Politique

Expo 2020 Dubaï – Noura Al Kaabi : « L’apprentissage de l’arabe ne devrait pas être lié à la religion »

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Par - envoyée spéciale à Dubaï
Mis à jour le 1 octobre 2021 à 15:29

Noura Al Kaabi, ministre émiratie de la Culture. © © AFP

À l’occasion de l’ouverture, ce 1er octobre, de l’Exposition universelle Dubaï 2020, la ministre émiratie de la Culture à reçu JA, à qui elle a livré sa vision de l’industrie culturelle post-Covid, du développement durable, ou encore du statut de la langue arabe.

Dubaï 2020 Expo, Festival du film d’Abou Dhabi, restauration des églises Al Tahira et Al Sa’a à Mossoul… Noura Al Kaabi est sur tous les fronts. La démarche alerte et le regard déterminé, la ministre émiratie de la Culture enchaîne au pas de course rendez-vous, réunions, vernissages, projections, etc.

Objectif : faire rayonner l’écosystème culturel et artistique des Émirats arabes unis (EAU), à l’échelle locale comme à l’international. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que son action et son énergie portent leurs fruits.

Son travail a d’ailleurs été reconnu par divers médias : Le Nouvel Observateur l’a classée dans les « 50 personnes qui contribuent à changer le monde », Forbes Moyen-Orient l’a nommée dans les « 30 femmes politiques les plus influentes », et elle figure chaque année dans la liste des « 100 femmes arabes les plus puissantes » du magazine Arabian Business.

Pourtant, rien (ou presque) dans son parcours ne laissait présager une ascension aussi fulgurante. Née en 1979, d’un père militaire et d’une mère principale de collège, c’est d’abord une adolescente passionnée de lecture et de jeux vidéos. Mais après des études à l’université d’Al-Aïn (Émirats arabes unis) et à la London Business School, elle se distingue en développant les médias et les contenus créatifs dans la région.

C’est ainsi qu’en quelques années elle est devenue PDG de la Media Zone Authority-Abou Dhabi et de la société Twofour54, un hub spécialisé dans les médias, le traitement de l’information et les nouvelles techniques d’information et de communication (NTIC) qui comprend plus de 240 agences.

La culture n’est en aucun cas un fardeau ou un facteur de communautarisme »

Nommée ministre de la Culture et du Développement de la connaissance en octobre 2017, Noura Al Kaabi est également très impliquée dans la politique du gouvernement en tant que membre du Conseil national fédéral, au sein duquel elle a notamment encouragé les mesures visant à protéger les droits des enfants et porte de nombreux projets de préservation du patrimoine mondial – les Émirats arabes unis sont l’un des contributeurs importants au budget de l’Unesco. À la veille de l’ouverture de la grande exposition universelle à Dubaï, Jeune Afrique est allée à sa rencontre. Entretien.

Jeune Afrique : Expo 2020 Dubaï ouvre ses portes aujourd’hui, 1er octobre. Qu’avez-vous choisi de mettre en avant dans le Pavillon national des Émirats arabes unis ?

Noura Al Kaabi : Il s’agit du pavillon central de l’Expo, les EAU étant le pays hôte. C’est un bâtiment à l’esthétique très innovante qui retrace l’histoire et les traditions de notre pays, avec ses particularités.

Mais plus que tout, il met l’accent sur l’humain, sur ceux qui l’ont rêvé et l’ont construit à travers une série de clichés inspirants. Un pavillon ou une exposition ne peut pas raconter tout un pays. En revanche, ils permettent d’en saisir l’esprit, l’atmosphère, la quintessence.

C’est pourquoi en déambulant au sein du pavillon émirati, vous vous retrouvez naturellement au milieu d’un environnement futuriste. Car c’est aussi cela les Émirats. Un pays jeune, aux traditions préservées, mais résolument tourné vers l’avenir.

Fin août, le Pavillon émirati a obtenu le Lion d’Or à la Biennale Architettura de Venise. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Une immense joie et une très grande fierté. Vous savez, c’est en tout et pour tout notre 10e participation à ce prestigieux événement. Décrocher le Lion d’or, qui est la plus haute distinction de la Biennale, est une très belle reconnaissance pour l’équipe qui a travaillé sur le pavillon.

Les protagonistes de cette Biennale ont tous tenté de répondre à la question « Comment allons-nous vivre ensemble ? »… Le projet présenté par les Émirats arabes unis, « Wetland (Terre humide) », a lui proposé une structure prototype à grande échelle créée à partir d’un ciment innovant et écologique composé de déchets industriels recyclés, qui pourrait réduire l’impact climatique de l’industrie du bâtiment.

Cela ouvre de nouvelles possibilités de construction entre artisanat et haute technologie, qui pourraient révolutionner ce secteur. En particulier dans un contexte où la durabilité est un élément majeur pour l’édification d’un futur meilleur pour tous.

On l’a vu avec la crise du Covid : la culture, c’est ce qui sauve et nous relie à notre humanité »

Ce prix témoigne aussi du travail accompli pour l’évolution de l’écosystème artistique des Émirats arabes unis. Mais aussi des efforts permanents pour raconter au monde l’histoire de notre pays d’une manière inédite et pertinente, et pour l’inscrire dans une dynamique d’avenir.

Justement, dans quelle mesure la culture peut-elle participer à la construction d’un « futur meilleur pour tous » ?

