Économie

Jean-Philippe Kaboré – 7info : « En Côte d’Ivoire, nous avons privilégié les chaînes télé de qualité »

Alors que la Côte d’Ivoire s’apprête à passer entièrement à la télévision numérique, Jeune Afrique a rencontré Jean-Philippe Kaboré, patron de la nouvelle chaîne d’information en continu 7info, lancée le 30 septembre.

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Mis à jour le 11 octobre 2021 à 14:08

Jean-Philippe Kaboré est le fondateur de la chaîne ivoirienne d’information continue 7info. © Lade John

Après avoir connu des difficultés financières à la suite du décès d’un de ses actionnaires, 7info a démarré la diffusion de ses programmes le 30 septembre. La quatrième chaîne privée de la TNT ivoirienne est une télévision d’information en continu. Elle a été lancée avec un programme d’une heure et un journal programmé toutes les demi-heures. La direction espère une montée en puissance progressive d’ici au début de 2022, avec la création d’une tranche d’information en direct chaque soir et un débat d’actualité.

Le 24 septembre, alors que dans les locaux de Cocody l’équipe s’attelait aux derniers préparatifs avant le lancement, Jean-Philippe Kaboré, directeur d’Optimum média, promoteur de la chaîne, a accordé une interview à Jeune Afrique. Il revient sur le choix de ce créneau, les difficultés financières auxquelles sont confrontées les nouvelles chaînes, le marché de la publicité et le scandale Yves de Mbella qui a secoué le milieu ivoirien des médias.

Jeune Afrique : Pourquoi avoir choisi de créer une chaîne d’information en continu ?

Jean-Philippe Kaboré : Avec un background dans la communication et la publicité – j’ai notamment été consultant pour des entreprises comme Veolia –, la télévision était un univers que je connaissais de loin. Puis, lorsque j’étais en exil en France avec ma famille, j’ai eu l’opportunité de diriger la chaîne 3A Télésud, ce qui m’a fait toucher du doigt le métier et j’ai, pour ainsi dire, chopé le virus de la télé.

Avec 7info, nous avons voulu donner du sens à l’actualité

De retour au pays, j’ai été nommé secrétaire exécutif du Comité national de migration vers la TNT (CNM-TNT) en Côte d’Ivoire. La question, à l’époque, était de savoir s’il y aurait une libéralisation du secteur télévisuel en même temps que le passage à la TNT, alors que seul le réseau public de la RTI existait. Le choix de la libéralisation acté par les autorités, j’ai voulu mettre à profit mon expérience en créant une chaîne, même si le modèle économique de la télévision est assez complexe.

Avec 7info, nous avons voulu donner du sens à l’actualité. Certes, le créneau de l’information est relativement difficile, surtout quant on y ajoute le traitement des questions économiques et de développement. Mais, à notre avis, cela répond à une vraie demande de certains annonceurs qui ne se retrouvent pas dans les chaînes généralistes. Nous avons un produit un peu spécifique mais qui peut adresser à une audience disons CSP+ [chefs d’entreprises, artisans, commerçants, cadres et autres professionnels supérieurs et intermédiaires, ndlr].

À Lire Côte d’Ivoire : la TNT peut-elle trouver son équilibre ?

Vous vous lancez deux ans après les autres chaînes de la TNT, dont les tranches d’informations, les débats politiques et les reportages sont déjà reconnus. Comment comptez-vous vous faire une place ?

Notre savoir-faire et notre ligne éditoriale permettront de nous distinguer et de séduire les téléspectateurs. Notre équipe est dynamique et très agile, capable de traiter les sujets différemment. Notre créneau est l’information. Et ce toute la journée, quand les autres ne la traitent que par intervalles, par moments le long de la journée. Notre idée est que si quelque chose se passe à 15h34 dans la commune abidjanaise de Treichville, nous soyons capables d’en parler à 15h47 !

Au demeurant, à travers notre site web, la marque 7info est présente sur internet depuis deux ans. Certes, il ne s’agit pas du même support, mais depuis six mois nous faisons de plus en plus de vidéos. Cela a été le laboratoire pour préparer la suite, tester notre réactivité et connaître davantage les besoins du marché. Par exemple, on sait désormais, par expérience, que les sujets éloignés de la Côte d’Ivoire et des préoccupations immédiates des Ivoiriens suscitent un intérêt plus faible. Des enseignements de ce type sont très utiles.

Abidjan, Cote d'Ivoire. 25 mars 2016. Enregistrement en direct sur le plateau de l'émission C MIDI, sur la télévision nationale ivoirienne RTI. La présentatrice est Caroline Dasylva. © Corentin Fohlen/ Divergence

Abidjan, Cote d'Ivoire. 25 mars 2016. Enregistrement en direct sur le plateau de l'émission C MIDI, sur la télévision nationale ivoirienne RTI. La présentatrice est Caroline Dasylva. © Corentin Fohlen/ Divergence

Les autres chaînes se plaignent déjà de difficultés financières.

