas d’ironiser sur la concordance entre la dévalorisation d’un poste et la nomination d’une femme pour l’occuper.

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Dans ce système politique aux contours incertains issu des décisions présidentielles du 25 juillet, difficile de savoir si Najla Bouden occupera, dans les semaines à venir, le poste de Première ministre ou si elle sera, au sens plein du terme, cheffe du gouvernement. À ce jour, c’est le chef de l’État qui détient le monopole des pouvoirs exécutif et législatif.

« On ne fait appel aux femmes que lorsqu’on est au bord du gouffre ! » a-t-on pu lire sur les réseaux sociaux après la nomination de Najla Bouden. Un postulat qui se vérifie. En 2013, Amel Karboul est nommée à la tête du ministère du Tourisme lors d’une période marquée par la multiplication des attentats terroristes et des assassinats politiques.

En 2019, Sonia Ben Cheikh hérite du ministère de la Santé alors que les structures hospitalières sont à bout de souffle. En 2020, Thouraya Jeribi Khémiri devient la première femme Garde des sceaux depuis l’indépendance, alors que le système judiciaire est accusé de partialité et de corruption.

Quant à la titularisation d’Olfa Hamdi à la tête de Tunisair, alors que la compagnie aérienne fait face à de lourdes difficultés financières, elle fut aussi brève (à peine six semaines) que désenchantée.

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Najla Bouden aura à gérer des dossiers délicats, à commencer par la promulgation de la loi de finance complémentaire de 2021 et la préparation de la loi de finance de 2022, alors que ses compétences en économie sont incertaines.