La culture est une locomotive de développement, économique, sociétal, politique même, très puissante. Loin d’être un secteur annexe, pourvoyeur de divertissement, c’est un bassin d’emplois et un levier économique. Sans compter qu’elle contribue au bonheur et à l’ouverture des esprits. Ce n’est en aucun cas un fardeau ou un facteur de communautarisme, comme on peut l’entendre parfois.

Au contraire, la culture est un pont qui nous connecte avec nous-mêmes, avec ce que nous sommes. Mais qui nous connecte aussi les uns aux autres, et chaque pays au reste du monde.

Ce qui s’est passé durant la crise du Covid est édifiant à ce sujet. Il y a eu un boom extraordinaire en matière de consommation de livres, de films, de musique… Face à la solitude, à la peur, à l’incertitude, la culture, c’est ce qui sauve et nous relie à notre humanité.

Aux Émirats comme ailleurs, le monde des arts a subi de plein fouet la pandémie de Covid-19. En tant que ministre de la Culture, quelle stratégie déployez-vous pour soutenir ce secteur et le relancer ?

Cette période a été très dure pour les acteurs culturels dans le monde entier. La fermeture des cinémas, théâtres et librairies a fragilisé la situation de nombreux artistes, comédiens, peintres, cinéastes, galeristes, techniciens, maquilleurs, maisons d’édition, etc.

Dans l’industrie cinématographique, on estime que dix millions d’emplois ont été perdus en 2020, tandis qu’un tiers des galeries d’art auraient réduit leur personnel de moitié.

Aux Émirats, pour pallier le manque d’opportunités et autres difficultés auxquelles sont confrontés les artistes, ainsi que la majeure partie des professionnels de la culture et de l’événementiel avec la crise sanitaire, des centaines de subventions ont été distribuées aux artistes et aux entreprises du secteur créatif.

Les Émirats comptent environ soixante-dix lieux de culte qui ne sont pas des mosquées »

Tous les artistes qui souhaitaient en bénéficier pouvaient solliciter le fonds mis en place par le ministère de la Culture en remplissant simplement un formulaire en ligne, où ils mentionnaient notamment les projets les plus récents sur lesquels ils ont travaillé, quelques références, et une brève description des difficultés rencontrées, telles que des projets annulés ou retardés. Après étude de leur demande, ils recevaient l’aide directement sur leur compte bancaire.

Nous avons également commandé et acheté des œuvres d’art pour soutenir les artistes et leur générer des revenus.

Comme je le disais tout à l’heure, les livres, les films, la musique… ont permis à beaucoup de personnes de ne pas perdre pied durant cette période. La culture nous a aidés à surmonter la crise. Maintenant, c’est à nous d’aider la culture et ceux qui la font à se relever.

Au-delà du soutien financier, qui est important, il faut mener une réflexion sur le renforcement de la compétitivité et la résilience des industries créatives à l’avenir.

Financement de la reconstruction de la mosquée Al Nouri à Mossoul [Irak], réhabilitation d’églises… les EAU se montrent très engagés dans la protection du patrimoine en danger, notamment à travers l’Aliph [Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit]. Qu’est-ce qui motive cette démarche ?

Depuis leur création, les Émirats ont toujours accueilli des non-musulmans et des étrangers. Le multi-culturalisme et le respect de l’autre ne sont pas une vue de l’esprit, mais une réalité à laquelle les Émiratis sont très attachés.

Le pays compte environ soixante-dix lieux de culte qui ne sont pas des mosquées, et il est inscrit dans notre Constitution que nous devons offrir aux non-musulmans un cadre protégé pour leur pratique religieuse.

Il faut bien sûr veiller à la préservation de l’arabe, mais nous ne devons pas entraver son évolution »

En ce qui concerne Mossoul, nous avons tous été très attristés de voir détruits des écoles, des lieux de culte, des infrastructures, etc. Il était pour nous inconcevable que la mosquée Al Nouri reste dans l’histoire comme le lieu d’apparition du chef de l’État islamique, alors même que Mossoul a été dans le passé un modèle de cohabitation entre les cultures et les religions.

C’est ce même désir de voir cet esprit de paix et de vivre-ensemble renaître qui nous a poussés à œuvrer à la restauration des églises Al Tahira et Al Sa’a. Et qui nous anime pour contribuer à la préservation du patrimoine dans d’autres parties du monde, notamment en Afrique.

« Mother Africa », dont nous venons tous, et où, en partenariat avec des institutions comme l’Unesco, nous avons à cœur de mener plusieurs projets.

Vous avez produit pour l’Unesco un rapport sur la langue arabe… Quelles conclusions en avez-vous tiré ?

L’enseignement de la langue n’a pas changé depuis longtemps, la méthode est difficile, parfois rébarbative. Il faut bien sûr veiller à la préservation de l’arabe, mais nous ne devons pas nous montrer trop conservateurs, ni entraver son évolution.

Et pour cela, il faut réfléchir à la manière de l’enseigner aux jeunes générations. Et pourquoi pas l’adapter à la terminologie des sciences, des nouvelles technologies, etc.

Il y a un autre point qui a attiré notre attention : l’apprentissage de l’arabe ne devrait pas être lié à la religion, comme cela peut se voir dans certains pays. Certes, c’est la langue du Coran, mais si vous allez dans une église au Liban, vous verrez que la messe est dite en arabe, les chants religieux également.

L’arabe est une langue pratiquée par des personnes de confessions différentes, mais qui ont en partage les mots, une culture, les films, la musique, etc.