Il faut comprendre que dans des pays comme le Burkina et le Sénégal, la transition vers la TNT s’est faite dans un contexte où il existait déjà plusieurs opérateurs de chaînes analogiques. En Côte d’Ivoire, il a fallu créer de nouvelles chaînes, qui étaient quasiment toutes des start-up dans un milieu qui n’était pas habitué à la concurrence et où la RTI publique exerce une prédominance indéniable. Pour ne rien arranger, la pandémie du Covid-19 a contraint de nombreuses entreprises à réduire leur budget publicitaire…

Le modèle linéaire des annonces publicitaires est en train d’imploser

L’important pour nous, à 7info, c’est de montrer que nous pouvons faire les choses différemment et que nous pouvons capter l’audience. Et c’est ce que nous allons essayer de monétiser auprès des annonceurs. Grâce à internet, nous avons déjà acquis une connaissance des réactions et des besoins du public. Nos visiteurs apprécient notre façon jugée plus neutre de traiter l’information, selon les retours que nous avons. Nous essayons de ne pas avoir de parti pris et de rester factuels.

Mais nous restons convaincus de réussir notre pari. D’ailleurs, avoir eu des difficultés au départ nous a permis de mieux calibrer notre investissement. Au demeurant, la Côte d’Ivoire n’est pas le seul pays où les chaînes de télévision connaissent des difficultés. C’est tout le modèle « linéaire » avec des annonces publicitaires après chaque émission qui est en train d’imploser. Les jeunes, par exemple, ne regardent plus la télévision de façon linéaire, ou la préfèrent même sans publicité. Il faut que nous nous adaptions.

25/06/2015. Dakar. Sénégal. Cet homme est parmi les premiers a bénéficier de la TNT dans son foyer à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

25/06/2015. Dakar. Sénégal. Cet homme est parmi les premiers a bénéficier de la TNT dans son foyer à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Pour le moment, il n’existe pas d’outil de mesure d’audience accepté de tous les acteurs. N’est-ce pas un handicap vis-à-vis des annonceurs ?

C’est l’une de nos principales difficultés. Pour assurer la fiabilité de nos modèles économiques, il faut des audiences comparables, mesurables et fiables à communiquer aux annonceurs. Cette question a été abordée lors de notre rencontre avec le ministre ivoirien de la Communication, Amadou Coulibaly, le 23 septembre.

Que représente le marché de la publicité à la télévision en Côte d’Ivoire ?

Il est évalué aujourd’hui entre 12 et 13 milliards de F CFA [18 à 20 millions d’euros]. Cela est assez faible par rapport à la taille de l’économie ivoirienne, c’est bien en-dessous de 0,2 % du PIB ivoirien, contre plus de 0,5 % du PIB au Sénégal et au Ghana. Cela veut dire que les annonceurs en Côte d’Ivoire ne font pas suffisamment de communication ou peut-être que l’offre de communication proposée par les différentes régies n’est pas suffisamment attractive. C’est tout l’écosystème qui doit développer ce marché. Mais aujourd’hui le climat est plus ouvert et cela pousse des marques à revenir vers la télévision.

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Les chaînes de la TNT réclament l’arrêt de diffusion par la RTI de publicité en prime time [heures de grande écoute entre 19H et 22H) ainsi que le partage de la redevance publique. Les autorités ne semblent pas vouloir vous suivre sur cette voie.

Elles estiment que d’autres moyens existent pour soutenir les chaînes, mais les discussions sont en cours. En ce qui concerne la redevance, pour nous, il s’agit d’une question d’équité. Vous avez un opérateur public qui diffuse pourtant des séries commerciales. Chaque secteur a son rôle et on ne peut pas jouer sur deux tableaux en même temps. La RTI se présente comme une chaîne publique et d’intérêt général, etc. Soit, mais en prime time, nous voyons très peu de campagnes pour le grand public. Le groupe public reçoit des subventions et une redevance tout en étant présent sur tous les créneaux. C’est un problème.

On ne souhaitait pas se retrouver avec 60 chaînes comme dans certains pays

La libéralisation avait aussi pour objectif d’améliorer la qualité des contenus. Cet objectif a-t-il été atteint selon vous ?

Nous avons très peu de recul pour le moment. Mais les premiers retours sont très positifs en ce qui concerne le marché ivoirien. Les téléspectateurs des autres pays qui nous regardent sur les bouquets de Canal+ apprécient les chaînes ivoiriennes pour leur créativité et leur qualité.

Il faut d’ailleurs noter que le modèle ivoirien est différent. Dans d’autres pays, la libéralisation a été très ouverte. Ici, elle a été relativement contrôlée. On ne souhaitait pas se retrouver avec 60 chaînes comme cela est le cas dans certains pays. D’abord, cela n’a pas de sens car il n’y a pas les annonceurs pour toutes les faire vivre. Mais, surtout, cela entraîne la naissance de chaînes de piètre qualité. En Côte d’Ivoire, nous avons privilégié un nombre certain de chaînes en souhaitant que celles-ci fassent l’effort de qualité.

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Cela n’empêche tout de même pas des dérapages comme le scandale récent concernant l’animateur Yves de Mbella sur la NCI…

Seuls ceux qui font, font des erreurs. Ce n’est pas simple de contrôler tout cela. Il peut y avoir un souci de recherche d’audience couplé à une déontologie parfois limite. Je pense malheureusement que l’animateur ou la production sont allés trop loin. Mais comme vous l’avez constaté, cela a été très vite corrigé. Ce qui signifie que les choses fonctionnent quand même. Certains auraient préféré peut-être d’autres types de sanctions mais celles qui ont été appliquées ne sont pas mauvaises en soi, elles signifient que la régulation existe.  Et c’est un avertissement pour nous tous.